‹ L'art poétique de Boileau (volume 2)Chapitre 33 sur 153 · Prem. Réfi, crit., etc. — 3. Lettre du 13 déc · texte numérisé non relu

Prem. Réfi, crit., etc. — 3. Lettre du 13 déc

64 ' L'ART POÉTIQUK.

*' à la fin embrasser un autre. Il a lu Vitruve ('), il a " fréquenté M. le Vau et M. Ratabon, et s'est enfin "jeté dans larchitecture, où Ion prétend qu'en peu * d années il a autant élevé de mauvais bâtiments, que *' étant médecin il avait ruiné de bonnes santés.

** Ce nouvel architecte, qui veut aussi se mêler de *' poésie (=*), m*a pris en haine sur le peu d'estime que "je faisais des ouvrages de son cher Quinault. Sur " cela il s'est déchaîné contre moi dans le monde. Je " lai souffert quelque temps avec assez de modération; " mais enfin la bile satirique n a pu se contenir. Si * bien que, dans le iv*" chant de ma Poétique y à quel- *' que temps delà, j ai inséré la métamorphose d'un '* médecin en architecte. Vous l'y avez peut-être vue ;

elle finit ainsi :

'' Notre assassin renonce à son art inhumain ; *' Et désormais la règle et Téquerre à la main, ** Laissant de Galien la science suspecte, *' De méchant médecin devient bon architecte.

** 11 n'avait pourtant pas sujet de s'offenser, puisque *' je parle d'un médecin de Florence, et que d'ailleurs ** il n'est pas le premier médecin qui dans Paris ait ** quitté sa robe pour la truelle. Ajoutez que, si en *' qualité de médecin il avait raison de se fâcher, vous '* m'avouerez qu'en qualité d'architecte, il me devait ** des remerciements. Il ne me remercia pas pourtant. " Au contraire, comme il a un frère (Charles) chez M. '* Colbert, et qu'il est lui-même employé dans les bâti-

1. Ce fut par ordre du roi, que Claude Perrault traduisit le De architectura de Vitruve. Boileau connut cet ouvrage. Il cite même le Vitruve de Claude Perrault contre Charles Perrault, dans sa R/Jlexion Ve.

2. Claude avait eu le tort pardonnable de faire des vers Burlesques. Il avait aidé ses frères à traduire en rimes scarroniques le VI*^ livre de l'Enéide, où se trouvent les fameux vers sur Vombre d'un cocher^ qui, avec r ombre dune brosse^ frottait Nombre dun carrosse. Cette parodie n'est point de Scarron, comme on l'a tant dit, mais des frères Perrault.

** ments du Roi, il cria fort hautement contre ma har- ** diesse ; jusque-là que mes amis eurent peur que cela ** ne me fit une affairé auprès de cet illustre ministre. *' Je me rendis donc à leurs remontrances ; et pour '* raccommoder toutes ces choses, je fis une réparation * sincère au médecin, par TÉpigramme que vous allez

** voir

*• Oui, j*ai dit dans mes vers qu'un célèbre assassin,

'* Laissant de Galien la science infertile,

** D'ignorant médecin devint maçon habile.

" Mais de parler de vous je n'eus jamais dessein,

" Lubin, ma muse est trop correcte.

*' Vous êtes, je l'avoue, ignorant médecin,

'^ Mais non pas habile architecte.

'* Cependant regardez, Monseigneur, comme les ** esprits des hommes sont faits ; cette réparation, bien ** loin d'apaiser Tarchitecte, Tirrita encore davantage. '' Il gronda, il se plaignit, il me menaça de me faire " ôter ma pension. A tout cela je répondis que je ** craignais ses remèdes et non pas ses menaces. Le ** dénouement de l'affaire est que j'ai touché ma pen- ** sion, que l'architecte s'est brouillé auprès de M. Col- ** bert ; et que, si Dieu ne regarde en pitié son peuple, '' notre homme va se rejeter dans la médecine. "

Boileau, par une ligne de cette méchante narration, insinue que l'architecte ** se mêla de poésie '*. Claude, en effet, au cours de ces débats, quitta un moment l'équerre pour la lyre. Il rima, probablement avec l'aide de son frère l'académicien, contre l'ingrat Despréaux, l'allégorie du Corbeati guéri par la cigogne, ou de \ Envieux parfait ('). La fable du médecin ne fait pas trop mauvaise figure auprès des Épigrammes de Boileau. En voici l'analyse et l'explication.

