C'est-à-dire aux préceptes de Vart dramatique
2. Cette liberté réglée, féconde, puissante, Bossuet l'avait réclamée en pleine Académie, en faveur de la langue française ; ** La licence doit ^' être restreinte par les préceptes. Mais toutefois vous prendrez garde " qu'une trop scrupuleuse régularité, qu'une délicatesse trop molle " n'éteignent le feu des esprits et n'affaiblissent la vigueur du style. " Disc, de réception^ 1671. — 3. Préface de Bérénice^ 1670.
** d'abord, Madame, que cette Comédie pèche contre ** toutes les règles de Tart.
Uranie,
** Je vous avoue que je n ai aucune habitude avec '* ces messieurs-là, et que je ne sais point les règles de *• lart.
Dorante.
" Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours. Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles soient les plus grands mystères du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poème; et le' même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrais bien savoir si lagrande règle de toutes vCest pas déplaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend ? |
Uranie,
"J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là ; c'est
* que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les ' savent mieux que les autres, font des Comédies que
* personne ne trouve belles... Pour moi, quand je vois
* une Comédie, je regarde seulement si les choses me ' touchent ; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne
* vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles
* d' Aristote me défendaient de rire.
Dorante,
•' C'est justement comme un homme qui aurait trouvé '* une sauce excellente, et qui voudrait examiner si ** elle est bonne sur les préceptes du Cuisinier fran- ** çais (^). "
Après cette longue tirade où Molière expose sa façon d'entendre les règles, il est nécessaire d'ajouter que Boileau doit à Molière l'idée et l'expression même de son beau vers : Et de [art même apprend à franchir les limites, La preuve s'en trouve dans un témoignage de Racine recueilli par son fils. Une Épigramme travaillée en commun par Boileau et par Racine (') fut soumise au jugement de Molière. Entre deux expressions qui lui étaient proposées, Molière préféra la plus naturelle, bien qu elle fût contraire à une règle de versification : ** Il faut, dit-il, sacrifier toute régularité à la ** justesse de l'expression ; cest fart même qui doit nous *• apprendre à nous affranchir des règles de P art, " Sur quoi Taschereau fait cette remarque : ** Boileau frappé ** de la justesse de l'observation, la mit en vers dans ** le quatrième chant de \ Art Poétique {^),
Mais cette règle^ qui prime toutes les autres, n'était ni celle de Molière, ni celle de Boileau: c'était la loi de tous, observée même entre les murs austères de Port- Royal : ** On prescrit certaines règles pour les Tragé- ** dies, pour les Comédies, pour les Satires. On veut ** qu'elles aient chacune leur caractère particulier, dont *' il ne soit pas permis de s'éloigner; mais malgré toutes ** ces règles, les hommes croiront toujours avoir droit ** d'être indulgents à ceux qui ne les violeront que pour '* leur plaire. C'est par là qu'un excellent poète défen-
I. La critique de V École des Femmes^ Se. vi. — 2. L'Épigr. contre Chapelain : " Froid^ seCy dur.., " — 3. Hist, de Mol,^ L. II.
** dait avec raison une de ses pièces contre la critique ** maligne de quelques censeurs. Il faut donc s'élever ** au-dessus des règles, qui ont toujours quelque chose ** de sombre et de mort... ('). "
On croirait lire une page de quelque révolté àç. 1820 ou de 1830 ; mais ceci fut imprimé en 1670. Ce sont les réflexions, ou de Lancelot, qui rima les Racines Grecques, ou de Nicole (").
" Mais ce parfait censeur se trouve rarement.
Tout un chacun en convient. Et pourtant que de donneurs d avis en ce monde ! Segrais les distribue en trois catégories, les petits, les médiocres, et les parfaits, correspondant aux trois facultés dont on se sert pour exercer la critique : la mémoire, l'esprit et le jugement. Voici cette ingénieuse répartition :
** Les petits semblent ne juger que de leur seule ** mémoire ; parce qu'ils ne jugent que par rapport et ** par exemple, et ne sauraient faire davantage.
*' Les médiocres ne jugent que par l'esprit, à cause ** qu'ils sont si charmés du leur, qu'ils en oublient tout " le reste. A force de s'admirer, ils se remplissent d'un ** amour-propre qui leur rçnd la réflexion pénible et " souvent désagréable.
** Mais les derniers, qui ont plus de force et plus ** de sagesse, en usent tout autrement. Ils gardent leur " mémoire pour se souvenir ; et quand il est question ** de juger, ils s'en servent pour examiner, selon les ** règles des anciens les plus approuvées, l'ouvrage
1. La Fontaine f Port- Royal), Recueil de Poésies^ publiées en 1671. —
Préface.
2. Sainte-Beuve incline à croire que la préface de ce recueil est de Nicole, " à cause d'une certaine vivacité relative que n'avait pas Lance- "lot".(P.R., T.V, Liv. 5.}
'' qu'on leur présente, par comparaison avec les autres ** qu'ils ont déjà vus. Ils emploient leur esprit à cher- ** cher les raisons de ce qui est bon et de ce qui est '* mauvais ; et de cette sorte leur jugement instruit par ** leur mémoire et éclairé par leur esprit, fait un juste ** discernement ('). "
Baillet étudie» lui aussi, fort consciencieusement, les défauts des censeurs. Il les ramène à six principaux qui sont :
1° La /r^^/*^//â://^;/, laquelle fait les préjugés et exécute les auteurs sans les avoir entendus.
2^ \jdL pédanterie, ** vice propre et particulier des cri- *' tiques", mais vice bien commun dans l'humanité civilisée ; vu qu'il y a ** des pédants de toutes robes, de ** toutes conditions et de tous sexes. "
2^^ \jdL chicanerie, qui soulève ** des querelles et des *' procès sur toutes choses, malgré le bon sens et mal- '* gré la raison "; qui épilogue sur les points et virgules, qui va jusqu'à imputer aux pauvres écrivains ** les fau- ** tes de l'imprimeur. "
4° La malignité, *' production ordinaire de l'envie. "
5^ "' La passion de \ amour et de la haine ", qui ne regarde pas du même œil le livre de l'ami et celui de l'adversaire.
(P L' amour 'propre. ^émQ en parlant honorablement d'autrui, un auteur pense naturellement à soi, et à ses œuvres ('). ** Mes petits sont mignons, beaux, ** bien faits, sur tous leurs compagnons. "
On allongerait sans peine cette liste; tous les défauts de l'humanité pourraient y entrer. Je la veux clore par une bluette de Senecé, dont les stances joyeuses recèlent une vraie philosophie :