‹ L'Art poétique (volume 2)Chapitre 220 sur 258 · Manière de bien penser. — Édit. de 1687, p · texte numérisé non relu

Manière de bien penser. — Édit. de 1687, p

2. Même au xvii^ siècle, en dépit de Boileau, il y eut des esprits assez clairvoyants, pour deviner que la " clarté " et la " netteté " de notre langue existaient avant Malherbe. Un Jésuite grammairien, à la fin du grand siècle, jugeait que, sur ce point, ses contemporains n'étaient pas supérieurs aux grands écrivains du xvi® siècle, " Amyot, Montagne, Brantôme etc.;" et que notre langue avait perdu de son naturel et de sa naïveté, depuis cent ans. (P. BuffÏQr, Gra?nm./ranç. — De /a Clarté de la Langue)

•• Si lo sens de vos vers tarde A se faire entendre,

" Mon esprit aussitôt commence i\ so détendre,

•' Et de vos vains discours prompt h. se détacher,

•' Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.

Vauquelin de la Fresnaye invitait déjà les rimeurs de son siècle à parler pour se faire entendre :

" Il faut, comme en la prose,

" Pocte, n'oublier aux vers aucune chose

" Do la grande douceur et de la pureté

" Que notre langue veut sans nulle obscurité ('). "

Oui, notre langue veut tout cela, et surtout veut être intelligible. Le génie français, tel que l'a exprimé et façonné le xvii*^ siècle, vise, en premier lieu, à la lumière. Il dit, comme La Bruyère aux Acis : " Est-ce " un si grand mal d'être entendu, quand on parle ? Massillon vante dans les mêmes termes cette clarté, dont il est un miroir : " La clarté est la première per- *' fection du style : on ne parle que pour se faire '' entendre ('). " Ce fut une des gloires du grand siècle de parler de la sorte. Oui est plus clair que Bossuet ? à moins que ce ne soit Bourdaloue; dont le chancelier d'Aguesseau louait " la clarté, et si l'on peut parler " ainsi, la popularité de l'expression, simple sans bas- *' sesse, et noble sans affectation (^^).

Voilà la vraie, la sérieuse éloquence française, que Pascal définit : '* Un art de dire les choses de telle '* façon que ceux à qui l'on parle puissent les entendre '' sans peine et avec plaisir (^).

Le très clair Fénelon professe des maximes toutes pareilles : " Quand un auteur parle au public, il n'y a " aucune peine qu'il ne doive prendre, pour en épar-

i. Art Poét. L. II. — 2. Maximes. — 3. IV"" Instr. aux jeunes avocats. - 4. Pensées.

" gner à son lecteur : il f;iut que tout le travail soit ** pour lui seul, et tout le plaisir avec tout le fruit pour ** celui dont il veut être lu. Un auteur ne doit laisser ** rien à chercher dans sa pensée ('). " Voilà bien la doctrine du siècle : se rendre compte de sa pensée pour soi-même et pour autrui. Le poète Maynard, disciple de Malherbe, conseillait aux gens qui veulent cacher les belles choses obscurément enfouies dans leur esprit de "se servir du silence". Molière se moquait des prétentions au beau langage qu'on n'entend point. Tout un chacun sait la réponse de sa Marotte à la précieuse Madelon-Polyxêne, qui demande '' le " conseiller des grâces. — Par ma foi ! je ne sais point ** quelle bête c'est là ; il faut parler chrétien, si vous '* voulez que je vous entende (^). "

Après le style "sot "'et le style " précieux '', on haïssait alors grandement le " galimatias ". Boileau, paraît-il, en distinguait deux catégories : le galimatias simple, lorsque seul l'auteur entrevoit quelque lueur encore au fond de sa pensée; le double, quand l'auteur même ne se comprend plus. Avec le galimatias simple ou composé, on condamnait le Phébus : écoutons l'Eudoxe et le Philanthe du P. Bouhours :

" — Non, répondit Eudoxe; ce n'est pas là tout à *' fait à.\i galimatias , ce n'est que à\x phébus.

" — Vous mettez donc, dit Philanthe, de la difïé- ** rence entre le galimatias et le phébus ?

"■ — • Oui, répartit Eudoxe; le galimatias renferme " une obscurité profonde, et n'a de soi-même nul sens ** raisonnable. Le phébus n'est pas si obscur, et a "■ un brillant qui signifie, ou semble signifier quelque '* chose. Le soleil y entre d'ordinaire, et c'est peut-être

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