I. Traité de lapoés.fr. N"«^ÉcIit., p. 47 etc
" Ainsi on a prononcé : je fero-ïs ; puis : je fero-h ; " puis enfin : je ferès ('). "
A la fin du xvi^ siècle, c'était une affectation de prononcer ^/ comme ^2 ou /. Seuls, les beaux parleurs écrivaient et prononçaient : " Il estet fra^tcés, il estet " angles, et ainsi du reste. On était seulement fort em- " péché pour le mot de roi, qui ne pouvait souffrir un ' pareil changement.
" Cette façon de prononcer a continué jusques au- •' jourd'hui {1671 )" \%
Un poète satirique, contemporain de Henri IV et de Louis XIII se moque de ces rimeurs, qui " inventent des mots, des règles, des leçons " , et d'après lesquels,
..." Il faut dire: il allèt '■'■Je créjfrancès, angles, il disêt, il parlèt (3)."
C'est pourtant cette mode qui a prévalu, depuis 200 ans, et qui, je crois, durera.
Boileau n'est point le seul qui ait usé de ces rimes au xvii' siècle. Il n'y a qu'à feuilleter les poètes grands et petits, pour en cueillir des exemples. Ils rimaient richement, pour l'oreille comme pour l'œil, ces deux vers que La Fontaine fait dire par un âne :
" Et que m'importe donc, dit l'âne, à qui je sois ? ..." Je vous le dis en bon français (^). "
" La rime au bout des mots assemiblés sans mesure " Tenait lieu d'ornement, de nombre et de césure.
Le xvii^ siècle s'imaginait, ou se persuadait, qu'avant lui l'anarchie, le désordre, la barbarie avaient régné dans les beaux-arts. Balzac traitait de " gothi-
' I. Loc. cit., p. 20. — 2. Charles Serai, op. cit., p. 353. — 3. V. Goujat t. XIV, p. 3x2. — 4. Liv. VI, f. 8.
que " presque toute la poésie antérieure à Malherbe (').
Saint-Évremond dit de la Renaissance : " Au sortir " des ténèbres profondes où les siècles précédents " avaient été comme assoupis, on se réveilla tout d'un " coup. " Mais selon le même, la vie pleine, réglée, raisonnable, ne date que du siècle où il a le bonheur de vivre (^).
Chapelain définissait le moyen âge " un temps de " profonde ignorance, où toutes les disciplines étaient " mortes (^). " Fénelon appelait " vain raffinement ", ces merveilles qui composent, soutiennent, décorent nos cathédrales i^gothiqîies aussi), pleines " de fenêtres, de roses " et de pointes " et dont " la pierre semble " découpée comme du carton {f). " Fi de tout cela! ce n'est ni grec, ni romain; ce sont les jeux bizarres d' " un siècle de fer ". La Bruyère traitait avec ce haut mépris de son époque les chefs-d'œuvre du temps passé. Le facile versificateur, Senecé, craignait, en vers, le retour de ces siècles illettrés :
" Je les vois revenir, ces siècles détestés,
*' Ces siècles malheureux d'ignorance empestés,
" Où la cour, bégayant une langue en enfance,
" N'avait qu'Alain Chartier pour patron d'éloquence,
" OùClopinelau cercle occupant le haiit bout,
" Patelin sur la scène était seul de bon goût (5). "
Louis XIV lui-même estimait-il quelque ouvrage, écrit avant son siècle ? Un jour Racine, lecteur charmant, proposa de lui faire entendre quelques pages d' Amiot : " C'est du gaulois ! " dit le Roi (^).
I. V. plus bas. — Notes du vers : " Enfin Malherbe... " — 2. Œtwres mêl.^ t. IV, p. 119. — 3. La lecture des vieux Romans, Éd. A. Feillet, p. 12. — 4. Lettre à PAcad., ch. X. — 5. Œuv. ch. Éd. Chasles, — Satires, p. 185. — 6. Méin. de L. Racine, etc. 11^ P.
L'histoire que Boileau analyse en ses deux lignes rimées, est inexacte et injuste. Mais le goût du temps est responsable de cette injustice. Non, ce n'était point le caprice " tout seul " qui faisait nos vieux poèmes; ce n'était point la rime toute seule qui faisait les vers de nos épopées ou chansons de Gestes, des pastourelles, lais, virelais et sirventes. Nos Trouveurs du moyen âge étaient un peu plus libres que les génies mis aux entraves par le pédagogue Malherbe; voilà une différence. Mais de plus, les anciens, du siècle de saint Louis, avaient montré " des chemins pour rimer", aux modernes sujets de Louis XIV. Le siècle de fer avait taillé, préparé, ou perfectionné le moule de la poésie de Corneille et de Despréaux.
