Ch. I, V
PROLEGOMENES. 31
encore, n'était-elle pas menacée, insultée, ou tout au moins, dédaigneusement négligée en cet écrit de Despréaux ? Comment ! un code de poésie allait paraître et se faire applaudir, qui ne sortirait point de la docte compagnie, qui serait rimé par le railleur des graves personnages assis sur ses fauteuils et couronnés de ses lauriers ! Ce jeune et malin plaisant allait élever Parnasse contre Parnasse ! Et le privilège royal sanctionneraitpar devantlaFrancetouteslescritiques d'hommes et de livres dont cette Poétique fourmillait ! Quel danger pour l'autorité du fier Aréopage!
Pellisson, le favori de l'Académie, reçu tout jeune en qualité de membre surnuméraire, prit en mainla défense des immortels. Voici comment l'auteur du Bolaeana, M. de Losme de Monchesnai raconte cette histoire par le menu : " Dans ce temps-là, M. le Chancelier venait " de mourir, et M. Despréaux avait commencé son " Art Poétique. Barbin vint au sceau, que le roi tenait "lui-même à Saint-Germain. D'abord on présenta à " Sa Majesté le livre d'un moine, dont le titre était " très singulier ; ce qui excita le roi à rire, en accor- " dant le privilège pour douze ans, quoiqu'il ne fût " demandé que pour six.
'* Barbin se présenta ensuite, tenant à la main une " feuille de \ Art Poétique, pour lequel il demandait le •' privilège, au nom de M. Despréaux. — Oh ! pour " celui-là, reprit le roi, je le connais. — M. Despréaux " n'avait point pourtant paru encore à la cour ('). " Aussitôt le privilège fut scellé; mais le sceau fini, " M. Pellisson, maître des requêtes, remontra au roi " qu'il venait d'accorder un privilège à un homme qui " avait attaqué toute l'Académie. Le roi fit là-dessus
I. Erreur. Il y avait quatre ans que Boileau y avait paru pour la première fois ; au jour où Louis XIV l'avait entendu lire la première Épître.
quelque réflexion. — Mais enfin, dit-il, le privilège est donné !
" Pellisson ne s'en tint pas là; il alla soulever contre le satirique M. le duc de Montausier, déjà très indigné qu'on n'eût pas épargné dans les Satires Chapelain, et Cotin, dont il faisait profession d'être l'ami particulier. Il s'en alla donc trouver le roi, avec autant d'émotion que s'il se fût agi d'un malheur public ; et fit tant par ses remontrances, qu'il porta Sa Majesté, non pas à révoquer le privilège, mais seulement à le retenir.
" Cependant à quelque temps delà, M. Despréaux reçut une lettre, qui demeura deux jours égarée chez lui, sans lui être rendue. Après qu'elle eût été retrouvée, il en fit la lecture, et la trouva conçue en ces termes :
" Le roi nia ordonné. Monsieur, de vous accorder un privilège pour voti'e Art Poétique, aussitôt que je r aurai lu. Ne manques donc pas à me l'apporter tout au plus tôt. "
" Le billet était signé : Colbert.
"M. Despréaux y fit réponse en ces termes : " Monseigneur, je vois bien que c'est à vos bons offices que je suis redevable du privilège que Sa Majesté veut bien avoir la bonté de m'accorder. J'étais tout consolé du refus qu'on en avait fait à mon libraire ; car c'était lui seul qui l'avait sollicité étant très éveillé pour ses intérêts, et sachant fort bien que je n'étais point homme à tirer tribut de mes ouvrages. C'était donc à lui de s'affiiger d'être déchu d'une petite espérance de gain, quoique assez incertaine à mon avis, dès qu'il la fondait sur le grand débit d'ouvrages tels que les miens. Pour moi, je me trouvais fort content qu'on m'eût soulagé du
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" fardeau de l'impression et de l'incertitude des juge- " ments du public ; n'ayant garde de murmurer du " refus d'un privilège, qui me laissait celui de jouir " paisiblement de toute ma paresse.
" Cependant, Monseigneur, puisque vous daignez " vous intéresser si obligeamment pour moi, j'aurai " l'honneur de vous porter mon Art Poétique aussitôt " qu'il sera achevé ; non point pour obtenir un privi- •' lègedont je ne me soucie point, mais pour soumettre *' mon ouvrage aux lumières d'un aussi grand person- " nage que vous êtes.
" Je suis, etc.
" M. Despréaux ne parla de sa réponse, qu'après " que sa lettre eut été remise au Suisse de M. Colbert. " Puimorin, son frère, qui était contrôleur des Menus,le " tança fort de s'en être tenu à une simple lettre de com- " pliment avecun Ministre,et de n'avoir pas pris la poste " sur-le-champ, pour aller faire ses remerciements. Mais " à quelques jours de là, ayant eu occasion de parler à " M. Colbert, pour des fonds qui regardaient son eni- *' ploi, il lui fit des excuses pour son frère, que le com- " merce des Muses écartait souvent de ses plus grands " devoirs. — "Tout ce que je puis vous dire là-dessus, •' repartit le Ministre, c'est que jamais lettre ne m'a " fait plus de plaisir que la sienne (').
Enfin le privilège fut accordé, et signé à Versailles, le 28 mars 1674. Comme dédommagement des petites tracasseries dont l'auteur et le livre avaient été l'objet, le document royal contenait des félicitations de Louis XIV lui-même à l'adresse du poète :
" Désirant favorablement traiter ledit sieur D***, " et donner au public par la lecture de ses ouvrages la