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L'art poetique

V Art poétique parut pour la première fois, en 1674, chez le libraire Thierry, dans le recueil des — Œuvres diverses du sieur D..., avec le Traité du sublime ou du merveilleux daus le discours, traduit du grec de Longin, in-4° de 180 et 102 pages. Le privilège était daté du 28 mars 1674, et « l'achevé d'imprimer » du 10 juillet de la même année : Boileau,, né le 1er novembre 1636, avait alors 38 ans. C'est dans le même recueil de 1674 qu'ont paru aussi pour la première fois les Épitres H et ///, et les quatre premiers chants du Lutrin.

On a si souvent comparé les quatre Poétiques : — celle d'Aristote; l'Épitre aux Pisons, d'Horace; la Poétique de Vida; et Y Art poétique de Boileau, — que nous n'ajouterons pas une comparaison nouvelle à toutes celles que l'on en a faites. Mais, si les circonstances de la composition du poème, examinées de plus près, et mieux connues, ne sont pas inutiles à l'intelligence du vrai dessein de l'auteur, comme aussi du vrai caractère de son œuvre, nous les rappellerons ici brièvement.

A l'exception de YÊpitre au Roi, et du Passage du Rhin, qui est de 1672, Boileau n'avait donc encore publié que neuf Satires, les neuf premières, où l'on sait qu'avec une sûreté de goût singulière, et une liberté d'esprit plus rare encore peut-être, il avait attaqué presque tout ce que ses contemporains faisaient profession d'applaudir en littérature. Très émus, les Montausier, les Chapelain, les Ménage, Scudéri même, personnages considérables, s'étaient cru sans doute empêchés par leur âge ou par leur dignité de répondre à ce jeune insolent, mais les Desmarets, les Cotin, les Boursault, les Coras, avaient relevé l'attaque et répondu, comme on faisait alors, par des injures, en accusant le fils du greffier de déshonorer sa famille.

Sorti d'assez bon lieu, c'est vouloir sans raison Prostituer sa race aussi bien que son nom :

Ainsi s'exprimait Boursault dans sa Satire des Satires, et, plus loin, affectant de plaindre les frères du satirique de la confusion qui se ferait sans doute quelque jour entre eux et leur cadet, il ajoutait :

Nos neveux après nous ne distingueront pas Qui de cette famille avait le cœur si bas ; Et l'erreur populaire, ou la haine publique, Confondra V honnête homme avec le satirique.

« L'honnête homme » c'était Gilles Boileau. A une époque où les horions que les gens de lettres échangeaient entre eux divertissaient

extrêmement le public, Boileau, qui tenait de sa naissance bourgeoise le respect de lui-même, sentit qu'il n'avait qu'un moyen de ranger l'opinion de son côté. Ce n'était pas d'enchérir, mais au contraire de prendre le parti de la modération. Puisque le reproche qu'on lui faisait était de « calomnier » ou d' « injurier », il comprit qu'il lui fallait montrer que ses prétendues « injures » ou « calomnies » n'en étaient point ; que, si la Pucelle de Chapelain était un prodige de ridicule, ou le Virgile travesti de Scarron un chef-d'œuvre de grossièreté, la faute n'en était certainement pas à lui, Nicolas; et qu'enfin ce n'était point son humeur, ou son goût même, et encore moins son caprice, qui lui avaient dicté ses Satires, mais de certains principes, une certaine doctrine d'art, et, comme nous dirions, une esthétique définie. Tel fut précisément et principalement l'objet de son Art poétique. 11 en conçut l'idée au lendemain même de son Discours sur la satire, et de sa Satire IX — 1668 — où l'on se rappellera qu'il avait établi, de par le sens commun et la tradition, son droit de dire tout haut, en prose comme en vers, ce qu'il pensait des « mauvais auteurs ». L'Art poétique se proposa de fonder ce droit en raison, si l'on peut ainsi dire; et de bien démontrer que, s'il existe des lois, ou des conditions, ou des règles des genres, c'est affaire à la satire, ou plus généralement à la Critique, de les rappeler à ceux qui les oublient.