Le xii^ siècle avait créé le vers Alexandrin, et il avait joué avec notre gracieux vers de dix syllabes, véritable vers gaulois et français, que nos ancêtres nommaient le vers " commun ". Un critique le qualifie, à bon droit, de " vers national " ; le jongleur Turold avait chanté — ou copié — dans ce rythme souple la chanson de Roland, notre vraie épopée de France.
La rime ou l'assonance, la mesure ou le nombre fixe des syllabes, même la césure, sont des inventions de ces barbares, frères des croisés et des bâtisseurs de cathédrales. Ils ne connaissaient point la règle de l'élision, ni celle du " bâillement " ; leurs voyelles se heurtaient en chemin sans difficulté, mais sans trop de cacophonie. Leurs rimes n'étaient pas riches comme celles de Boileau, ou plutôt de Saint-Amant ; mais ils réalisaient par avance le souhait de Fénelon, en " se " relâchant un peu sur la rime ".
Parfois leurs poèmes, comme dans Berte aux grans pies, se divisaient en strophes ou stances, sur une assonance unique. D'autres fois, par exemple dans les
poèmes satiriques du Miserere et de la Charité, on trouve des couplets sur deux rimes masculines et féminines redoublées. Ailleurs, ce sont des rimes plates, comme dans X Histoire des Ducs de Normandie. Dans telle chanson de Thibaut de Champagne, le redoublement et le mélange régulier des rimes forment une harmonie " dilettable à oïr". Même entrelacement de rimes et pareille musique chez Alain Chartier. Toutefois cet entrelacement ne fut établi en règle que par Jean Bouchet. Ronsard l'adopta et le fixa. Enfin la césure fut perfectionnée, non par Villon, mais par Le Maire des Belges, maître de Marot.
Boileau commente ses deux vers,en note : " La plu- " part de nos plus anciens romans français sont en '' vers confus et sans ordre, comme le Roman de la " Rose et plusieurs autres. " Le roman de la Rose est écrit en vers de huit syllabes, et n'est point un de nos plus anciens romans. Il est d'environ 200 ans plus jeune que la chanson de Roland.
" ViUon sut le premier, dans ces siècles grossiers, " Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
*' Fairfax was he, who, in that darker âge, '* By his just rules restrain'd poetic rage. "
(Dryden.)
On dirait que Boileau a rimé ces vers et les suivants, d'après une page de Xâ. Pompe funèbre de Voiture. Boileau appréciait ce petit conte de Sarrasin ; il en reproduit (est-ce par hasard ?) les noms propres, ou même les expressions. A la suite des Italiens et des Espagnols, on voyait, dit Sarrasin, défiler dans ce joyeux convoi " nos vieux romanciers. On y voyait tous ceux qui ont ** écrit depuis Philippe-Auguste jusques au grand roi " François. . . Ces romanciers étaient suivisd'une troupe
" de bonnes gens se lamentant pitoyablement. C'étaient " nos vieux poètes, que Voiture avait remis en vogue " par ses ballades, ses triolets et ses rondeaux. " Marot se distinguait au milieu de cette troupe ; c'est apparemment pour cela que Boileau lui a fait rimer des ballades, des triolets ç.\. des rondeaux. Après Marot, venaient, tenant " les quatre coins du grand drap... " Ronsard, Desportes, Bertaut et Malherbe ('). " Ce sont précisément tous les noms qui se suivent dans les vers de la Poétique.
Voici la note de Brossette sur Villon : " François " Corbeuil, surnommé Villon, vivait dans le xv^ siècle, " environ 60 ans avant Clément Marot. Il était moins " connu par son nom propre que par celui de Villon, " qui, de son temps, signifiait yr/)^^;^ ('); ce titre lui fut " confirmé par une sentence du Châtelet, qui le con- " damnait à être pendu. Le parlement fut plus indul- " gent, et se contenta, en faveur de son génie pourles " vers, de le condamner à un bannissement perpétuel. "
Toutefois ce fripon et pendard a tourné de jolis vers, et même çà et là dans ses strophes moitié bouffonnes, moitié tristes, on sent une inspiration plus ferme ou