‹ L'art poétique de Boileau (volume 2)Chapitre 85 sur 153 · V. Tasch. Liv. III, fin · texte numérisé non relu

V. Tasch. Liv. III, fin

2. Qi.Le Journal de Dangeau (i6S4VToiit le monde a lu la note de Dangeau : " Jeudi 5 (octobre), on apprit à Cliambord la mort du bonhomme *' Corneille, fameux par bes comédies. "

Donc, Boileau n'était pas avec la Cour, à Fontainebleau, deux jours, ni même deux mois avant la mort du grand Corneille. Donc, Boursault réfute ceux qui prétendent le citer, et qui probablement ne l'ont point lu. En résumé,si Boileau a plaidé avec succès pour la pension de Corneille, supprimée ou menacée, il n'a pas obtenu pour Corneille mourant la dernière aumône dont le Roi honora le poète. Le seul témoignage qu'on puisse alléguer en faveur de cette démarche s'y oppose absolument.

Ce détail d'histoire ne méritait pas une si longue

discussion. Mais il est toujours utile de dissiper les

nuages et les fables qui vont se répétant même chez

des écrivains sérieux. Si, au cours de notre travail,

nous nous sommes, nous aussi, trompé sur tel ou tel

point de critique, nous prions le lecteur de nous rendre

le même service.

" Avant que la raison, s'expliquant par la voix, " Eût instruit les humains, eût enseigné des lois, " Tous les hommes suivaient la grossière nature, " Dispersés dans les bois couraient à la pâture ; *' La force tenait lieu de droit et d'équitë; *' Le meurtre s'exerçait avec impunité.

'.' Mais du discours enfin l'harmonieuse adresse " De ces sauvages mœurs adoucit la rudesse, '* Rassembla les humains dans les forêts épars, " Enferma les cités de murs et de remparts ; " De Taspect du supplice effraya l'insolence " Et sous l'appui des lois mit la faible innocence. '* Cet ordre fut, dit-on, le fruit des premiers vers.

Paraphrase d' H orace : * * Sylvestres homines, etc. (')•••" Mais que vient faire ici cette énorme banalité traduite ou imitée de la Lettre aux Pisons "i Horace avait prétendu montrer les services rendus à Thumanité par la poésie. Boileau tire comme conséquence de sa para-

phrase que les poètes ont tort de faire des vers pour vivre. Je ne vois dans tout Y A ri Poéiiçue rien de plus faible, ni de plus malheureusement amené.

Le prédécesseur français de Boileau avait, lui aussi, traduit ce passage de la Lettre aux Pisons; mais il avait su corriger les fantaisies d'Horace, en y joignant une page d'histoire plus vraie, et des conseils plus chrétiens, que nous chercherions en vain chez Despréaux. Vauquelin de la Fresnaye commente d'abord l'histoire de l'humanité '' désauvagée'' par la poésie. Puis il dit :

" Premier (') ainsi jadis nos poètes Druides,

'' Nos Samothes gaulois, nos Bards, nos Sarromides,

" Policërent la Gaule : et leurs vers animés

** Rendaient après la mort les princes plus aimés.

" Et même auparavant David avait choisie,

" Pour mieux célébrer Dieu, la sainte Poésie;

*' Et tant purent ses vers que, sans pompeux arroi ('),

** Le berger majesteux de Poète fut Roi.

** Ce que je dis, afin que vous n'ayez point honte " De faire d'Apollon et de la muse compte, " De TApoUon surtout qui, divin et sacré, " Désancrant de Délos en France s'est ancré.

