I. Trad. de l' Enéide, p. 17. — 2. Caract., Ch. I
La Rochefoucauld a un certain nombre de maximes, que Madame de Sévigné elle-même avouait ne pas entendre. Ce n'était pas un bon signe pour l'intelligence qu'en avait eue l'auteur.
Le Père Bouhours, au iv^ Dialogue de sa Manière de bien penser, relate ce fait à la charge du grand dramaturge-espagnol, Lope de Vega. — " J'ai ouï dire, " interrompit Philanthe, que le fameux évêque de " Belley, Jean Pierre Camus, étant en Espagne, et ne *• pouvant entendre un sonnet du Lope de Vègue, " qui vivait alors, pria ce poète de le lui expliquer ; " mais que le Lope ayant lu et relu plusieurs fois son " sonnet, avoua sincèrement qu'il ne l'entendait pas " lui-même.
" — Les beaux esprits de ce pays-là, répondit " Eudoxe, sont sujets à être un peu obscurs, et on ne " leur en fait pas un crime. Les Espagnols confessent " de bonne foi qu'ils n'entendent pas leur poète Gon- " gora; et c'est peut-être pour cela qu'ils lui donnent le " surnom de merveilleux : maravilloso Luis de Gon- '^ gora ('). " Le même critique rapporte, au même endroit, qu'un traducteur de Gracian et un commentateur de Tacite, excusent les nuages et obscurités de leurs originaux, par ces belles raisons: " Ils n'ont pas écrit " pour tout le monde ; ils ne l'ont fait que pour les " Princes, pour les hommes d'Etat, pour les gens '* d'esprit ; et ce n'est pas tant leur faute que celle de " leurs lecteurs, si on ne les entend pas. " Bouhours ajoute finement, par la bouche de son Philanthe : " Par malheur, les Princes, les hommes d'Etat et les " gens d'esprit n'entendent pas plus que les autres les *' passages difficiles {^). "
Et les traducteurs ?
l.Il^^ D. 1687, p. 357. — 2. Ibid.jp. 362.
" Avant donc que d'écrire apprenez à penser.
Vers célèbre parmi les plus célèbres de Boileau. Horace avait dit aux Pisons :
" Scribeiidi recte sapere est et principium et fons ('). "
Madame de Sévigné devait dire : " C'est pourtant " une jolie chose que de savoir écrire ce que l'on " pense (^).
Malgré ces beaux axiomes, même au xvii^ siècle, La Bruyère constatait que, en certaines rencontres, les phrases précédaient la pensée : " Il y a des gens qui " parlent un moment avant que d'avoir pensé {^\ "
Au dire de La Mothe, la plupart des poètes, vers i/oo, écrivaient en attendant la pensée : "Je demande " pardon à mes confrères, si j'expose ici la manière " humiliante dont nous travaillons la plupart. Nous " pensons vaguement à la matière que nous voulons " traiter; nous y tendons notre esprit, pour appeler les " idées. S'il s'offre quelque chose de raisonnable, nous " tâchons de découvrir aux environs de notre pensée " quelques rimes, qui fassent entrevoir un sens aisé à " lier avec ce que nous avons déjà dans l'esprit.
" S'il ne s'en présente que d'éloignées, nous les reje- " tons bien vite, en désespérant de les assujettir à nos " vues.
" S'il s'en présente une plus heureuse, elle devient " une espèce de bout-rimé qu'il faut remplir.
" Nous marchons ainsi de tâtonnement pour trouver " notre compte ; et l'on peut dire que le hasard des " rimes détermine une grande partie du sens que nous " employons. De là, ces ongles rongés, ce front sour- " cilleux, ces gestes irréguliers qui sont comme le véhi-
I. V. 309. — 2. Lettre du ij juillet 1689. — 3. La Bruyère, Ch. de la Soc.
" cule des idées et qu'on appelle si mal à propos en- " thousiasme (') ! " Quel tableau et quels aveux !
Même lorsqu'on versifie, il ne faut point imiter la méthode de l'abbé de la Chambre — qui ne fit qu'un vers en toute sa vie — ni la méthode du docte Ménage : " M. de la Chambre, c'est Ménage qui parle, m'a dit,que, " quand il prenait la plume, il ne savait ce qu'il allait " écrire, qu'une période produisait une autre période. Je " ne savais de même ce que j'allais faire quand je faisais " des vers. J'assemblais premièrement mes rimes (^). "
Ces vers faits en attendant l'idée valent ce qu'ils coûtèrent ; leur gloire s'en alla avec les neiges d'antan.
Au jugement de l'anglais Waller, "un des plus beaux " esprits du siècle ", le grand Corneille seul remplissait les deux conditions de l'écrivain: i^ bien penser; 2° bien rendre sa pensée. Saint- Evremond en faisait compliment à l'auteur du Cid : " Waller... demeure " d'accord qu'on parle et qu'on écrit bien en France. Il " n'y a que vous, dit-il, qui sache penser (3). "
Vaugelas, Bouhours et le bon sens répétaient comme Boileau et Horace : Point de vrai style sans pensée nettement conçue. Bouhours écrivait en 1675: "Comme " dit M. de Vaugelas, sans la netteté du raisonnement, " qui est la partie essentielle du discours, avec toute la " pureté et la netteté du langage, on est insupportable ; "la raison n'étant pas moins essentielle au style qu'à " l'homme (*). "
Suffisait-il de bien penser pour bien écrire } Fénelon ne le croyait pas, et il ne craignait point de juger ainsi le style, parfois négligé, de Molière : "En pensant " bien, il parle souvent mal (^). "
I. Dhc. à c'otcas. d''une scène de Mithridale. — 2. Ménag. Ed. de 1693, p. 177. — 3. S. Evr. Œuv. Ch. Éd. Gidel, p. 302. — 4. Doutes sur la Langue française j Ed. de 1675, p. 221.— 5. Lettre à VAcad., Ch. V.