‹ L'Art poétique (volume 2)Chapitre 234 sur 258 · I. Discours au roi, v · texte numérisé non relu

I. Discours au roi, v

" Il y a bien de la diffcrcncc entre des vers faciles et " des vers facilement faits. Les écrits de Viri^ile, quoi- " que extrêmement travaillés, sont bien plus naturels " que ceux de Lucain, qui écrivait, dit-on, avec une' " rapidité prodiij^ieuse. C'est ordinairement la peine ** que s'est donnée un auteur à limer et à perfectionner " ses écrits, qui fait que le lecteur n'a point de peine '* en les lisant. Voiture, qui paraît si aisé, travaillait " extrêmement ses ouvrages (') ".

Après cette profession de foi littéraire, et cette excellente leçon de goLlt,Boileau s'applaudit d'avoir employé "quelques-unes de ses veilles à rectifier ses écrits " ; et alors seulement, à l'âge de 65 ans, il ose mettre en toutes lettres son nom en tête de son livre. Boileau poussa le désintéressement, l'amitié, la délicatesse, jusqu'à rendre le même service de '' rectification " aux travaux de son cher Racine. Il revit et corrigea les dernières éditions de celui auquel il avait appris à faire malaisément les vers aisés. Louis Racine rapporte ce trait si honorable à l'un et à l'autre des deux illustres poètes. Peut-être, dans tel et tel hémistiche de Racine, là où les critiques minutieux relèvent un mot exquis, est-ce une expression de Boileau qu'ils admirent, et nous avec eux.

Une remarque est indispensable, à propos du précepte : " Vingt fois sur le niétie7\.. " Nous ne croyons point que le génie soit uniquement l'aptitude au travail.

I, " Monsieur Despréaux disait que les vers les plus simples de ses " ouvrages étaient ceux qui lui avaient le plus coûté ; que ce n'est qu'à " force de travail qu'on parvient à paraître aisé à ses lecteurs ; qu'on " leur ôte par là toute la peine qu'on s'est donnée. — Cène sont pas, " continuait-il, les grands traits de pinceau, ni ces coups de maître, qui " arrêtent un écrivain dans son progrès; ce sont quelquefois des niai- " séries qui coûtent le plus à exprimer ". {Bolœana^ Edit, d'Amsterdam, P- 94-95-)

Entendu à la lettre, et pratiqué jusqu'au scrupule, cet exercice des vinort retouches serait la mort de l'enthousiasme, la ruine du style naturel et spontané. Ce serait folie aux poètes d'imiter le prosateur Patru, qui prenait " le temps de vieillir sur une période ", et qui mit quatre ans à traduire une phrase de Cicéron ('); folie très grande d'imiter le poète Malherbe, lequel employa trois ans à produire une élégie. Malherbe y offrait ses condoléances au président de Verdun, dont la femme était morte. Quand l'éléçie fut faite, l'inconsolable époux était remarié.

Vauquelin, même en recommandant de corriger " par " plus de dix fois ", trace des bornes à ce labeur obstiné, et réclame un peu de cette allure prime-sautière, que donne l'inspiration :

" On rendrait son esprit tout morne et rebouché,

" Qui le tiendrait toujours au labeur attaché.

*' Il faut épier l'heure, attendre qu'à la porte

" Frappe le Délien qui la matière apporte ;

** Lors doucement les vers de leur gré couleront

" Et dans l'œuvre avancé d'eux-mêmes parleront (^) ".

C'est une faute, dit encore, au même endroit, Vauquelin, d'imiter " les rossignols plaisants ", qui ** dans un ** bocage ombreux, dégoisent"à l'envi, tant et si bien,

'* Que souvent en chantant la puissance débile " Défaut plus tôt au corps que la chanson gentile. "

A force de jouer de la lyre, on en racle les cordes, ou les oreilles des gens. Baillet établit cette doctrine par nombre d'exemples, notamment par celui

1. " M. Patru a été quatre ans à traduire la première période de " l'oraison de Cicéron pour le poète Archias ; encore n'a-t-il pas rendu " ces mots : quod sentio qiiam sit exiguum. "

{Menaçiana, t. III, p. 37.)

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