‹ L'Art poétique (volume 2)Chapitre 68 sur 258 · I. Discours st^r la Satire^ fin · texte numérisé non relu

I. Discours st^r la Satire^ fin

L ART POKTIOrF.

ordonnances et leurs caprices, en alignant aux regards de leurs sujets les têtes sanglantes de leurs victimes. Boileau emploie spirituellement et joyeusement cette mesure contre les téméraires erimpeurs du Double-Mont. Les pénalités appliquées à propos confirment les lois littéraires tout comme les lois sociales; les supplices en rappellent la teneur, grâce à l'avertissement qu'ils donnent, et en assurent l'observation, grâce à l'effroi qu'ils inspirent. " Discite justitiam miniiti ! . . y

C'est de la bonne politique, même dans les Etats d'Apollon.

2"" Le Style.

En 1 6/ I , l'auteur de la Préface du Recueil de Poésie, édité par Port-Royal — c'était, je crois, La Fontaine — émettait ce principe très simple et parfaitement incontestable : " Un recueil d'excellents vers est le meilleur '' Art poétique qu'on se puisse imaginer ('). " Rien de plus juste. Quand se sent-on " né poète ", comment développe-t-on '* l'influence secrète " du ciel 1 En lisant les maîtres. Les beaux vers révèlent la poésie et enseignent les beaux vers. Est-ce le cas des hexamètres didactiques de Boileau? Les vers de V Art Poétique sont comme tous ceux de Boileau :

*' Bien ou mal, tous disent quelque chose. "

Nombre d'entre eux, peut-être une quarantaine, comme le poète leur en fait compliment par sa x^ Epître :

" Sont devenus proverbes en naissant. "

Ce sont ceux-là que tout le monde sait, que tout le monde cite, quelques-uns à tout propos, et peut-être

U Tome I, Préface.

hors de propos. On en rencontre à chaque page des quatre chants ; ils ressortent et brillent parmi leurs voisins, comme

*' Des clous d'or, fixant la vérité ('). "

Boileau apparaît dans toute sa puissance de versificateur, là surtout où il y a des difficultés à vaincre, des tours de force à accomplir ; quand il y a des pensées communes à vêtir de style soi-disant noble ; — quand il s'agit de traduire ; voyez, par exemple : chant i^^^ V. 64-68, les extrêmes ; chant m, les âges; — quand il s'agit de définir; telles sont les définitions de la rime (chant i), du sonnet (chant ii), des unités (chant m), etc. ; — enfin toutes les fois qu'un trait de satire personnelle se présente: l'histoire de la métamorphose de Claude Perrault est, comme versification, l'un des morceaux les plus achevés de la Poétique.

Tous les vers, suivant le mot de La Bruyère, en ont été " travaillés avec art" ; ils ont été remis " vingt " fois sur le métier", polis et repolis. Néanmoins — que Despréaux me pardonne — tous ne sont point parfaits.

D'après cette histoire mythologique du sonnet, élaborée par Boileau (chant ii), le " dieu bizarre "des rimeurs avait grandement favorisé ces bagatelles de quatorze lignes ; — à telles enseignes qu Apollon :

" Défendit qy! lin vers faible y pût jamais entrer. "

C'est grand dommage qu'il n'ait point affiché semblable interdiction au frontispice de \ Art des vers.

On m'accusera de sévérité ; soit ; si la sévérité est permise, n'est-ce pas, en bonne justice, à l'endroit du

\.L. Veuillot^ Satires.

plus rigide des censeurs, et d'un écrivain qui, la férule en main, s'établit maître de poésie :

" Auteurs, prêtez roi'eille à mes instructions /"

Je trouve dans un tiers des alexandrins de \ Art Poétique un ou plusieurs des cinq défauts suivants :

I" Faiblesse provenant de la platitude des expressions ;

2^ Faiblesse provenant de " l'abondance stérile " des adjectifs ;

3^^ Faiblesse provenant d'innombrables adverbes, faisant fonction de cheville, ou même faussant la pensée qu'ils exagèrent ;

4^ Faiblesse provenant de la répétition d'autres mots ;

5° Faiblesse provenant des rimes.

i^ Quand on y regarde d'un peu plus près, et cela même sans les préventions d'un Zoïle, on découvre dans ce chef-d'œuvre nombre de lignes, qui ressemblent fort à de la vile prose ; ces distiques, par exemple:

" Un sage ami toujours rigoureux^ inflexible^ " Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible. "

(Ch. I, V. T99-200.)

