I-'4RT POÉTIQUE
** S afflige de trop bonne grâce, pour ne pas nous en '* réjouir (*). "
L'y4«/t?;;/«^/* Admirez comment cette horrible saison ** traite les arbres en leur disant adieu. Elle les charge ** de vers, d'araignées et de chenilles ; et tout chauyes ** quelle les a rendus, elle ne laisse pas de leur mettre '* de la vermine à la tête. Nommez-vous cela des pré- '* sents d'une bonne mère à ses enfants {') ? " Voilà comment ** un fou peut nous égayer. " Cyrano avait aussi fait des vers ; Despréaux en cita l'un des meilleurs à son cher Brossette, en lui expliquant le passage de la Poétique, qui nous occupe. — '* M. Despréaux m'a dit un vers de ce poète, qui est ** très remarquable ; il parle des faux dieux,
" Ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fait l'homme (3)".
Malgré ce beau vers, Cyrano doit être rangé là où Boileau le met, parmi *' les fous qui font rire ". — " Je crois, dit Ménage, que quand il fit son Voyage de ** la Lune, il en avait déjà le premier quartier dans la ** tête (*). "
Bergerac était grand ferrailleur . ** Il avait le nez fortement maltraité, soit par la nature, soit par les accidents. Comme on ne pouvait le regarder sans rire, ** il ** ne pouvait souffrir qu'on le regardât ; un coup " d'oeil le mettait en colère et lui faisait porter la main à '* l'épée (^)."On s explique après cela les impertinences et les iqrrossièretés, qui sont tombées de la plume, et de la cervelle de Cyrano.
Tout n'est pas extravagant chez ce ** fou " ; mais ce fou ne doit pas toujours non plus faire rire les honnêtes gens.
I. Ibid., p. 13. — 2. Ibid,, p. 17. — 3. Loc. cit., p. 532. — 4. Ménag,, t. II, p. 22. — 5. T. UT, p. 240.
*' Que ces vers où Motln se morfond et nous glace.
" The Counter-Scuffle has more wit and art, " Than the stiff formai stile of Gondibert, "
(Dryden.)
** Pierre Motin, natif de Bourges, a laissé quelques *' poésies, qui sont imprimées dans des Recueils, avec ** celles de Malherbe, de Racan et de quelques autres ** Poètes de son temps. Il était ami de Régnier qui lui ** a adressé sa ive Satire ; et Motin a fait une Ode qui " est au-devant des Satires de Régnier (*). "
Motin a-t-il la malchance de figurer là pour Cotin ? Le grave Baillet (') a cru voir d'après la ressemblapce des noms une allusion au pauvre Abbé. Mais, sur la parole même de Boileau, Brossette soutient que le Satirique épargna Cotin ce jour-là. C'est bien le poète de Bourges qu'il a voulu exhumer, pour en faire une momie dans son hexamètre. D'autre part, le M/nagiana (^) se porte aussi garant des intentions de Despréaux : ** Les État et Empire de la Lune et du " Soleil ont de l'invention et du génie. C'est ce que ** Despréaux, fin connaisseur, a bien senti, lorsque, " dans son Art Poétique^ ch. iv, il a dit :
^^ J^aime mieux Bergerac et sa burlesque audace^ " Que ces 7*ers où Motin se morfond et nous glace,
** Sur quoi je remarquerai en passant que Motin,
* comme bien des gens l'ont cru et le croient encore,
* ne désigne pas ici Cotin, mais est le véritable Motin,
* ami de Régnier; ce que je tiens de M. Despréaux ' lui-même, qui m'a témoigné avoir voulu se venger
* par là de l'ennui que la lecture de quelques vers de ' ce froid Poète, insérés dans des Recueils, lui avaient
* causé. "
I. Brossette. — i,Jug.des Sav., t. V,p. 133. — 3. T. II, p. 26.
Une trentaine d*années auparavant, Motin avait eu un sort bien différent. Son nom avait été inscrit au catalogue des auteurs ** les plus célèbres de notre lan- ** gue.*' Il était là en compagnie de Ronsard,de Marot, de Régnier, de Malherbe et de plusieurs autres illustres. Boileau Ta isolé de cette noble compagnie, pour l'envover ** se morfondre" tout seul, au milieu des douze syllabes qui lui sont consacrées.