** Portez donc en trophé les dépouilles payennes " Au sommet des clochers de vos cités chrétiennes; " Si les Grecs, comme vous, chrétiens, eussent écrit, ** Ils eussent les hauts faits chantés de Jésus-Christ; " Doncques à les chanter ores je vous invite. '*

Pourquoi Boileau n'a-t-il jamais eu la pensée, ou le courage, de suivre en cela les traces de Vauquelin "i Boileau, ** follement idolâtre et païen (^y*, s'est contenté de ** ramper sur son modèle '*. Si Ton veut croire Saint- Marc (^), Boileau se serait aussi inspiré en cet endroit de \ Idylle IIP de Saint-Geniez. Cette imitation ne nous semble pas évidente. Mais pourquoi Fénelon est-il

I. D'abord. — 2. Équipage. — 3. V. Chant III. — 4. T. II, p. 161.

l'art K)éTlQUB. — III. 12

allé, comme Boileau, chercher les louanges de la poésie dans la Lettre aux Pisons? ** La poésie, dit-il, a ** donné au monde les premières lois : c'est elle qui a " adouci les hommes farouches et sauvages, qui les a ** rassemblés des forêts où ils étaient épars et er- " rants (')... " Fénelon aurait dû s'en tenir à l'éloge qu'il fait auparavant de la divine poésie de l'Écriture,

Ce qui me paraît plus étrange, c'est que Bernard Lamy, dans ses Nouvelles Réjlexiofis sur V Art poétique, livre de morale chrétienne beaucoup plus que de littérature, débute aussi par cette vieille fable de l'humanité farouche, errante à la façon des tigres, puis policée par les poètes. Oyez ces merveilles.

'' Les peuples les plus sauvages ont été sensibles à ** la douceur des vers; c'est pourquoi, lorsque les ** hommesétaient encore dispersés par les forêts comme ** des bêtes farouches, ceux qui les voulurent rassem- ** bler et les faire vivre sous des lois dans une répu- ** blique, se servirent de l'harmonie pour les persuader. ** C'est ce qui a donné lieu à la fable qui nous raconte '* qu'Orphée, un des premiers poètes et législateurs ** des Grecs, apprivoisa les lions et adoucit les tigres, ** par les vers qu'il chantait sur le luth, et que le poète ** Amphion obligea les rochers et les bois de se mou- " voir et de se ranger avec ordre, pour former une ** nouvelle ville (')."

Encore un de ces thèmes convenus, admettant à peine quelques variantes. Mais ce qui étonne, c'est de lire ce beau préambule, en tête d'un ouvrage fort grave, où l'auteur proscrit la poésie et les romans, comme étant choses fort oiseuses et très perverses. On n'est pas plus inconséquent.

I. lettre à PAcad., ch. v. — 2. Noiiv, Réflex, etc., 1678, p. 2 et 3.

'' De là sont nés ces bruits reçus dans l'univers,

" Qu'aux accents dont Orphée emplit les monts deThrace,

" Les tigres amollis dépouillaient leur audace ;

" Qu'aux accords d*Amphion les pierres se mouvaient ;

" Et sur les murs thébains en ordre s'élevaient,

" L'harmonie en naissant produisit ces miracles.

Il est assez curieux de voir que le champion du génie moderne, Perrault Tanti-pindarique, a, comme Thomérique Boileau, rimé ces fables, rajeunies soit des Grecs soit d* Horace. Mais Perrault prend le soin d'avertir que ce sont là des inventions de " la Grèce toujours " vaine" :

" Si l'on ose l'en croire, un chantre de la Thrace " Forçait les animaux de le suivre à la trace, ** Et même les forêts, jusqu'aux moindres buissons ; " Tant le charme était fort de ses douces chansons. " Un autre plus expert, non content que sa lyre " Fit marcher sur ses pas les rochers qu'elle attire, " Vit ces mêmes rochers de sa lyre enchantés " Se poser l'un sur l'autre et former des cités (*). "

Évidemment la palme de la traduction revient à

Boileau.

*' Depuis, le Ciel en vers fit parler les oracles.

Ce vers, bien simple, et le suivant ont fourni à Desmarets le sujet d'un dithyrambe : " Le ciel en vers. ** Quelle césure ! Et comment veut-il s'ériger en païen, " disant que le Ciel fit parler en vers les oracles } " Puisque ces oracles étaient de Tenfer et non du " Ciel !... Horace lui-même n'en eût pas dit autant (')." Desmarets fait sagement de railler le paganisme poétique de Boileau. Mais ce système une fois admis,

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