‹ L'art poétique de Boileau (volume 2)Chapitre 94 sur 153 · I-'ART POÉTIQUE · texte numérisé non relu

I-'ART POÉTIQUE

" ...Les vers ont perdu leur prix, " Et pour les excellents esprits *•* La faveur des Princes est morte !

" Malherbe, en cet âge brutal, " Pégase est un cheval, qui porte " Les grands hommes à Thôpital. "

Malherbe luî-même ne roulait pas sur lor; à preuve, ces autres vers du même Maynard :

** Malherbe a souvent dans les crottes " Laissé la semelle des bottes, " Qu'il portait, faute de souliers.

" Moi, pour payer ce que je mange, " Mes fourchettes et mes cuilliers *' Retournent sur le Pont au Change. "

Boursault, qui cite ces vers de Maynard, raconte à la suite l'histoire d'

"Un auteur de théâtre, expert mais indigent " (Cela n'est pas une merveille), " Allant un jour, faute d'argent, " Vendre... les œuvres de Corneille. "

Puis il s écrie : " Quelle injustice ! qu'un homme qui ** a du mérite et de Thonneur en soit réduit là ! et que ** je ne sais combien de gens, qui ont aussi peu d'hon- ** neur que de mérite, soient comme ce Roi à oreilles ** d'âne et convertissent en or tout ce qu'ils tou- ** chent(') ! " Ménage poussait les mêmes lamentations: ** M. de Segrais disait souvent que le siècle était ** à^vçxiM prosaïque. Et cela est vrai. Les poètes n'ont ** point de crédit. Les Grands n'ont point d'égard pour ** eux aujourd'hui ('). "

Un des rimeurs du xvii^ siècle qui se soient le plus joyeusement plaints de la disette régnant au Parnasse, c'est maître Adam. Il en rit en maint endroit de ses

I. Lettres^ t. II, Lettre à M. Bernard. — 2. Ménag,^ t. II, p. 201.

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Chevilles ; il s'emporte même jusqu'à cette imprécation contre les Neuf-Sœurs :

" Gredines du Mont Parnasse,

** Muses qui dans l'univers

" Faites porter la besace

" A tant de faiseurs de vers... ('). "

Le poète frondeur, Carpentier de Marigny, répondait aux plaisantes doléances du poète menuisier :

" Le siècle a corrompu Tordre de Tunivers ; " C'est un pauvre métier que de faire des vers. " Que le docte travail jamais ne t'importune, " Aussi bien tu ne peux y faire ta fortune ; " Et crois que, sans railler, Pégase est un cheval ** Qui mène les rimeurs en poste à l'hôpital... "

Le chevalier de Cailly, profondément convaincu de cette dernière vérité, demandait en vers la grâce de n'être pas un grand poète ; et cela même sous Louis XlVetColbert:

" Ces grands poètes, dont la voix " Entonne dignement les louanges des Rois, " Presque tous à la fin meurent dans la disette. " Sans leur donner secours, on les plaint en tout lieu ;

" Faites-moi la grâce, mon Dieu,

" De n'être pas un grand poète (^). "

Le même chevalier-poète tourne la chose d'une autre façon dans cette Épigramme :

" Des Madrigaux, sans que j'y pense,

" Il m'en vient en grande abondance ;

" Des Sonnets, il m'en vient aussi.

" Juste Ciel, que ma destinée

" Serait plaisante et fortunée

" Si l'argent me venait ainsi (^) ! "

I. Œuv, Éd. de 1806, p. 196. — 2. Ibid.^ p. 277. — 3. Poés, du chev. d'Aceiliy^ Paris 1667. — Amsterd. 1708, p. 161. — 4. Ibid,

Et encore, s adressant aux Muses, donneuses de lauriers, mais non de pistoles :

* * De gloire seulement et d'espoir vous paissez

" Ces chantres que vous nourrissez,

" O doctes filles de mémoire.

** Mais ix)ur des estomacs que travaille la faim, " Tout ce que Tunivers a d'espoir et de gloire

** Ne vaut pas une once de pain (*). "

Scarron s'adressait ainsi à sa Muse, que la misère rendait honteuse : i

" Demeurez donc en votre Mont

" Où toutes vos autres Sœurs sont

" Réduites à filer quenouilles,

" Et ne vivre que de grenouilles,

'* Et de salades de cresson

" Tant jours de chair que de poisson (*). "

Madame Deshoulières oubliait ses moutons et ses ruisseaux, pour songer à Tindigence des faiseurs de vers. D*après elle, Apollon procurait jadis, '* au siècle *'de Marot", autre chose que des lauriers. En cet heureux temps, le bel esprit " faisait bouillir le pot " ; et Ton pouvait payer son écot avec la monnaie de quelques rimes. Mais que ces jours sont loin, et que les temps sont changés :

" A prix d'argent, l'auteur comme le sot

** Boit sa chopine et mange son gigot ;

" Heureux encor d'en avoir suffisance !

" Maints ont le chef plus rempli que la panse (3). "

La Fontaine savait par expérience que le Permesse et le Pactole sont deux fleuves très distincts et que le Parnasse n'est pas une montagne du Pérou. Et il écrivait à M. de Vendôme :

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