De la foi (Tuîi chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont poi7it susceptibles. "

(Ch. III, V. 199-200.)

" Un lecteur sage fuit u?t vaift amusejnent " Et veut mettre à profit son divertisse^nent. "

(Ch. IV, V. 89-90.)

" Ses ouvrages tout pleins d'' affreuses vérités " Etincellent pourtant de sublijnes beautés. "

(Ch. II,v. 159-160.)

Si ce n'est point là de la prose, qu'est-ce donc 1 La poésie est-elle ainsi faite ?

2^ Des distiques que l'on vient de lire deux ou trois démontrent aussi avec quelle profusion le poète accumule les pales adjectifs, pour fournir ses douze pieds. Combien de fois Boileau a-t-il recours à ces qualificatifs de remplissage ! Il charité l'Idylle d'une douzaine d'épithètes en huit vers. Citons les quatre derniers:

" Telle aimable en son ai)\ mais humble dans son style^ " Doit éclater sans pompe une élégante Idylle ; " Slui tour simple et naïf n\i rien de fastueux^ " Et n'aime point P éclat d^un vers présomptueux. "

(Ch. II, V. 4. 8.)

Son torrent du chant i^^ roule quatre adjectifs en deux vers. Ailleurs tel distique traîne à la fois quatre et cinq adjectifs, un ou deux adverbes et une kyrielle de conjonctions :

" On peut être à la fois et pompeux et plaisant, " Et je hais un sublime eîuiuyeux et pesant. "

(Ch. III, V. 289-290.)

" D'un fiom seul quelquefois le so?i dur ou bizarre " Rend un poème Cîitier ou burlesque ou barbare. "

(Ch. III, V. 243-244.)

Les deux monosyllabes tout et seiU sont réellement prodigués à satiété ; que la mesure soit trop courte d'un pied, Boileau comble le vide, d'un seitl ou d'un totU ; mais presque à chaque coup, ces petits mots qui disent tant, outrepassent la vérité ; comme on peut voir dans la fameuse histoire, écrite à vol d'oiseau, touchant la poésie des trouvères :

" Le caprice tout seul faisait toutes les lois. "

(Ch. I, V. 114.)

3^^ Mais les adverbes disputent la palme du nombre, comme de la banalité, à ces ennemis du substantif et de l'exactitude. Il est superHu de les compter, ou de les numéroter; ce serait un travail de patience et de peu

de profit. Il en est en particulier trois ou quatre, dont Hoileau se sert comme Mignot de la muscade ; ce sont les mots : toujours, jamais, souvent, etc. Ils (garnissent de leurs deux syllabes une foule d'hémistiches, et sont, comme le disait assez heureusement Pradon, '' de la *' bourre pour enfler le vers ". (') Prenons le premier chant ; nous y trouvons :

Toujours captif ; (v. 5.) Souvent un esprit; (v. 19.) Toujours le bon sens ; (v. 28.) Toujours vos écrits ; (v. 37.) Toujours loin du droit sens ; (v. 40.) Souvent qu'une voie ; (v. ^^8.) Jamais sans l'épuiser ; (v. 50.) Ne sut jamais écrire ; (v. 63.) Souvent la peur; (v. 64.) Toujours uniforme; (v. 71.) Toujours sur un ton ; (v. 74.) Souvent chez Barbin ; (v. 78.) Que ce style jamais ; (v. 95.) Que toujours dans vos vers ; (v. 105.) Toujours chercher ; (v. 146.) Toujours embarrassées; (v. 148.) Toujours sacrée; (v. 156.) Toujours, quoi qu'il fasse; (v. 162.) Que jamais du sujet ; (v. 181.) L'ignorance toujours; (v. 185.) Toujours rigoureux ; (v. 199.) Sur vos fautes jamais ; (v. 200.) Souvent sur ses vers ; (v. 208.) Toujours constant; (v. 216.) Souvent il en trouve; (v. 225.) Trouve toujours; (v. 232.)

