‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 209 sur 255 · De PExcell. delà Langue fr. 1683, t. II, p. 1093 et seqq · texte numérisé non relu

De PExcell. delà Langue fr. 1683, t. II, p. 1093 et seqq

rimait en ces termes la déchéance de tous ces mêmes anciens :

" Attendre tant d'honneur du talent Poétique

" Eh! n'est-ce pas vouloir passer pour frénétique ?

" Ce fou ne sait-il pas que Desportes, Ronsard,

" A l'immortalité n'ont plus guère de part ?

" Le temps qui tout flétrit, le temps qui tout efface,

" Fait que Malherbe aussi devient vieux et se passe,

" C'est là le sort des vers en langage vivant ('). ■"

En 1693, Boileau constatait que Desportes ne trouvait plus même de lecteurs (^), Mais il n'était point de l'avis du P. Commire au sujet de Malherbe. Il écrivait à Maucroix, en 1695 : " Malherbe croît de répu- " tation, à mesure qu'il s'éloigne de son siècle (^). Est-il téméraire de penser que Boileau a contribué puissamment à cette réputation par les dix ou douze vers qui vont venir?

Desmarets, très avare d'éloges pourl'^r/ Poétique, se croit pourtant obligé de féliciter Boileau de ses jugements sur nos vieux poètes : " Il (Despréaux) " parle ensuite de Mai^ot, qui fut un si agréable esprit, " mais il n'en peint pas le beau talent et ne le loue " pas assez. Il marque bien les défauts de Ronsard, " (auquel il devait joindre du Bartas), et il rendl'hon- " neur qui est dû à Desportes et à Bei'thault, pour " avoir rectifié la poésie française ; et à Malherbe, qui " est véritablement celui qui a mis les vers français " dans le juste état de pureté et de noblesse, et a fait " que notre poésie peut disputer de force et de grâce " avec la latine (''). "

I. Disc. Sa/, sat. IV, p. 43 et 44. — 2. /?^>?. crit. Réri. VII. — 3. I. cl Ire du 2Ç avril. — 4. Déf. du pohn. hér., p. 81, 82.

Enfin Malherbe vint ; et, le premier en France,

" JVal/er Came last "

(Dryden).

Ce passage très fameux est-il autre chose qu'une traduction ? Il me semble à peu près évident que Boileau en a emprunté les idées, et les expressions, d'une lettre latine de Balzac. Brossette marque implicitement cette origine, en citant le latin de Balzac (Lettre à M. de Silhon) au-dessous des vers de Despréaux : Citons, nous aussi :

" PritJtus Francisais Malherbe, aut in pri/nis, viam vidit qua iretur " ad Carmen ...,

" Enfin Malherbe vint, et le premier en France... " Superhissimoque aurium judicio satisfecit ;

" Fit sentir dans ses vers une juste cadence...

" N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée... " Docuit in vocibus et sententiis delectum eloquentiœ esse originem ; " atque adeorerum verborumque collocationen aptam ipsis rébus et ver bis " potiorem plerumque esse. "

" D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir... "

" Voyez, ajoute Brossette, le reste du passage, et " la Dissertation xxiv de Balzac. — Balzac dit que " la plupart des vers français qui ont été faits avant " Malherbe étaient plutôt gothiques que français. "

Balzac cependant fut loin de prodiguer au réformateur les éloges bruyants dont le xvii^ siècle retentit. Malherbe avait conquis le trône où Ronsard régnait avant lui : du haut en bas de la montagne à la double cime, presque toute voix chantait sa gloire. Nous reproduisons quelques échos de ces acclamations, ou sincères, ou de commande, ou de routine. Les rares détracteurs de cette gloire furent surtout les contemporains de Malherbe lui-même. Une fois Malherbe

mort, et ses rivaux aussi, les louanges éclatent ; conformément à la loi promulguée par Horace... " Exstinctus amabitur idem . . . " (Ep. ii, i.)

Déjà nous avons entendu Desmarets ; voici Costar avec son galimatias : " Les discours de Malherbe " étaient soûlants et rassasiants, jusqu'au point de faire " perdre l'appétit à ceux qui les entendaient, et de " leur épargner la dépense d'un grand repas. "

Racan se nomme 1' " écolier " de Malherbe, et, affirme qu'il " le respectait comme son père ('), " Il a recueilli avec la soumission d'un fils et la docilité d'un élève les préceptes, ou les caprices de son maître, dont les moindres paroles lui étaient des oracles.

Le Pays, le même que Boileau nomme " un bouffon " plaisant ('), " disait de Malherbe : " Avant que ce " grand homme eût écrit, notre langue était dans un " misérable état ; elle était stérile, mal cultivée et " remplie de quantité d'expressions étrangères, qui " étouffaient peu à peu les naturelles...

" C'est de notre père Malherbe, " Que nous avons appris cet agréable tour, • " Ce secret de placer et le nom et le verbe,

" Qui donne au style un si beau jour (3). "

Segrais compare Malherbe aux grands lyriques de l'antiquité, ce qui est le non plus ultra de l'honneur : " Montaigne, dit-il, qui a montré un goût assez fin en " beaucoup de choses, a cru que Ronsard et du Bellay " avaient mis notre poésie en sa perfection. Mais je ne " sais ce qu'il aurait dit, s'il avait vu ce que Malherbe " y a ajouté, ni s'il jugerait ce grand poète beaucoup " inférieur aux anciens lyriques ("♦). "

I. V. Mém. loc. cit. — 2. Sat. IV. — 3. Le Pays, Nouv. Œuv: Éd. de 1674, Ib. p. 379. — 4. Trad. de VÉnéïde^ t. I, v« L. p. 100.

Callières, dans son Histoire de la guerre des Anciens et des Modernes, place Malherbe à la tête des bataillons lyriques. Corneille, dit-il, " qui avait le premier "rang entre tous les modernes... composa son aile " gauche des Odes et des autres Poésies de Malherbe, " sous les ordres de ce poète ('). "

La Bruyère dépasse tous ces panégyriques et ces allégories. Il estime que Malherbe " d'un style plein " et uniforme, montre tout à la fois ce que la nature a " de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus " simple ; il en fait la peinture ou l'histoire (^). "

Beaux compliments, mais bien vagues.

La Fontaine disait, en vers, au savant évêque d'Avranches, que Malherbe ne déparait point les concerts des Anges, en y joignant l'accompagnement de sa lyre.

Fénelon écrivait à l'Académie que les plus beaux vers de notre langue ont été chantés aux sons de cette lyre : " Personne n'en a fait de plus beaux que " Malherbe. "

Que si l'on veut avoir en quelques lignes les jugements du siècle de Malherbe sur Malherbe, Baillet^ious les offre. Ce sont des jugements en deux parties, toutes deux exagérées, Baillet allègue d'abord les vers de Despréaux, et poursuit en ces termes : " Cette vigou- " reuse exactitude que Malherbe a observée dans sa " manière d'écrire, a obligé ses plus grands ennemis

1. Hist.de la guerre,t\.c. 1689, p. 98. — Callières ajoute cette réflexion, qui confirme ce qui a été dit plus haut sur les poètes Normands : " Ce " choix fit faire une mauvaise plaisanterie à quelques modernes mécon- " tents, qui dirent que leur armée n'étant commandée que par des Gé- " néraux Normands, ils auraient plus d'avantage à plaider contre les " Grecs, qu'à les combattre en matière de politesse et de nobles inven- " tiens (Ib. p. 99). " — Callières était aussi Normand.

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