I. Citée, dans les AFémoires, Contes et autres Œuvres de Charles Perrault, publiés par la bibliophile Jacob, 1842. j

L'aKT W/fTI^lE. — m.

awa^ia«a -

Le Corbeau,

" ... Un oiseau de brigandage, " Malencontreux, noir et vilain, "

c'est Despréaux. La Cigogne, obligeante comme celle de Phèdre et de La Fontaine, a sauvé les jours de l'oiseau noir, du ** glouton envieux ", en lui tirant du gosier un os qui l'étranglait. Le Corbeau paie ce service par la calomnie et le dénigrement. La Cigogne bâtissait un nid superbe, un chef-d'œuvre de nid, un nid qui

i eût été

" La digne demeure d'une aigle ! "

En d'autres termes, Claude Perrault travaillait aux I bâtiments du roi, quand l'oiseau noir, guéri par la Cigogne, passa et vit le nid royal.

" Quoi donc ! dit-il avec furie,

" Je ne saurai que croasser,

*' Que déchirer, mordre et pincer,

" Aux passants dire des injures

" Et les plus vilaines ordures ;

" Et la Cigogne en même temps,

" Portant bonheur à sa patrie,

" Et pieuse envers ses parents,

** Des gens de bien sera chérie,

" Saura garantir les maisons

" De tous venins, de tous poisons,

" Et de tout autre maléfice ;

" Guérira les maux les plus grands,

" Saura vaincre, en fait d'édifice,

** Les maîtres les plus excellents !

" Non, non ! c'est se moquer des gens.

" C'est un vice, mais très grand vice,

" D'avoir ainsi tant de talents.

" Ah ! je veux en faire justice. "

Or, il y avait là

" Mille oiseaux de divers plumages ",

qui gazouillaient à Tenvi Téloge de la Cigogne et de

ce beau nid, digne palais d*un aigle. Malgré ce concert, le Corbeau tâche de noircir la réputation de Toiseau bienfaisant :

" Il est vrai, repart Tenvieux, " Son architeclure est divine.

" Ce qu'elle fait charme les yeux ; " Mais elle ferait encor mieux " D'abandonner la médecine, " Car rignorante, tous les jours, ** Mille et mille gens assassine, " Au lieu de leur donner secours. "

La Cigogne artiste était bonne personne. Elle se contenta de se défendre avec la modestie qui sied au mérite. Elle rappela comme quoi, par ** deux fois " elle avait extrait un os de cette ** gorge envenimée " ; puis elle finit son petit discours par ces deux vers de plainte :

" Mais quoi ! c'est un ingrat parfait :

" D'un outrage il paie un bienfait. "

Par OÙ Ton voit que le médecin, l'architecte, Térudit, tournait passablement la plaisanterie. La querelle de Boileau avec la famille des Perrault n *en resta pas là. Charles Perrault ayant prétendu, par devant l'Académie, dans son Poème du siècle de Louis le Grand, que les sujets de Louis XI v avaient autant de génie et de goût que les contemporains de Périclès, Boileau menaça de faire un esclandre. Perrault ayant aggravé son cas par la publication du Parallèle des Aficiens et des Modernes, où il apercevait des taches dans Homère et des ténèbres dans Pindare, Boileau n*y tint plus. Il riposta avec ses Réflexions stir Longin, puis avec son Ode sur la prise de Na7nur, accompagnée du Discours sur l'Ode, Charles Perrault répliqua à son tour par une Lettre en réponse ati Discours sur l'Ode, où il venge la réputation de son frère Claude.

Boileau avait affirmé que Claude Perrault n'avait point fait *' la façade du Louvre, ni l'Observatoire, ni ** TArc de triomphe (').' Charles revendiqua toutes ces gloires pour Claude. Mais il paracheva ce panégyrique fraternel dans ses Homine^ ilhistres. Il affirma de nouveau que Claude avait élevé *' la façade'' du Louvre et il ajouta avec une pointe de malice: ** Dans ** la seule façade du devant du Louvre, il y a autant de ** beauté d'architecture que dans aucun des édifices " des Anciens (^).

** Si je n'ai point parlé, dit-il plus loin, de son habî- ** leté dans la médecine, qui était sa véritable profes- *' sion, ce n'est pas que, studieux, sage, et de profonde '* méditation comme il était, il n'y ait peut-être excejlé autant et plus que dans aucune autre connaissance; mais c'est que, dès qu'il fut appelé à l'Académie des Sciences, il ne l'exerça plus que pour sa famille, pour ses amis et pour les pauvres. Il mourut pour avoir assisté à la dissection d'un chameau, mort apparemment d'une maladie contagieuse (^).