On voit par là, et nous y reviendrons, ce que X Art poétique de Boileau peut avoir de commun avec l'ouvrage d'Aristote, mais on voit surtout par quels traits il en diffère, comme aussi bren de YËpitre aux Pisons, et davantage encore de la Poétique de Hegel, par exemple, ou de la Philosophie de l'Art, de M. Taine. Didactique, l'ouvrage ne l'est qu'accessoirement, — de surcroît, pour ainsi parler, et comme sans intention de l'être, — mais il est avant tout satirique, il est critique, il est polémique. Il est « actuel » aussi. « Vous vous plaignez que je me sois moqué de vos Odes et de vos Poèmes épiques, disait l'auteur à ses victimes, de vos Tr agi-Comédies et de vos bouffonneries ; et il est vrai que jusqu'ici je n'ai peut-être pas expliqué mes raisons assez nettement; je me suis contenté de noter en riant que la Pucelle ne m'avait point ému, et que le Typhon ne m'avait pas amusé. N'ai-je point dit aussi qu'en admirant l'auteur du Ciel, je ne le reconnaissais ni dans Ayésilas, ni dans son Attila? Quoi encore? Je me suis égayé aux dépens des tragédies de Quinault et. des romans de La Calprenéde ou de Mlle de Scudéri ? j'ai préféré Malherbe à Ronsard? l'or de Virgile au clinquant du Tasse? Puisque dans tout cela vous ne voyez, vous ne voulez voir que l'ardeur de médire, puisque vous affectez de ne pas entendre mes motifs, je veux donc bien vous les donner! Épique ou tragique, c'est que tous ces genres ont leurs conditions, dont je conviens que vous parlez sans cesse, mais que vous n'observez, ou que vous ne réalisez jamais. Vous vous réclamez de Virgile et d'Homère ! Je vais donc vous montrer que vous ne les avez pas compris. Vous n'avez qu'Eschyle et Sophocle à

la bouche! Je m'en vais vous prouver que vous ne les avez pas lus. Et Pindare, etThéocrite, savez-vous seulement, quand vous les vantez, quels en sont les mérites? J'ai de solides raisons d'en douter. Commencez donc par les étudier. Pour moi, si vous êtes alors de bonne foi, vous reconnaîtrez que l'ardeur de médire m'a été inspirée par l'admiration même que je porte aux belles choses. Oui, c'est Horace et Cinna qui m'ont rendu si difficile, — je ne dis pas à l'Astrale, — mais à Théodore ou à Pompée même. Ou encore, si l'Iliade, si YÉnéide n'existaient point, peut-être ferais-je cas du Clovis et de YAlaric. Pareillement, c'est Horace et Pindare, c'est Tibulle et Properce qui m'empêchent d'être plus sensible aux beautés de Ronsard.... M'entendez-vous enfin, ou ne m'entendez-vous pas? Mais si vous ne m'entendez pas, le public, lui, m'entendra sans doute, et alors vous pourrez m'injurier à votre aise.... » Tel est bien te langage de Boileau. Son dessein n'a pas été, comme on le croit quelquefois, de préciser les lois théoriques des genres. Non! mais il a voulu tout simplement « motiver » les jugements de ses Satires; en développer les considérants ; et fonder enfin sur le caractère impersonnel et rationnel de ses admirations ce que l'on trouvait de capricieux et d'inique dans ses arrêts.

Si l'on se place à ce point de vue, Y Art poétique s'éclaire aussitôt d'une lumière nouvelle, et, d'abord, on s'explique ce que le ton même en a de constamment satirique. Boileau n'expose ni ne disserte, il ne déduit ni ne raisonne, mais il critique et il combat, il continue et il complète son œuvre! On s'explique également la nature des leçons qu'il donne, et, en particulier, ce que la forme en a de restrictif ou de négatif.

N'allez pas sur des vers sans fruit vous consumer. . . .

Évitons les excès, i

Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile. Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse.

Mais riallez point aussi. .4

N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire.

Tous ces conseils veulent dire que, s'il n'y a point de secrets ni de « recettes » pour nous procurer les qualités qui nous manquent, il y en a du moins pour éviter les défauts sous la fâcheuse exagération desquels ont succombé tous les faux grands hommes qu'il raille. Mais, en même temps, ce qu'on ne voyait pas, ce qu'on affectait de ne pas voir que Boileau voulait dire, quand il se moquait de Chapelain ou de Quinault, de Scarron ou de Saint-Amant, ces mêmes vers le rendent manifeste à tout le monde. Enflure, emphase, préciosité, « turlupinades », lourdeurs et longueurs, prosaïsme et prolixité, tous les mérites de Scarron ou de Scudéri ne sauraient, fussent-ils plus grands

ou plus rares encore, balancer ou racheter ce que leur œuvre a d'ailleurs de ruineux :

C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent ;

et, puisqu'on demandait à l'auteur des Satires les raisons qu'il avait eues d'attaquer tant de réputations, il les donnait.

