I. Disc.WW, p
Le Bonhomme se fâche :
" Maudit censeur, te tairas-tu ?
" Nesaurais-je achever mon conte?
" C'est un dessein très dangereux " Que d'entreprendre de te plaire:
" Les délicats sont malheureux ; " Rien ne saurait les satisfaire. "
Boileau n'a aucunement tort et La Fontaine a grandement raison. Il n'y a rien de plus pédant qu'un poète " intraitable ", si non le critique chicanier, qui trouve à redire partout, au fond, à la phrase, au mot, à la rime.
" Maudit censeur, te tairas-tu " ?
" Mais tout ce beau discours dont 11 vient vous flatter, " N'est rien qu'un piège adroit pour vous les réciter.
" Ceci regarde M. Ouinault. Les railleries que notre "auteur avait faites de lui dans ses Satires, n'empê- " chèrent pas qu'il recherchât l'amitié de M. Despréaux. " M. de Mérille, premier valet de chambre de Mon- " sieur, frère du Roi, fut le médiateur. M. Quinault " Fallait voir souvent ; mais ce n'était que pour avoir " l'occasion de lui faire voir ses ouvrages. — Il n'a voulu " se raccommoder avec moi, disait M. Despréaux, " que pour me parler de ses vers ; et il ne me parle jamais des miens (') ".
Boileau reviendra plus tard sur ce défaut naturel aux faiseurs de vers ; dans le Chant iv^, il tracera plus au long le portrait du Recitator acerbus. C'est par là
I. Brossette-Berriat Saint- Prix juge " au moins fort douteuse " l'assertion de Brossette au sujet de Quinault. Selon B. S. -P., Ouinault et Boileau ne seraient devenus amis qu'apr es la publication de VArt Poétique. V. t. III, p. 495-6. Erreurs de Brossette.
qu'Horace avait terminé ses conseils aux Pisons ; car ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier, que les écrivains aiment à débiter leurs poèmes, ou leur prose.
Il paraît que le pauvre Abbé Cotin avait aussi cette manie. Du moins c'est Boileau qui le déclare ; faut-il l'en croire ?
Cotin peut bien être mis là encore pour remplir l'hémistiche :
" Tous les jours de ses vers, qu'à grand bruit il récite; " Il met chez lui voisins, parents, amis, en fuite; " Car lorsque son démon commence à l'agiter, " Tout, jusqu'à sa servante, est prêt à déserter {■). " ■
Effet ordinaire de ces lectures à outrance.
Segrais, à la fin du xvii^ siècle, contait qu'il en avait fait l'expérience et que cette expérience l'avait guéri de cette fâcheuse maladie : " Je me plaisais fort " à faire des vers dans ma jeunesse, et encore à les " réciter indifféremment à toutes sortes de personnes. " Mais je m'aperçus que je m'ennuyais, quand " Scarron, qui était mon ami particulier et qui n'avait " rien de caché pour moi, prenait son portefeuille et " me lisait ses vers, quoiqu'ils fussent fort bons. Je "fis réflexion que ceux à qui je lisais les miens, dont la " plupart n'avaient pas de goût pour les vers, pouvaient " dire la même chose. C'est pour cela que je me fis " une loi de ne les lire qu'à ceux qui m'en prieraient, " et peu à la fois.
" Nous sommes portés à nous flatter nous-mêmes, ** et à nous persuader que ce qui nous plaît doit plaire " aux autres {^). "
Et puis c'est chose si douce d'entendre ses œuvres lues par des lèvres amies et intelligentes ! j>