I. Tall. des R. T. I, p
" Ils disent que Malherbe ampoule trop style, " Supplément coutumier d'une veine infertile ; " Et (]u'ayant travaillé deux mois pour un sonnet, " Il en demeure (piatre h le remettre au net ; " Que ses vers ne sont pleins (pie de paroles vaines, " Et de la vanité qui bout dedans ses veines ; " Qu'il est plat pour le sens et la conception, " Et, pour le faire court, j")auvre d'invention ('V"
Le génie et le mérite de Malherbe dissipèrent enfin ces nuages. Mais sa gloire eut une éclipse pendant, ou avant la Fronde : " J'ai vu, écrit Saint-Evremond, " qu'on trouvait la poésie de Malherbe admirable dans " le tour, la justesse et l'expression. Malherbe s'est *' trouvé négligé quelque temps après, comme le der- '' nier des poètes, la fantaisie ayant tourné les Français '* aux Enigmes, au Burlesque et aux Bouts-rimés (^). "
C'est de cette époque funeste que le P. du Cerceau a dit :
" Or durant cette maladie
" Dont l'Hélicon fut infecté,
" On bannit la simplicité
" Sous Malherbe tant applaudie (3). "
Le bon goût revint et Malherbe reparut à l'horizon
des beaux esprits.
" Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle ;
La Fontaine appelait Malherbe et son fidèle Racan: *' Nos maîtres" ; Boileau, par ses œuvres, prouve clairement qu'il est l'humble disciple et sujet de ce dictateur qui " vint enfin ! " Perrault se rencontre ici avec Boileau, qu'il semble mettre en prose : " La face " de la poésie changea entièrement quand Malherbe ** vint au monde. Il fut reconnu le maître dès qu'il parut,
I. V. Goujet, t. XIV, p. 311. — 2. S.-Evr. Œtiv. MéL 1699. — T. î. p. 180. — 3. Rec. de pièces, (du P. du C.) Nouv. Éd., p. 114.
" et tous ceux qui se mchiient de ce bel art n'avaient ** point de honte d'en recevoir des leçons(?).La plupart " des règles, qui s'observent aujourd'hui pour la belle ** versification, ont été prises dans ses ouvrages, dont " les beaux endroits sont encore dans la bouche de ** tout le monde ('). " L'enthousiasme de Perrault s'explique ; Malherbe est un moderne.
Desmarets se range aussi à l'avis exprimé par Despréaux. Le P. Commire avait osé affirmer que l'influence malherbienne était en baisse :
'■'■ Jai/i, Malherbe^ tiios Sequana parciiis " Mirahir numéros ., . (^). "
Desmarets, répond en homme scandalisé :
" Oses-tu bien encor dire que de Malherbe *' On ne lit plus le vers si doux et si superbe ! " De Malherbe, dont l'art nous apprit à chanter
" Avec pompe, avec élégance, " Sans affecter la docte extravagance,
" Et que tu devrais respecter ?
" On le lira toujours, on voudra l'imiter (3). "
Trois ans avant la fin du xvii^ siècle, le normand Segrais disait de son compatriote ; '' Malherbe n'est *' pas seulement le chef des poètes lyriques français : '' il faut encore considérer qu'il a fait tous les autres " qui ont suivi après lui (^). "
" Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté,
C'est ici que se placerait naturellement l'anecdote de Malherbe agonisant, sortant de sa torpeur, pour condamner un terme impropre, et murmurant : " Je
I. Les Jionunes illustres de ce siècle^ t. I, p. 70. — 2. V. Sup. — 3. Op.poet. de Sajifeuil, p. 228-9. — 4- Méni. Aîiecd. — Œîiv. Nouy Ed., t. II, p. 43-
*' maintiendrai, jusqu'au bout, la pureté delà langue."
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La pureté du style fut le i^rand souci de toute. sa
vie. Le P. Rapin l'en félicite, dans une pai^e cpii
ressemble de près à celle de Hoileau : " Du Bartas et ' Ronsard, qui voulurent s'élever par de grands mots ' de leur façon, composés à la manière des Grecs, et ' que notre langue ne peut souffrir, tombèrent dans ' l'impropriété et ils devinrent barbares. " Ceux qui ' les suivirent firent la même faute. Malherbe est le ' premier qui ait joint la pureté au grand style. Mais ' s'il commença cette manière, il ne put la porter jus- ' que dans sa perfection. Il y a encore de la prose ' dans ses vers ('). " Et puis le sens de plusieurs mots n'était point fixé
encore par Vaugelas, par l'Académie, par l'usage. De
là, même chez Malherbe, des expressions qui nous
feraient sourire :
" L'aurore verse... une cruche de pleurs (^). "
" Le mérite d'un homme ou savant ou guerrier,
" Trouve sa récompense aux chapeaux de laurier (3). "
" Et de son tour heureux imitez la clarté.
On comprend Malherbe ; Fénelon l'estime clair comme la belle prose. Cependant, ses devanciers, Bertaut, Desportes et surtout Régnier, n'ont-ils pas déjà cette allure franche et cette transparence limpide, qui caractérise la poésie de nos maîtres?
Malherbe n'a-t-il pas aussi quelques ombres, légères sans doute, mais ombres pourtant.^ Le P. Bouhours en fait la remarque,avec le respect qu'exige un grand nom.
I. Rcfi. etc., p. 51. — 2. Larmes de Saint-Pierre. — 3. Sonnet pour Richelieu,
— " Tous nos poètes, dit Philanthe, n'ont pas le " sens et la netteté de Malherbe.
— '' Je vous assure, répartit Eudoxe, que Malherbe, " avec tout son sc^ns et toute sa netteté, s'endort " quelquefois aussi bien qu'Homère, jusqu'à tomber " dans une espèce de galimatias, si je l'ose dire.
'' Il prit les poésies de Malherbe, et lut dans l'ode " à M. le Duc de Bellegarde les vers qui suivent: " C'est aux magnanimes exemples, " Qui sous la bannière de Mars *' Sont faits au milieu des hasards, " Qu'il appartient d'avoir des temples.
" Et c'est avecque ces couleurs " Que l'histoire de nos malheurs " Marquera si bien ta mémoire, " Que tous les siècles à venir, " N'auront point de nuit assez noire " Pour en cacher le souvenir.
'' Qu'est-ce, à votre avis, que des exemp/es, à qui " ï/ appartient d avoir des temples, et qui sont faits au ** milieu des hasards ? Et de quelles couleurs prétend *' parler le Poète .^
— ''A la vérité, dit Philanthe, cela n'est pas net ; " et je n'y avais pas pris garde.
'' Eudoxelut ensuite le commencement à^'s. Larmes '' de S.Pierre{')r
Là aussi la " netteté " fait visiblement défaut. C'est ainsi que le xvii^ siècle, tout en louant les réformes et les qualités de Malherbe, aperçut et signala des points noirs dans ce soleil (^).