I. Le triomphe de Pradon, p. 56. Citons encore une critique du même; il relève l'expression " vainement suspendn''\ au vers 7 du Discours au Roi. " Vainement est un de ces adverbes moulés sur le magnifiquement " et le superbement du Sonnet de Trissotin, qui ne servent qu'à gonfler " le vers. " (Ibid., p. 12.) Pradon, en cet endroit, fit preuve d'érudition.

Le lecteur qui en aura le temps et le courao^e pourra compter les mômes répétitions de ces trois adverbes dans les autres chants, et voir combien de fois ils sont amenés uniquement par la mesure. On ferait une liste du même genre — moins riche cependant — pour les adverbes : cf abord, aussitôt, sans peine, etijiii, en vain, partout, (jnehjuefois, toutefois.

4^ Apres le premier jet de Y Ode sur la prise de Naniur, Boileau avouait à Racine que, dans ces strophes illustres, les mêmes termes étaient « répétés jusqu'au dégoût ». Il aurait pu faire le même aveu en relisant la Poétique. Nous venons d'en fournir la preuve pour les adverbes ; les autres catégories grammaticales subissent la même fortune sous la plume du secrétaire des IMuses classiques. Chose vraiment singulière, lorsque Boileau a écrit un iiiot, il est rare qu'il ne le fasse pas reparaître à trois ou quatre lignes de distance.

Ces répétitions sans fin n'échappèrent point aux premiers « éplucheurs » de \ Ai^t Poétique. Nous entendrons, au cours de notre commentaire, Pradon et ses collègues applaudir avec ironie au retour d'expressions identiques (').

Même remarque pour certaines formules et tournures, comme celles-ci :

" N^ allez pas sur des vers sans fruit vous consujner ;

" N^ allez point aussi sur les pas de Brèbeuf ;

" N'allez pas toujours d^u?ie pointe frivole;

" Toutefois }i^ allez pas, goguenard dangereux ;

" N allez pas d'un Cyrus nous faire un Artanihie ;

'* Fabuleux chrétiens, n'' allons point dans nos so?iges ;

" N^ allez pas des F abord sur Pégase uiotité, etc. "

1. Encore une remarque crudité de Pradon, au sujet du mot " hôte ", dans le Repas ridicule : " Il (Boileau) nous ferait presque soupçonner ** qu'il veut imiter Homère, qui redit toujours les mêmes épithètes. " {Le Triomphe, etc., p. 86.)

5° Le soin de la rime est une des premières recommandations de r^r/ Poéliqîte ; Boileau en a tracé les lois avec amour. Mais ne pouvait-il pas encourager les poètes au soin de la rime par son propre exemple? il l'aurait dû. Une rime heureuse, aide grandement la pensée qu'elle accompagne; elle «la sert et l'enrichit». Malheureusement les rimes de \ A^^t Poétiqtce ne sont des modèles que de loin en loin; bien peu d'entre elles sont choisies; beaucoup sont banales jusqu'à la pauvreté, et justifient le reproche très plat que Pinchesne adressait à Boileau, en 1674 : " Ton vers, lui disait-il:

" Est sujet à finir ^ par la rifne, un peu mal ('). "

Les rimes en adjectifs ou participes abondent ; on en trouve même, en plus d'un passage, quatre et six à la file('). Sur les onze cents vers, il y en a environ deux cents qui se terminent par des consonances misérables comme celles-ci :

'* O vous dofic, qui brûlant d'une ardeur périlleuse^ *' Courez du bel esprit la carrière épineuse. "

" De la foi d^ un chrétien les mystères terribles '* D'ornements égayés ne sont point susceptibles. "

Les rimes en adverbes et en infinitifs se multiplient aussi par trop. Ce sont les écoliers qui se permettent de finir ainsi leurs lignes mesurées :

" Mais ce parfait censeur se trouve rarement^ " Tel excelle à ritner qui jîige sottement. "

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