Lettre à Perrault^ mai
généralissime; tous, sauf le P. Le Moyne, avaient applaudi à cette élection. Alors, " on vit arriver a pas " lents le bonhomme Ronsard, qui demeurait au pied " de la montagne; il avait eu beaucoup de peine à ' monter jusqu'au haut, à cause d'une espèce d'asthme " qu'il avait contractée pour avoir trop chanté. Il pré- " tendait qu'en faveur de son âge, et de la qualité * qu'on lui avait donnée pendant sa vie de Prince des
" Poètes francois, tous ceux de cette nation le choi- >
" siraient pour leur général. Mais il fut fort surpris, " lorsqu'il vit cet emploi rempli par Corneille : Quoi! " dit-il, messieurs, d'une voix enrouée et tremblante, " où est l'honneur de la France, de me préférer un " poète de théâtre? A-t-on oublié que j'ai fait la Fran- " ciade? Est-ce ainsi qu'on giierdonne mes labctirs? " Est-ce le los que j'ai mérité, pour avoir tiré la poésie " pour ainsi dire du néant .-^ O temps! ô mœurs! Que " diront tous les poètes Grecs? Que dira le divin " Homère d'un si mauvais choix?
" Corneille se sentant offensé de ce discours et de la " louange que Ronsard donnait à Homère, l'ennemi '* capital des Modernes: — Je ne mérite pas donc, à " ton avis, le Généralat, que ces Messieurs m'ont dé- " féré ? dit-il. — Non, sans doute, répondit Ronsard.
" Alors Corneille, levant le bras :
" — Ton insolence, " Téméraire vieillard, aura sa récompense !
*' dit-il à Ronsard, en lui donnant un grand soufflet qui " le jeta à ses pieds. Ce coup d'autorité fit un fort ** bon effet. Tous les poètes dramatiques approuvè- '* rent la vigueur que Corneille avait témoignée en " cette occasion. Il n'y eut que les Poètes Epiques, " qui en murmurèrent entre leurs dents ; mais comme
" les rieurs n'étaient pas de leur côté, ils n'osèrent rien " dire.
" Chapelain se contenta de s'approcher de Ron- " sard, de lui aider à se relever, et de le reconduire " au bas de la montagne, où ils demeuraient ensemble, " et où ils avaient contracté une étroite amitié, à " cause de la conformité d'humeur, de génie et de " langage qui était entre eux (').
Et ces deux cfrands débris se consolèrent !... Pauvres grands hommes ! que de soufflets !
La Mothe ne se borne pas à signaler l'oubli profond où gît Ronsard ; il doute même que la postérité puisse jamais songer à rouvrir ce tombeau : '' Ronsard, dit *' La Mothe, ne laissa pas d'être l'admiration de son '• siècle; mais sa gloire ne lui survécut guère ; et il " est enfin tombé dans un oubli, dont il n'y a pas d'ap- '' parence qu'il se relève. Il est vrai que Pindareeut à '' peu près la même fortune " (^). Aujourd'hui, Pindare est encore de mode; Ronsard est aux trois quarts ressuscité à la gloire; et La Mothe... O tenipora ! C'est le cas de répéter avec Pradon : " Tout change, |
" et particulièrement en France ". J
Perrault admira aussi ce retour des choses hu- "
maines en la personne de Ronsard. Mais il s'en réjouit, -
et tâcha d'en profiter au compte des Modernes. Quoi I
d'étonnant si Ronsard est méconnu, décrié, honni ^ 1 Ronsard est un " Ancien " ; son époque est arriérée; le progrès, c'est nous ! Voilà, en bref, tout l'argumrnt de Perrault. Citons-en quelques phrases : Ronsard avait conquis '' les suffrages de la Cour, de la ville et '' de toute la France ; jusques-là qu'il passa en com- " mun proverbe que, de faire une incongruité dans la