Le Triomphe de Pradon^ p. 84. — 3. Ibid, Ep. à Alcandre
ir
L'ART .POÉTIQUK.
" Des héros de roman fuyez les petitesses,
Je m'imagine que Boileau, méditant cette tirade, repassait en sa mémoire son plaisant Dialogue à ta manière de Lucien. Il sourit à revoir la kyrielle de ces ** héros chimériques..., qui battent infailliblement les •* autres ". Dans cette satire écrite de longues années après que lauteur Teut composée, Pluton demande à Diogènedeluien nommer quelques-uns** par plaisir**. Et Diogène entame une liste de ces braves : ** Oron- " date,Spitridate, Alcamène, Mélinte, Britomare, Mé- '* rindore, Artaxandre... *\ Ensuite défilent " Astrate, ** Pharamond et une troupe de faquins, ou plutôt de fan- '* tomes chimériques, qui, n'étant que de fades copies ** de beaucoup de personnages modernes, ont eu pour- ** tant Taudace de prendre le nom des plus grands ** héros de lantiquité. Et tous poussés vers le fleuve ** du Léthé vont y être précipités *' la tête la première, ... ** avec tous les nombreux volumes, ou, pour ** mieux dire, les monceaux de ridicule papier où sont ** écrites leurs histoires. "
En attendant la noyade au fond des eaux de Toublî, on les rosse d'importance ; et les pauvres Ombres s écrient en chœur :
" Ah ! la Calprenède !.. Ah ! Scudéry ! "
Lorsque Boileau frappait à coups redoublés, en vers et en prose, sur les héros du gentilhomme Gascon, ou de la demoiselle Normande, il se vengeait de ladmiration qu il avait témoignée jadis, au temps de son collège, pour ces fadaises très longues : ** Ce qui décelait ** le génie et le goût de M. Despréaux pour la poésie, " c'était moins les vers qui lui échappaient de temps à '* autre, qu une lecture assidue des Poètes et des Ro-
** mans qu'il pouvait déterrer. On le surprenait quel- ** quefois au milieu de la nuit sur ces livres favoris ; et, ** ce qui arrive encore moins dans les collèges, on ** était souvent obligé de l'avertir, aux heures des ** repas, quoique la cloche destinée à cet usage fût ** précisément attachée à la fenêtre de sa chambre.
** Mais ce qui mérite sans doute une attention parti- ** culière,c est que cet amour des Romans,que lui-même ** a depuis appelé une fureur, loin de lui gâter lesprit *' par un amas confus d'idées bizarres, semble n avoir *• servi qu'à lui inspirer une critique plus exacte, et à '* lui fournir des traits plus vifs contre le ridicule ('). "
C'est donc en pleine connaissance de cause que Boileau, devenu législateur, condamnait les ** petitesses " des héros qui l'avaient passionné. Les héros et les auteurs expièrent rudement le tort qu ils avaient eu de faire oublier Theure du dîner au jeune Despréaux.
'* Toutefois aux grands cœurs donnez quelques faiblesses. '* Achille déplairait moins bouillant et moins prompt ; ** J*aime à lui voir verser des pleurs pour un affront. '* A ces petits défauts marqués dans sa peinture, '* L'esprit avec plaisir reconnaît la nature. " Qu'il soit sur ce modèle en vos écrits tracé.
Le portrait d'Achille est une paraphrase adoucie des vers d'Horace :
" Scriptor honoratum si forte reponh Achilhm^
" Impiger^ iracunduSy inexorabilis^ acer^
" Jura ntget sibi nata ; nihil non arroget armis («). "
L'affront subi par Achille est raconté, chez Homère, {Iliade, ci.) Mais l'Achille de Boileau ressemble un peu trop lui-même aux petits héros de roman.
I. De Boze, Éioge (U M, Despréaux, 171 r, Hist, tU PAccuL, royale des Inscript, et B, /,., 1. 1 1 1, p. 294. — 2. V. 120 et scqq.
Naturellement Boileauet Racine sont du même sentiment sur la nécessité de donner quelques faiblesses aux grands cœurs. Euripide avait fait de son Hippolyte ** un philosophe exempt de toute imperfection. " Ce n*est plus, selon Racine, un héros touchant. Voilà pourquoi, en rajeunissant Hippolyte, il a cru " lui devoir " donner quelque faiblesse, qui le rendrait un peu cou- " pable envers son père ('). "
Au surplus, c'était une règle d' Aristote ; et Racine la fait valoir contre les détracteurs de Britannicus, " Je " leur ai déclaré, dans la préface Ôl Andromaque, le sen- *' timent d'Aristote sur le héros de la Tragédie ; et *• que, bien loin d être parfait, il faut qu'il ait toujours ** quelque imperfection ('). "
Corneille ne pouvait ignorer le précepte de celui qu'il appelle " notre unique docteur '*; " Aristote, dit- ** il au sujet du héros Tragique, demande un homme ** qui ne soit ni tout méchant, ni tout bon {f), "
Fontenelle, médiocre auteur de \Aspar, mais esprit ingénieux et passablement indépendant, rejette absolument cette théorie d'Aristote et de ses humbles disciples : '* Le héros d'une tragédie ne doit jamais ** avoir tort,et il faut lui en épargner jusqu'à la moindre ** apparence. S'il a un mauvais côté, c'est au poète à ** le cacher et à peindre son visage de profil. Il faut '* montrer Alexandre vainqueur de la terre, mais non ** pas ivrogne et cruel (*). "
Pour le dire en courant, trois systèmes dramatiques, très divergents de principes et de tendances, nous offrent trois types opposés de héros. i° Boileau veut sur la scène de ** grands cœurs " avec ** quelques faiblesses " et de " petits défauts ". C'est la tradition racinienne
I. Préf. de Phèdre, — 2. i« Préf. de Briiann. — 3. Don Sancke, Éfi, à M. de Zuylichem, — 4. Réftex. sur la Poétique^ sect. 42*.
2® Fontenelle n'y admet que des héros sans peur et sans reproche. Il est, jusqu'à un certain point, avec son oncle le grand Corneille.
3° L'école romantique-réaliste a changé tout cela. Elle prend pour personnages de francs scélérats et tâche à les réhabiliter au moyen de quelques semblants de vertus. Si c'était encore la mode de faire paraître Alexandre en une pièce française, cette école ne manquerait pas de le montrer " ivrogne et cruel ", assassinant Clitus au milieu d'un festin. Les poétiques d'autrefois, malgré certaines lacunes, visaient à mettre en lumière le beau et la vertu ; le crime n'y figurait qu'à titre d'ombre et de repoussoir. La poétique de nos jours a pris des leçons chez les sorcières de Macbeth. Pour elle " le beau, c'est le laid " Fowlisfair, and f air is fowL... ** O mores ! "
" Qu*Againemnon soit fler, superbe, Intéressé,
Agamemnon, Achille, sont de ces types tragiques de convention, que l'on devait nécessairement rencontrer sur la scène du xvii^ siècle. Ce roi des rois, et ce guerrier tant chanté, se prêtaient si bien aux allusions, aux allégories flatteuses pour Louis le Grand. Or c'était sur Louis le Grand que Racine devait tracer ** tous ses tableaux. '* Boileau lui en fait un précepte spécial et personnel (').
Fénelon indique aussi ce roi et ce guerrier comme des personnages et des caractères familiers à laTragédie: *' Il suffit de faire parler Agamemnon avec hauteur, ** Achille avec emportement... "(')
Même en attaquant le chantre de riliade, Perrault savait admirer dans ce poème antique :