Par là encore, — par le caractère polémique et « actuel » du poème, — s'explique la nature toute concrète des définitions qu'on y trouve des genres. Gomment donc? Ne s'en était-il pas pris jusqu'à Corneille même? et si Rodogune, si Sertorius, si Othon ne lui agréaient pas, que voulait-il enfin? Des Andromaque et des Britannicus, répondaitil dans son troisième Chant; et, vers par vers, après une courte histoire de la tragédie grecque dont les termes élogieux l'acquittaient envers les modèles, c'étaient les idées d'art ou la conception dramatique de son ami Racine qu'il opposait à celles du vieux Corneille :

En vain vous étalez une scène savante...

Le secret est d'abord de plaire et de toucher...

Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable ;

et le reste. Quel sens encore donnerons-nous à sa théorie de l'épopée? Et à qui dirons-nous qu'il en ait quand il prétend interdire au poète l'emploi du merveilleux chrétien? Aux Chapelain, comme l'on sait, aux Scudéri, aux Lemoyne, aux Coras, et généralement à tout ce qu'il y avait autour de lui d'Imitateurs du Tasse et de la Jérusalem délivrée. En même temps qu'une idée qu'il croit fausse, — et non moins dangereuse à la religion qu'à la poésie même,— il continue de poursuivre en eux l'influence italienne, puissante encore parmi les beaux esprits. Et, quand il arrive À la comédie, qui ne voit là-dessus que c'est encore Y École des Femmes ou le Misanthrope qu'il oppose à la Mère coquette ou à Dom Japhet d'Arménien

Que la nature donc soit votre étude unique, Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique.

La nature, féconde en bizarres portraits,

Dans chaque âme est marquée à de différents traits.

Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter...

S'il ne peut pas souffrir les intrigues à l'espagnole des Quinault ou des Thomas Corneille, c'est qu'il admire Tartufe de tout son cœur. Il préfère Molière à Scarron. Et il est bien remarquable que le seul reproche qu'il fasse à l'auteur des Fourberies de Scapin, ce soit précisément d'avoir quelquefois

Quitté pour le bouffon l'agréable et le fin Et sans honte à Térenee allié Tabarin.

C'est encore par là que s'expliquent, dans son poème, et la placequ'il a voulu faire à de certains genres, et l'omission qu'il a faite, au

contraire, de quelques autres. Aristote n'avait point parlé du madrigal ; et, dans YÉpitre aux Piso?is, on ne trouve point de trace du sonnet. Mais, le « madrigal » était le triomphe de la poésie de circonstance ou d'occasion, aux environs de 1670, et le sonnet y passait pour l'effort de l'esprit humain.

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.

Comme d'ailleurs on ne connaît point de sonnet sans défaut, et qu'en joignant ensemble ceux de Gombaucl, de Maynard, et de Malleville, à peine

En peut-on admirer deux ou trois entre mille,

la concession est de nulle importance. En revanche, il n'a point parlé de la Fable, ni non plus du Poème didactique, encore que les modèles n'en manquassent pas chez les anciens, à preuve les Géorgiques. C'est que c'étaient deux genres que l'on ne cultivait guère de son temps, dans lesquels aucun des poètes qu'il poursuivait de ses railleries ne s'était exercé. Charpentier n'avait point fdiit de Fables, ni Perrin d'Art poétique. Il n'y avait donc pas de discussion ouverte; et cette observation toute seule suffit pour achever de déterminer le vrai caractère du poème de Boileau. Bien loin d'avoir aucune des prétentions pédantesques qu'on y veut voir encore quelquefois, et d'être « l'ouvrage d'un régent de collège », Y Art poétique est avant tout « un morceau de critique » où l'on retrouve tout entier l'auteur des Satires, et ce que sa doctrine eut d' « actuel » à son heure.

