‹ L'art poétique de Boileau (volume 2)Chapitre 139 sur 153 · X. Les NuéeSf comédie d'Aristophane · texte numérisé non relu

X. Les NuéeSf comédie d'Aristophane

Et mille fois un fat, finement exprimé, Méconnut le portrait sur lui-même formé.

Que la nature donc soit votre étude unique, Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique; Quiconque voit bien l'homme, et d'un esprit profond, De tant de cœurs cachés a pénétré le fond; Qui sait bien ce que c'est qu'un prodigue, un avare, Un honnête homme, un fat, un jaloux, un bizarre, Sur une scène heureuse il peut les étaler.

Et les faire à nos yeux vivre, agir et parler. Présentez-en partout les images naïves :

Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives. La nature, féconde en bizarres portraits, Dans chaque âme est marquée à de différeni traits ; Un geste la découvre, un rien la fait paraître ; Mais tout esprit n'a pas des yeux pour la connaître.

Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs : Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.

Un jeune homme, toujours bouillant dans ses caprices. Est prompt à recevoir l'impression des vices ; Est vain dans ses discours, volage en ses désirs, Rétif à la censure, et fou dans les plaisirs.

L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage. Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage, Contre les coups du sort songe à se maintenir. Et loin dans le présent regarde l'avenir.

La vieillesse chagrine incessamment amasse ; Garde, non pas pour soi, les trésors qu'elle entasse ; Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé ; *

Toujours plaint le présent et vante le passé ; Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse. Blâme en eux les douceurs que l'âge lui refuse.

Ne faites point parler vos acteurs au hasard. Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.

Étudiez la cour et connaissez la ville ; L'une et l'autre est toujours en modèles fertile. C'est par là que Molière, illustrant ses écrits. Peut-être de son art eût remporté le prix,

Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures, Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures, Quitté, pour le bouffon, l'agréable et le fin, Et sans honte à Térence allié Tabarin.

Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe.

Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope (').

Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs. N'admet point en ses vers de tragiques douleurs ; Mais son emploi n'est pas d'aller, dans une place, De mots sales et bas charmer la populace.

Il faut que ses acteurs badinent noblement ; Que son nœud bien formé se dénoue aisément ; Que l'action, marchant où la raison la guide. Ne se perde jamais dans une scène vide ; Que son style humble et doux se relève à propos ; Que ses discours, partout fertiles en bons mots. Soient pleins de passions finement maniées, Et les scènes toujours l'une à l'autre liées. Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter : Jamais de la nature il ne faut s'écarter.

Contemplez de quel air un père dans Térence (') Vient d'un fils amoureux gourmander l'imprudence.

J'aime sur le théâtre un agréable auteur Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur. Plaît par la raison seule, et jamais ne la choque. Mais pour un faux plaisant, à grossière équivoque, Qui, pour me divertir, n'a que la saleté.

Qu'il s'en aille, s'il veut, sur deux tréteaux monté, Amusant le pont Neuf de ses sornettes fades.

Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.

z. Comédie de Molière.

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