Lettre apol. du sieur Corneille^ etc
" toujours iiu vers un air de noblesse et de gran- '♦ deur (0- "
On peut faire l'essai de cette règle sur les vers de Racine et de Corneille. Quant à soutenir avec Desmarets et Pradon que Boileau ne '' suspend point '' rhémistiche ", c'est une calomnie. Le P. Mourgues cite un seul vers de Boileau, dans lequel la césure de l'hémistiche " peut être contestée ". C'est celui où Boileau dit que les chanoines de son Lutrin,
" S'engraissaient d'une sainte et molle oisiveté (^). "
Pareilles licences et audaces se rencontrent de temps à autre chez ses contemporains; mais ordinairement dans les vers familiers des comédies et des fables :
" Ma foi, j'étais un franc portier de comédie (3). "
" Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher ? (4) "
" Un berger nourrissait son chien de brebis mortes (s). "
La Fontaine est de tous nos poètes du xvii^ siècle, celui qui a le mieux compris la vraie césure du vers français. Certes, le bonhomme ne se serait jamais permis les fantaisies de nos Parnassiens, lesquels ne se donnent même plus la peine de couper les mots ou de reposer l'oreille sur une syllabe ferme, après la sixième syllabe. Mais La Fontaine a imaginé et créé toutes les brisures du vers, que nos romantiques revendiquent comme une conquête:
— " Il ne faut point — juger des gens — sur l'apparence...
— " J'ouvrirais pour si peu le bec — aux dieux ne plaise. . .
— " Un rat des plus petits voyait un éléphant ** Des plus gros — et raillait, etc. . .
— " Dans le temps que le porc revient à soi — l'archer...
— " Je me dévouerai donc — s'il le faut — mais je pense. . .
1. P. du Cerceau, Réjî. sur la Poés.ftanç. Éd. de 1730, p. 221 .
2. Tr. de la Poés. fr., 2^ P. ch. Vi. — 3. Rac, Plaideurs. — 4. Molière. — V. P. Mourgues. Ibid. — 5. Benserade, Ibid.
— " Attendez les zéphyrs — qui vous i)rcsse ? — Un corbeau . . .
— " Un serpent eût-il pu jamais pousser si loin " L'ingratitude ? — Adieu . . .
— *' Et chacun de tirer — le mâtin — la canaille — '* A qui mieux mieux...
— " Les derniers traits de l'ombre — empêchent qu'il ne voie — " Le filet... "etc..
Tandis que Boileau faisait des règles, La Fontaine
faisait des modèles.
" Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée " Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
Dryden a retranché ce distique inutile pour les oreilles anglaises.
Cette proscription de l'hiatus, ou comme on parlait encore au xvii^ siècle, du " bâillement " est fameuse. Tout le monde, admire l'habileté de Boileau qui se permet, sans crime poétique, ce qu'il défend.
La règle bizarre qui interdit à la fin des mots une rencontre de voyelles, fort harmonieuse au milieu de ces mêmes mots, était relativement récente; Ronsard, avait même établi des lois toutes contraires. Une ou deux de ses prescriptions subsistent encore ; ce sont celles qui ont trait à TE muet et à l'A de l'article. Ronsard veut que la voyelle " heurtée d'une voyelle " s'élide:
1° La voyelle E, si " elle est rencontrée d'une autre ** voyelle ou d'une diphtongue, est toujours mangée.
2^ " I et A voyelles se peuvent élider et manger. " Exemple d'A : L'artillerie, L amour; pour : la artil- *' lerie, la amour. Exemple de la voyelle I : nà ceux-ci ** nà ceux-là, pour dire : ni à ceux-ci, ni à ceux-là.
3° '' Quand tu mangerais l'O et l'U, pour la néces- ** site de tes vers, il n'y aurait point de mal; à la mode *' des Italiens, ou plutôt des Grecs, qui se servent des
" voyelles et diphtongues comme il leur plaît et selon " leur nécessité (').
Malherbe, le grand " arrangeur de syllabes " supprima cette législation libérale, et prohiba le " bâillement " et le heurt de voyelles. Ce ne fut point sans protestation. Régnier traita de la belle manière ces ordonnances malherbiennes, et Malherbe lui-même :
" Cependant leur savoir ne s'étend seulement
" Qu'à regratter un mot douteux au jugement ;
" Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue ;
'* Epier si des vers la rime est brcve ou longue ;
*' Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant
" Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant ;
" Et laissent sur le vert le noble de l'ouvrage.
" Nul aiguillon divin n'élève leur courage ;
" Ils rampent bassement, faibles d'inventions,
" Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions,
** Froids à l'imaginer ; car s'ils font quelque chose,
" C'est proser de la rime et rimer de la prose (^). "
Sans doute les malherbiens n'eurent point tort d'éviter certains hiatus, de peser les rimes, les mots, les voyelles ; mais les réclamations indignées du maître satirique n'ont-elles pas un peu raison ?
D'ailleurs cette loi tyrannique de l'hiatus n'était pas
encore absolue au temps de Malherbe, ni même chez
Malherbe. On lit dans le Dictionnaire des Rimes àç^
Richelet : '' Théophile s'est moqué de cette règle dans
" quelqu'une de ses satires. Malherbe même ne l'a pas
*' toujours observée; et il est permis aussi de s'en dis-
'' penser quelquefois, lorsque l'expression est belle et
*' ingénieuse, ou lorsque la phrase est très naturelle,
'' comme en cette épitaphe :
" Cy-dessous gît monsieur l'Abbé,
*' Qui ne savait ni A, ni B. " (Ménage) (3).
I. Abrégé de r Art Poét. etc., p. 412. — 2. Sat. IX. — 3. Via. des Riin. de Richelet, p. vill.
Le Dictionnaire des Rimes affirmait ces exemptions et franchises, même sous la dictature de Boileau. Les poètes, surtout les comiques, usaient quelquefois, très rarement, de ces privilèges.
Ainsi Racine (^Plaideurs, m) :
" Tafit y a,ç[\\'\\ n'est rien (juc votre cliien ne i)renne(')
Et Molière, [Fâcheux, ii, 6.) :
" Tayaut ! voilà d'abord
" r.e CQ.TÏ donné rr/zA- chiens... "
Le " bonhomme " Chapelain était plus humain que Malherbe et que Boileau sur le fait de l'hiatus. Racan l'en remercie,en lui parlant de deux petites pièces de sa muse: *' Je commencerai donc mon compliment de l'o- '* bligation que je vous ai de me permettre l'hiatus en " ladernière.Jevous confesse que vous avez été en cela " plus indulgent que feu mon maître, qui jamais ne l'a " voulu souffrir en pas un de mes vers (-). "
Ménage et plusieurs autres excusaient le '' bâillement " de : il y a et de quelques locutions ou noms propres:"Nonobstant la règle qui ne veut point d'hia- " tus dans notre versification, un poète célèbre (Scar- " ron) a mis Fo7itenay-aîix- Roses dans ses vers... '' Théophile a fait de même un hiatus, dans ce vers, " qui n'est point méchant d'ailleurs :
" Il y a de l'adresse à bien cueillir des roses (3). "
1. " Tir?;//;' rt, que Ton trouve dans quelques comédies, comme dans les " /'A?/V^<:^//rj- de Racine, est une affectation originale. Pour faire connaître " te caractère de l'acteur ; et cela n'est pas sujet aux Règles. " (P. Mourgues, 2^ P., ch. ni.)