‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 84 sur 255 · Misanth. (Act. I, se · texte numérisé non relu

Misanth. (Act. I, se

l'homme de Lettres. On voit déjà dans Les Précieuses : " Il n'y a rien à meilleur marché que le 6e/ esprit " maintenant " ; et l'on y voit que Mascarille " ne se " lève jamais sans une demi-douzaine de beaux '• esprits ('). "

Huet définissait ainsi la distance qui sépare le bon et le bel esprit : " Pour être bel esp7^it, il faut être bon " esprit ; mais pour être bon esprit, il n'est pas néces- " saire d'être bel esprit ('). " Vigneul-Marville était du même sentiment : " Je mets en fait que les véri- " tables beaux esprits sont de fort bons esprits ; quoique " les bons esprits et les gens de grand sens ne soient " pas toujours beaux esprits. Et c'est peut-être là un " des caractères qui distinguent plus le siècle présent " des autres siècles (').

Que si l'on veut connaître le prix de ce nom bel esprit, au temps où Boileau rimait l'apostrophe : " O vous donc..." qu'on lise ces réflexions de Charles Sorel. Elles datent de 1671 : " Maintenant on dit : Il est bel " esprit, au lieu qu'on disait : Il a de l'esprit, ou bien : " cest un bel esprit. . . Pour parler même d'une dame qui " a de l'esprit, c'est mal parler... de dire : c'est un bel " esprit. Il faut dire maintenant : Elle est bel esprit, " ainsi qu'on dirait d'un homme.

" On peut assurer que c'est faire une qualité et une " dignité du titre de bel esprit. C'est faire que toute " la personne ne soit que son attribut, puisqu'on dit : " // est bel esprit, 2M lieu de dire qu'^;^ a bel esprit (*). "

Si l'on souhaite une définition plus ample du bel esprit, de ses conditions, de ses avantages, de ses écueils, on peut consulter le iv^ Entretien à! Eîtghie et cT Ariste,

I. Se. I et X. — 2. Huetia7ia, p. 62. — 3. Mélanges, t\.c., t. I, p. 421-2. 4. Connaissance des bons Livres, etc. 167 1, p. 384.

chez le P. Bouhours. C'est \ç. fin d^t fin en cette matière. On y traite, entre plusieurs autres, cette curieuse question : " Si un Alle77iand peut être un bel esprit. Baillet.dans un de ses tomes puissants, paraît craindre que l'on se scandalise de cette proposition messéante. Baillet est un savant, et déjà les peuples d'Outre- Rhin avaient montré " une inclination particulière pour les " Lettres ", aussi bien que " pour les armes ". Le docte Baillet s'explique, comme il suit, à l'honneur de la docte Allemagne de ce temps-là : " Un auteur de nos " jours semble avoir voulu mettre en question de " savoir si wi Allemand peiU être un bel esprit, parce " que c'est comme un prodige, dit-il, qu'un Allemand " fût fort spirituel. D'autres ont considéré cette pro- " position comme une injure et une insulte qu'on aurait " voulu faire à une nation très considérable dans

" l'Europe...

" Mais l'auteur n'a point prétendu ôter aux Allemands

" la gloire d'être de bons esprits, laquelle est tout " autrement solide que celle de bel esprit, qu'il paraît " lui (') vouloir disputer. Et tout homme de jugement " doit convenir qu'un Allemand, qui s'est rendu bon " esp7'it par son industrie et par son travail, est beau- " coup plus louable qu'un italien ou un français, qui, " étant né bel esprit, Vi 2. soin de l'entretenir que dans la " vanité ou dans l'oisiveté (').

N'était le style de Baillet, lequel est allemand, le morceau et les intentions sont dignes d'éloges.

Vers la fin du siècle, si fertile en bel esprit, ce terme signifiait déjà : pédanterie, affectation, prétention. La Bruyère écrit : " Les beaux esprits veulent trouver " obscur ce qui ne l'est point et ne pas entendre ce qui

I. C'est leur que Baillet aurait dû écrire. 1. Jug. des Sav., t. I, p. 148 9.

** est fort intelligible ('), " La Bruyère était cruel pour les gens de cette espèce : " Ces personnes qui briguent " tant le nom de bel esprit, M. de La Bruyère les ap- " ^éXç. garçons bel esprit, comme qui dirait: garçon ** tailleur (^) ".

Cent ans plus tard, La Harpe expliquait, en ces termes, le vers de Boileau qui nous occupe : " On " dirait aujourd'hui la carrière du talent, la carrière " du génie {^), parce que le mot bel esprit ne nous pré- " sente plus que l'idée d'un mérite secondaire (+).

" N'allez pas sur des vers sans fruit vous consumer,

Boileau avait baillé déjà ce conseil à l'infortuné Chapelain :

" Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie {=>). "

Et ailleurs :

" Il est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vers ; " Il se tue à rimer (^). "

Boileau ne se contentait pas d'avertir, en vers, les rimeurs vieux ou jeunes, saisis d'une " ardeur péril- " leuse ". Louis Racine en sut quelque chose. Luimême nous raconte l'accueil peu encourageant dont M. Despréaux honora ses Poésies de collégien : " J'étais en philosophie, au collège de Beauvais, et " j'avais fait une pièce de douze vers français, pour

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