I. De Villiers, Ép. xiii. Poésies, etc., p
\\t\ L'ART POÉTIQUK.
" I )'un critique ignorant ne suis point le caprice.
" Aux avis d'un censeur tu ne dois déférer,
" Qu'autant qu'il aura su t'instruire et t'éclairer.
" Ne suis que la raison sur laquelle il se fonde;
** Car, ne croire personne, et croire tout le monde,
** Est un é'cueil égal ; souvent on s'est gâté
" Autant pour avoir trop que trop peu consulté (*). "
** Faites choix d'un censeur solide et salutaire, ** Que la raison conduise et le savoir éclaire,
** Caractère de M. Patru, le plus habile et le plus ** sévère critique de son siècle.*' C'est Brossette qui applique ce portrait au beau Patru, avant d'entamer l'anecdote du *' N'e sîs Patru m? Ai " (').
Du reste, Patru, avocat, académicien et oracle, employait à peu près tout son temps à se critiquer luimême. ** Les plaidoyers qu'il a donnés au public sont ** des ouvrages, qui, à force d'être repassés et polis, ** paraissent comme usés, au jugement de ceux qui ** demandent moins d'art et plus de naturel. La meil- *' leure partie de la vie de cet orateur s'est passée à cet " exercice de revoir et de retoucher ses écrits. Il ne ** venait guère au Palais pour y plaider, ni pour y être ** consulté, sinon sur les difficultés du langage, par un ** certain nombre d'admirateurs qui se rangeaient à son ** pilier... M. Despréaux ne manquait jamais de lire à ** M. Patru tous ses ouvrages avant que de les donner ** en public; et il a avoué plusieurs fois qu'il s'était bien ** trouvé de ses décisions, et que son jugement était '* sûr et sa critique fort censée {^). "
Patru n'était pas l'unique Aristarque. Nous en avons désigné plusieurs autres, vers la fin du Chant i^*". Citons seulement ici encore deux ou trois noms. Il y avait un
1. /âiW.y p. 56. — L\irt (it'prtrher^ ch. III. — 2. V. Ch. I. — 3. Vigiieul- -Marville, Mél, etc., t. I, p. 427-8.
Monsieur Lucas qui remplissait auprès de Corneille lui-même les fonctions de correcteur. Nous l'apprenons de Çoursault : ** Monsieur Lucas, connu pour habile •* homme de tout ce qu'il y a d'habiles gens à l'Acadé- ** niîe, et que le Grand Corneille consultait souvent sur ** seis ouvrages (')... " Il n'est pas jusques à Quinault (dont le nom rime à *' défaut ") qui n'ait été consulté. Regnard, le premier comique du xvii* siècle après Molière, longo sed proximus iniervallo, écrivait à ce même Quinault, en le saluant d'un '* favori des Neuf ** Sœurs ", et le priant poétiquement de réviser ses vers :
" Juge juste et sévère, ajoute, change, efface, " Viens des mots trop pompeux humilier l'audace ; " Fais à de languissants prendre un plus noble essor ; *• Sous tes critiques mains tout va devenir or ('). "
Boileau dit que le critique doit être *' salutaire " /
c*est-à-dire que sa franchise et sa sévérité ne doivent
pas être outrées. En ce cas, fût-il solide y il ne serait
plus salutaire. Tel était, au témoignage de Pellisson,
le tort grave de l'académicien Claude de l'Estoile : *' 11
* reprenait hardiment et brusquement, avec une sévé-
* rite étrange, ce qui ne lui plaisait pas dans les choses
* qu'on exposait à son jugement. On l'accuse d'avoir
* fait mourir de regret et de douleur un jeune homme
* qui était venu de Languedoc avec une Comédie qu'il
* croyait un chef-d'œuvre, et où il (Claude de l'Estoile)
* lui fit remarquer clairement mille défauts (3). "
-ît
" Kt dont le crayon sûr aille d*abord chercher
" L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher.
Boileau connaissait à merveille l'extrême indulgence des auteurs pour leurs œuvres et pour leurs défauts. —
\, Lettres de Boursault^X.. 11, Lettre à M. Bernard, — 2. Œuvres de Regn., t. III, p. 326. — 3. Hist. de P Académie fr., Éd. Livct, t. 1.
** Que voulez-vous ? un auteur est toujours auteur ", disait-il à Brossette, en se défendant contre les critiques de son jeune interprète et ami. Il eût pu ajouter : Un auteur est toujours homme. Les défauts que Ton se pardonne le plus aisément ne sont-ils pas ceux dont on est le plus convaincu ?
Boileau revient dans une de ses lettres sur cette faiblesse des gens d esprit. Il en parle d'expérience. Selon lui, une critique est infaillible quand lauteur la craint (^t la ** sent ". Il écrit à Le Verrier, au sujet de quelques-uns de ses propres vers : ** On n*y fait plus '* actuellement que des critiques que je ne sens point, ** et qui sont par conséquent mauvaises ; car à quoi je " reconnais une bonne critique, c'est quand je la sens, ** et qu'elle m'attaque par l'endroit dont je me défiais. ** C'est alors que je songe tout de bon à corriger, ** regardant celui qui me la fait comme un excellent " connaisseur, et tel que le censeur que je propose ** dans mon Art Poétique en ces termes :
" Faites choix d'un censeur^ etc.. *'
Tous les esprits bien faits pensent et ** sentent " comme Boileau. Racine, dès l'âge de vingt ans, savait (') que la ** conscience ne laisse jamais en " repos " l'écrivain qui se néglige et qui se veut cacher ses négligences.
" Lui seul ëclaircira vos doutes ridicules,
" Oe votre esprit tremblant lèvera les scrupules.
'* C'est lui qui vous dira par quel transport heureux
** Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux,
•* Trop resserré par l'art, sort des règles prescrites,
** Kt de l'art même apprend à franchir leurs limites.
Avant d'entreprendre l'examen des idées de Boileau et de son siècle sur les *' règles'' et les ** limites'' de