Baillet semble pris de complaisance ou de compassion pour cette victime. Ecoutons le docte compilateur : ** Motin n'était pas un Poète tout à fait méprisable ; " mais il avait trop de flegme et trop peu de feu... Il ** parait, par une Satire de Régnier, qu'il n'était pas un " de ct,s poètes à la douzaine de son temps, ni de ceux qui
** Font un bouchon à vin du laurier du Parnasse ;
** qu'il était poète sans pourtant être fou ; ce qu'on ** pouvait mettre alors au nombre des raretés les plus ** singulières ; et qu'il n'était pas de ces poètes sauva- ** ges, qui offusquaient la nature et l'art de la véritable •* poésie par leurs figures et leurs expressions ampou- ** lées ('). "
J'ai parcouru les poésies de Motin citées dans le recueil de Monfuron (1638) et dans un autre plus récent. Le poète berrichon s'y trouve fort bien entouré ; mais en dépit de Baillet et de l'entourage, je souscris des deux mains au jugement de Despréaux.
*' Ne vous enivrez point des éloges natteurs,
" Qu'un atnas quelquefois de vains admirateurs,
A partir de ce distique, Boileau commence à rebattre les conseils déjà donnés au chant l^^ Il revient sur la flatterie, puis sur les qualités et la nécessité de la critique. Même fonds d'idées avec une autre forme.
i./if^. (Us Sav,y t. V, p. 132-3.
* * Vous donne en ces réduits, prompts à crier : Merveille I
•* Des Réduits prompts à crier: Merveille! C'est * une façon de parler, dont la hardiesse ne sera jamais ** jugée raisonnable. ** Telle est la décision de Desmarets ('). Pradon Tappuie : ** On ne criera pas : *' Merveille, sur cette expression (^). " Brossette excuse son maître, en faisant observer que ** prompts à ** crier ** se rapporte aux ** admirateurs '* du vers précédent. Est-ce vrai } Daunou le nie ; il prétend que •• Réduits'' séparé de ''prompts " par une virgule est trop isolé et n a qu*un sens vague ; mais y a-t-il réellement iiae figure trop hardie et déraisonnable à prendre les Réduits pour les gens qui s*y rassemblent }
Le Réduit était une réunion, un salon, un cercle, ou, comme on disait encore, un '' Rond littéraire". L'hôtel de Rambouillet avait été le parangon de ces académies au petit pied. '* C'était, suivant Conrart, le délicieux ** Réduit de toutes les personnes de qualité et de *' mérite qui fussent alors ; — une cour abrégée et •* choisie*, moins nombreuse, mais, si je l'ose dire, plus " exquise que celle du Louvre (^).
C'est là que Ton essayait et préparait les succès d'une œuvre nouvelle. Despréaux, dans la préface des œuvres posthumes de son frère Gilles Boileau, conte que son aîné fut ** comme forcé " de lire sa traduction du IV® livre de l'Enéide, ** en plusieurs Réduits cé- *' lèbres. " Là aussi Despréaux chercha pour son Art Poétique naissant les applaudissements des gens d'esprit. Desmarets le lui rappela en ces termes galants :
I. Dé/.^ etc., p. I02. — 2. Nfluv. Kt'ffi.^ etc., p. 97. — ^ ///>/. de P/laid. franc,. Ed. Livet, t. H, p. 103.
" Boileau... veut, à force de braire, " Enseigner ce qu'il ne peut faire; ** Car c'est braire, de déclamer " En Ruelle où chacun le flatte, " Où, tant plus son organe éclate, ** Plus il croit qu'on doit l'estimer, " Où la dupe prend pour Merveilles y " Quand il étourdit les oreilles ('). "
On voit par la fière Excuse à Ariste, que le grand Corneille refusait d'aller mendier les suffrages de ces cercles, où l'admiration pouvait aisément tourner à la coterie :
" J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;
" Et mon ambition, pour faire peu de bruit,
" Ne les va point quêter de Réduit en Réduit. " *
Le Réduit n'était pas toujours un salon de grand hôtel, une chambre bleue. On en faisait même au cabaret. Brossette nous apprend que Tun des Réduits les plus ** célèbres " du xvii*^ siècle était celui de la place du Cimetière Saint-Jean. La fine fleur des gens de lettres et des gens de cour s y réunissait chez un traiteur fameux et Despréaux en était un des personnages les plus considérables. La note de Brossette offre des détails connus et qui traînent dans les histoires de la Littérature. Nous la transcrivons seulement pour mémoire. — Là se rassemblaient tous les jours ** ce ** qu'il y avait de jeunes Seigneurs des plus spiri- ** tuels de la Cour, avec MM. Despréaux, Racine, ** La Fontaine, Chapelle, Furetière et quelques autres *• personnages d'élite ; et cette troupe choisie avait une *V chambre particulière du logis, qui leur était affectée. ** En ce temps-là les Cafés n'étaient pas encore établis. " Dans ce célèbre Réduit, ils inventaient mille ingé-