Quant au principe intérieur qui fait l'unité de l'œuvre, on le connaît sans doute, et il n'est autre que l'imitation de la nature. Ce principe n'a rien, quoi qu'on en ait pu dire, de particulièrement cartésien, si longtemps avant Descartes, Aristote l'avait posé dans sa Poétique. Le même Aristote avait également reconnu qu'il y a plusieurs sortes d'imitations, dont une seule consiste « à peindre les hommes tels qu'ils sont », et c'est aussi l'opinion de Boileau. Rien de plus faux en effet que de prétendre que toutes les écoles de littérature ou d'art se soient proposé pour objet « l'exacte imitation de la nature », et, au contraire, que ce soit pour exciter l'admiration, l'étonnement, la surprise, ou le rire, l'indignation, la colère, de nombreuses écoles ont « systématiquement altéré la réalité ». Corneille a parfaitement su qu'il fondait ses plus grands effets, ceux de sa Rodogune ou de son Héraclius, sur l'invraisemblance héroïque de ses intrigues; et Scarron n'a pas ignoré que son Viïgile ou son Typhon, que ses comédies ou ses romans n'étaient que des caricatures. Mlle de Scudéri, dans son Cyrus ou dans sa Clélie, ne s'est point proposé davantage de peindre les vraies mœurs des Perses ou des Romains. Ceci revient tout simplement à dire qu'en donnant à la poésie l'imitation de la nature pour objet, Boileau a été, en son temps, le théoricien d'une révolution littéraire considérable, un vrai « naturaliste » à son heure, et le contradicteur passionné des critiques qui l'avaient précédé. Je n'y insiste pas, comme ayant déjà développé cette indication dans l'article Boileau de la Grande

Encyclopédie, dans un chapitre entier de Y Évolution des Genres, dans la Notice que j'ai mise en tête d'une récente édition de ses Œuvres poétiques. Mais, après avoir montré que Y Art poétique est avant tout « satirique » et « critique », il convenait de montrer en quoi l'on peut avoir aussi raison de le considérer comme « didactique ».

Le succès de Y Art poétique ne fut pas moins vif que celui du Lutrin. « J'allai donc dîner samedi chez M. de Pompone, écrivait Mme de Sévigné, et puis, jusqu'à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la beauté des vers de la Poétique de Despréaux ». La lettre est, il est vrai, du 15 janvier 1674, antérieure donc de six mois à l'apparition du poème; mais l'impression ne gâta rien, et, à l'exception de quelques Desmarets ou de quelques Corbinelli, le public fut généralement de l'avis de M. de Pompone. Les attaques des Perrault, des Fontenelle, celles même des bons pères de Trévoux ne prévalurent pas contre l'opinion des vrais juges, et, quatre-vingts ou cent ans plus tard, Voltaire écrivait encore, en 1760 : « Si vous en exceptez les tragédies de Racine, qui ont le mérite supérieur de traiter les passions et de surmonter toutes les difficultés du théâtre, l' Art poétique de Despréaux est sans contredit le poème qui fait le plus clhonneur à la langue française ». Les romantiques de la première heure ont traité Boileau moins favorablement. Le plus sévère d'entre eux a été Sainte-Beuve, qui déclarait, en 1827, Y Art poétique « véritablement abrogé et hors d'usage ». En effet, le principe de leur art était essentiellement contradictoire à celui de Boileau, si le premier article en était l'exagération, — et par conséquent l'altération, — du naturel en tout. Mais une critique plus impartiale a depuis lors appelé de leur jugement, et si Taine, à propos de Pope, a parlé assez mal de Boileau, nul n'en a mieux parlé que Flaubert. « Quelle conscience! disait-il, en parlant de ceux qu'il appelait, dans le déshabillé de son style épistolaire, « les bonshommes du siècle de Louis XIV », et de Boileau, notamment. Quel travail! Quelles natures! Comme ils se consultaient les uns les autres ! Comme ils lisaient lentement! Aussi toute leur idée y est, la forme est pleine, bourrée et garnie de choses jusqu'à la faire craquer. Or, il n'y a pas de degrés : ce qui est bon vaut ce qui est bon. La Fontaine vivra tout autant que le Dante, et Bossuet autant que Boileau ou qu'Hugo. »

On consultera, si l'on veut étudier de plus près Y Art poétique, les notes presque trop nombreuses de l'édition de 1747, qui est la première où l'on ait rapproché du poème de Boileau celui de Vauquelin de la Fresnaye, réédité de nos jours par M. Georges Pellissier; le chapitre de La Harpe, dans son Cours de littérature', les tomes I et II de l'édition Berriat-Saint-Prix ; le Port-Royal de Sainte-Beuve ; et enfin les trois volumes du père Delaporte : l'Art poétique de Boileau commenté par ses contemporains.

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