La querelle de l'auteur des Contes des Fées, et de l'auteur de VArt Poétique eut une issue heureuse. Pour parler comme Despréaux, " le dénouement fut " qu'ils se réconcilièrent. Despréaux a laissé comme monuments de cette réconciliation :

i^ Une Épigramme :

" Tout le trouble poétique " A Paris s'en va cesser :

I. Paris est redevable à Claude Perrault d'un autre monument, beaucoup moins célèbre dans les fastes de l'architecture, mais grandement cher aujourd'hui à la piété catholique. Louis XIV fit bâtir sur les dessins de Perrault la chapelle de Notre- Dame-des- Victoires. Cette chapelle fut entrei)rise en 1 67.1, l'année même de VA H PocUiquc. (Cf Germain Brice, 5*^ Ed. t. i, p. 170.) — 2. Page 67.— 3. Page 68.

- « ^ ■ abfl

" Perrault Tanti-pindarique " Et Despréaux rhomérique " Consentent de s*cmbrasser. "

2° Une longue lettre incomparablement supérieure àl'Épigramme.

30 Une correction, dans le m'' Chant du Lutrin. Jean Hainault eut le triste avantage de remplacer Perraulty pour rimer avec dépôt. Notons avec Brossette, que Perrault avait été mis là, pour remplacer Boîirsault; Boursault ayant eu, lui aussi, la bonne fortune de devenir Tami de Despréaux.

Pourquoi les noms de tous ces auteurs, Quinault y compris, rimaient-ils si commodément en aut et en ôt?

'• Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent " Ouvrier estimé dans un art nécessaire, " Qu'écrivain du commun et poète vulgaire.

Le premier de ces trois alexandrins est un proverbe, toujours cité, jamais compris de ceux auxquels il s'adresse. Il en est de ces belles maximes comme de la harangue de Phlégyas aux Enfers, et l'on peut dire de l'adage ce que Scarron dit de la harangue :

" Cette sentence est bonnne et belle ; ** Mais ici-bas de quoi sert-elle ? "

Cependant avec et après Boileau, on la fredonnait sur différents tons. La Bruyère conseillait d'autres métiers de manœuvres aux pauvres auteurs : ** Prenez ** une scie, sciez; ou bien tournez; ou faites une jante ** de roue. "

Gacon les exhortait à faire des cotrets, comme Sganarelle faisait des fagots :

" Je pardonne à Mailly (|ui compose pour vivre '* Le malheureux talent de faire un mauvais livre. ** Encor vaudrait-il mieux qu'il pût gagner son pain ** En faiseur de cotrets, qu'en mauvais écrivain ('). "

P .«Mv^kaw^i^

70 L'ART POÉTIQUK.

Hélas! ces gens-là n'écoutent ni Boileau, ni La Bruyère, ni le bon sens, pas même Gacon leur confrère. La Fontaine perdrait son temps à crier au sire Baudet :

" Ne forcez point votre talent ! "

Boileau (qui leût cru) dut un jour se faire passer pour... ** maçon ". Cest Louis Racine qui raconte le fait (') : *' Boileau, allant toucher sa pension au Trésor *' royal, remit son ordonnance à un commis, qui y *' lisant ces mots :

" La pension que nous avons accordée à Boileau ^ à cause de la " satisfaction que ses ouvrages nous ont donnée^

** lui demanda de quelle espèce étaient ces ouvrages. *' — De maçonnerie, lui répondit-il; je suis un archi- *' tecte. " Si Perrault eût été là, Perrault eût bien ri. Senecé répète Boileau, pour encourager les rimeurs à prendre la truelle. Il leur propose l'exemple du dieu qu*ils invoquent, Phébus-Apollon jouant au maçon avec Neptune :

" Notre dieu, que le sort privait de tout appui,

** S^'lssocie à Neptune, exilé comme lui ;

" Et cette même main, dont la savante adresse

" Par les sons de sa lyre arrêtait le Permesse,

** Et charmait les neuf Sœurs sur le sacré coteau,

** Eui poigne la truelle et saisit le marteau.

" Infortunés rimeurs, manœuvres du Parnasse,

" De la Muse françoise inépuisable crasse,

" Si la Parque en ce temps avait filé vos jours,

" Vous eussiez àPhébus été d'un grand secours.

** J'en sais tel d'entre vous, aux épaules carrées,

** Robuste, bien membru, nerveux, aux mains serrées,

*' Qui, d'ailleurs inhabile à ses doctes chansons,

" Eût été merveilleux pour un aide à maçons (*). "

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