‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 217 sur 255 · I. Tall. des R. T. I, p · texte numérisé non relu

I. Tall. des R. T. I, p

" Ils disent que Malherbe ampoule trop style, " Supplément coutumier d'une veine infertile ; " Et qu'ayant travaillé deux mois pour un sonnet, " Il en demeure quatre à le remettre au net ; " Que ses vers ne sont pleins que de paroles vaines, '* Et de la vanité qui bout dedans ses veines ; " Qu'il est plat pour le sens et la conception, ** Et, pour le faire court, pauvre d'invention (')."

Le génie et le mérite de Malherbe dissipèrent enfin ces nuages. Mais sa gloire eut une éclipse pendant, ou avant la Fronde : " J'ai vu, écrit Saint-Evremond, " qu'on trouvait la poésie de Malherbe admirable dans " le tour, la justesse et l'expression. Malherbe s'est " trouvé négligé quelque temps après, comme le der- " nier des poètes, la fantaisie ayant tourné les Français " aux Énigmes, au Burlesque et aux Bouts-rimés (^). "

C'est de cette époque funeste que le P. du Cerceau

a dit :

" Or durant cette maladie

" Dont l'Hélicon fut infecté,

*' On bannit la simplicité

" Sous Malherbe tant applaudie (3). "

Le bon goût revint et Malherbe reparut à l'horizon

des beaux esprits.

" Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle ;

La Fontaine appelait Malherbe et son fidèle Racan: " Nos maîtres" ; Boileau, par ses œuvres, prouve clairement qu'il est l'humble disciple et sujet de ce dictateur qui " vint enfin ! " Perrault se rencontre ici avec Boileau, qu'il semble mettre en prose : " La face "de la poésie changea entièrement quand Malherbe " vint au monde. Il fut reconnu le maître dès qu'il parut,

I. V. Goujet, t. XIV, p. 311. — 2. S.-Evr. Œuv. Mél 1699. — T. I, p. 180. — 3. Rec. de pièces, (du P. du C.) Nouv. Éd., p. 114.

" et tous ceux qui se mêlaient de ce bel art n'avaient *' point de honte d'en recevoir des leçons(?).La plupart " des règles, qui s'observent aujourd'hui pour la belle " versification, ont été prises dans ses ouvrages, dont " les beaux endroits sont encore dans la bouche de " tout le monde ('). " L'enthousiasme de Perrault s'explique ; Malherbe est un moderne.

Desmarets se range aussi à l'avis exprimé par Despréaux. Le P. Commire avait osé affirmer que l'influence malherbienne était en baisse :

" Jûm, Malherbe^ tuos Sequana parcius " Miraiiir numéros .. . if). "

Desmarets, répond en homme scandalisé :

" Oses-tu bien encor dire que de Malherbe " On ne lit plus le vers si doux et si superbe ! " De Malherbe, dont l'art nous apprit à chanter

" Avec pompe, avec élégance, " Sans affecter la docte extravagance,

" Et que tu devrais respecter ?

" On le lira toujours, on voudra l'imiter (3). "

Trois ans avant la fin du xvii^ siècle, le normand Segrais disait de son compatriote : " Malherbe n'est " pas seulement le chef des poètes lyriques français : *' il faut encore considérer qu'il a fait tous les autres " qui ont suivi après lui (•*). "

" Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté,

C'est ici que se placerait naturellement l'anecdote de Malherbe agonisant, sortant de sa torpeur, pour condamner un terme impropre, et murmurant : " Je

I. Les hommes illustres de ce siècle, t. I, p. 70. — 2. V. Sup. — 3. Op. poet. de Santeuil, p. 228-9. — 4- Mém. Anecd. — Œuv. Nouv Éd., t. II, p. 43.

" maintiendrai, jusqu'au bout, la pureté delà langue." Se non è vero...

La pureté du style fut le grand souci de toute sa vie. Le P. Rapin l'en félicite, dans une page qui ressemble de près à celle de Boileau : " Du Bartas et " Ronsard, qui voulurent s'élever par de grands mots " de leur façon, composés à la manière des Grecs, et " que notre langue ne peut souffrir, tombèrent dans " l'impropriété et ils devinrent barbares. " Ceux qui " les suivirent firent la même faute. Malherbe est le " premier qui ait joint la pureté au grand style. Mais " s'il commença cette manière, il ne put la porter jus- " que dans sa perfection. Il y a encore de la prose " dans ses vers ('). "

Et puis le sens de plusieurs mots n'était point fixé encore par Vaugelas, par l'Académie, par l'usage. De là, même chez Malherbe, des expressions qui nous feraient sourire :

" L'aurore verse... une cruche de pleurs (^). "

" Le mérite d'un homme ou savant ou guerrier,

" Trouve sa récompense aux chapeaux de laurier (3). "

" Et de son tour heureux imitez la clarté.

On comprend Malherbe ; Fénelon l'estime clair comme la belle prose. Cependant, ses devanciers, Bertaut, Desportes et surtout Régnier, n'ont-ils pas déjà cette allure franche et cette transparence limpide, qui caractérise la poésie de nos maîtres.-*

Malherbe n'a-t-il pas aussi quelques ombres, légères sans doute, mais ombres pourtant? Le P. Bouhours en fait la remarque,avec le respect qu'exige un grand nom.

I. Réjî. etc., p. 51. — 2. Larmes de Saint-Pierre. — 3. Sonnet pour Richelieu.

— " Tous nos poètes, dit Philanthe, n'ont pas le *' sens et la netteté de Malherbe.

— " Je vous assure, répartit Eudoxe, que Malherbe, " avec tout son sens et toute sa netteté, s'endort " quelquefois aussi bien qu'Homère, jusqu'à tomber " dans une espèce de galimatias, si je l'ose dire.

" Il prit les poésies de Malherbe, et lut dans l'ode " à M. le Duc de Bellegarde les vers qui suivent: " C'est aux magnanimes exemples, " Qui sous la bannière de Mars " Sont faits au milieu des hasards, " Qu'il appartient d'avoir des temples.

" Et c'est avecque ces couleurs " Que l'histoire de nos malheurs " Marquera si bien ta mémoire, " Que tous les siècles à venir, " N'auront point de nuit assez noire " Pour en cacher le souvenir.

" Qu'est-ce, à votre avis, que des exemples, à qui " tl appartient d'avoir des temples, et qui sont faits au " milieu des hasards .? Et de quelles couleurs prétend " parler le Poète ?

— "A la vérité, dit Philanthe, cela n'est pas net ; " et je n'y avais pas pris garde.

" Eudoxe lut ensuite le commencement àç.s Larmes " de S. Pierre ('). "

Là aussi la " netteté " fait visiblement défaut. C'est ainsi que le xyii^ siècle, tout en louant les réformes et les qualités de Malherbe, aperçut et signala des points noirs dans ce soleil (').

Page 1