‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 245 sur 255 · I. Leilres · texte numérisé non relu

I. Leilres

" Vit bonus et prudens versus reprehendet inertes ; *' Culpabit duras ; incomptis allinet alrum " Transverso calamo signiim ; ambitiosa recidet " Ornamenta ('). "

Gacon applique derechef les vers de Boileau à leur auteur vieillissant :

" Je ne veux pas non plus, censeur-grammairien,

" Critiquant de tes vers les mots et la mesure,

" Te mettre encor plus bas que ton abbé de Pure.

" A peine entre deux mille en trouve-t-on deux cents,

" Qui ne soient ou forcés, ou durs, ou languissants.

" Le sens choque dans l'un ; en l'autre c'est la phrase ;

" Ils ne sont plus remplis que d'une vaine e?nphase,

" L'un sur l'autre enjambant comme ceux de Pradon {^). "

Quel coup de pied contre le " vieux lion!" — A propos du vers :

" // réprime des mois etc. .."

je lis, dans les Mémoires-Anecdotes de Segrais, un exemple de ce scrupule que se faisaient les auteurs de ce temps-là pour l'emploi d'un mot hasardé. Segrais avait introduit le mot " impardomiable " en sa traduction de Virgile et Boursault chicanait le poète traducteur. Segrais se demanda si cet adjectif n'était pas trop ambitieux et après mûre réflexion il le laissa. " Mais, " dit-il, avant que de me déterminer à laisser ce mot " dans l'endroit où il se trouve, j'avais consulté M. " Chapelain, M. Ménage, M. Pellisson, Mlle de " Scudéry, et plusieurs autres {f). "

Quelle affaire d'état, pour une pauvre épithète ! #

" Votre construction semble un peu s'obscurcir ; " Ce ternie est équivoque, il le faut éclaircir.

" Parum claris luceni dare coget ;

" Arguet ambiguë dictum ; mutanda notabit (*). "

I. Horace, A . P. v. 428 etc.— 2. Sat. IL — 3. (2:«i/.etc.,t. II, p. 140-1. — 4. Hor. Ib. V. 431. — V. aussi Ep. L. II. Ep. 2, v. 112.

" C'est ainsi que vous parle un ami véritable.

Quelquefois même il parle plus franchement encore, comme fit M. de Bautru avec je ne sais quel rimeur. Ce dernier, après avoir composé je ne sais quel poème, pria M. de Bautru de " lui en dire son sentiment, en ami ". " L'ami consulté lut le poème et répondit : Monsieur, " votre poème me parait trop long, je vous conseille " d'en retrancher la moitié et de supprimer l'autre (')."

Au siècle de Louis le Grand, il y avait des Quintilius, comme au siècle d'Auguste. Nous l'avons démontré assez longuement pour n'y pas revenir. On se soumettait aux critiques, on les cherchait, on les exigeait. Mais les sages auteurs voulaient alors de " sages amis ". Boileau, chargé de treize à quatorze lustres, ne reconnaissait point chez le jeune Brossette, lequel comptait à peine trente-deux étés , cette " sagesse " nécessaire aux juges littéraires. Boileau s'en plaignit amicalement à Brossette, et lui fit sentir sa témérité grande, lorsqu'il prétendait redresser tels et tels endroits dans les écrits du Maître. Pour dorer cette désagréable pilule, il raconta à Brossette l'histoire des censures que lui, Boileau, avait subies, rigoureuses, inflexibles même, comme l'amitié de ses réviseurs. "Feu " M. Patru, mon illustre ami était non seulement un " critique très habile, mais un très violent hypercriti- " que, et en réputation de si grande rigidité que, lorsque *' M. Racine me faisait, sur des endroits de mes ouvra- " ges, quelque observation un peu trop subtile, comme " cela lui arrivait quelquefois, au lieu de lui dire le " proverbe latin : Ne sis patruus mihi ; n ayez point " pourmoi la sévérité d'un oncle, je lui disais : Ne sis " Patru mihi: n ayez point pour moi la sévérité de Patru.

1, Ménag. 1693. — p. 182-3.

" Je pourrais vous le dire à bien meilleur titre qu'à " lui, puisque toutes vos lettres, depuis quelque temps, " ne sont que des critiques de mes vers, où vous allez " jusqu'à l'excès du raffinement... Avouez donc, Mon- " sieur, que, dans toutes ces critiques, vous vous mon- " trez un peu trop subtil, et que vous êtes à mon " égard Patru pat7'uissimus ('). "

" Mais souvent sur ses vers un auteur intraitable

" A les protéger tous se croit intéressé,

" Et d'abord prend en main le droit de l'offensé.

" — De ce vers, direz- vous, l'expression est basse.

•• — Ah ! Monsieur, pour ce vers je vous demande grâce,

" Répondra-t-il d'abord. — Ce mot me semble froid ;

" Je le retrancherais. — C'est le plus bel endroit !

" — Ce tour neme plaît pas. — Tout le monde l'admire.

Tableau vrai, dialogue parfait, sauf peut-être cette répétition de l'adverbe " d abord ", à deux vers de distance. Voilà bien le plaidoyer d'Oronte pour son malheureux sonnet :

" Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons. . . " Il me suffit de voir^que d'autres en font cas. . . "

La nature, ici et là, est prise sur le fait ; j'entends la nature du

" .genus irritabile vatum ".

Racine, à peine âgé de 2 i ans, s'en expliquait avec franchise, déjà même avec l'autorité de l'expérience : " Les poètes ont cela des hypocrites qu'ils défendent " toujours ce qu'ils font, mais que leur conscience ne " les laisse jamais en repos (^) ".

Les exemples d'écrivains défendant leur " plus bel " endroit " ne manquent pas. En voici un, tiré des lettres de Boursault. Boursault expose à Furetière qu'un jeune auteur est venu lui soumettre une comédie

I. Lettre du 2 août 17 oj. — 2. Lettre à M. Le Vasseur. 8 sept. 1660.

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