‹ L'art poetiqueChapitre 20 sur 37 · Comparez à tout ce passage le début du Rolla de Musset · texte numérisé non relu

Comparez à tout ce passage le début du Rolla de Musset

Regrettez-vous le temps où le ciel sur [la terre

Marchait et respirait dans un peuple [de Dieux ....

Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses, 175

Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses.

Qu'Enée et ses vaisseaux, par le vent écartés *,

Soient aux bords africains d'un orage emportés,

Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune,

Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune; 180

Mais que Junon, constante en son aversion,

Poursuive sur les flots les restes d'Ilion;

Qu'Ëole, en sa faveur, les chassant d'Italie,

Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Ëolie ;

Que Neptune en courroux, s'élevant sur la mer, 185

D'un mot calme les flots, mette la paix dans l'air,

Délivre les vaisseaux, des Syrtes les arrache;

C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache-

Sans tous ces ornements le vers tombe en langueur ;

La poésie est morte ou rampe sans vigueur ; 190

Le poète n'est plus qu'un orateur timide.

Qu'un froid historien d'une fable insipide2.

C'est donc bien vainement," que nos auteurs déçus, Bannissant de leurs vers ces ornements reçus, Pensent faire agir Dieu, ses saints, et ses prophètes, 195 Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes; Mettent à chaque pas le lecteur en enfer, N'offrent rien qu'Astaroth, Belzébuth, Lucifer.... De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles3 : 200

. 1. Ecartés, les uns des autres, et de la bonne route.

2. Comme il n'a guère fait, en parlant de la tragédie, qu'ériger en lois du genre les usages de la tragédie racinienne, ainsi Boileau, dans ce qu'il dit ici de l'épopée, généralise les observations que lui ont suggérées l'épopée homérique, celle de Virgile, et un peu aussi celle du Tasse. Mais , dans le siècle où nous sommes , la connaissance des épopées indoues, celle de l'épopée germanique et de l'épopée fiançai se du moyen âge, ont complètement transformé l'idée même que Boileau pouvait se faire de l'épopée grecque et de l'épopée latine. Voyez pour la transformation du point de vue : Grote, Histoire de la Grèce :

A. et M. Croiset, Histoire de la littérature, grecque, t. I; et^Léon Gautier :

les Épopées françaises.

La grande erreur de Boileau, qui est d'ailleurs celle de tout son siècle, est d'avoir pris pour autant d'intentions délibérées et voulues, de

()artis pris du poète, ce qui n'est dans es anciennes épopées qu'un produit

spontané de l'imagination primitive.

3. C'est la question du « merveilleux chrétien », et c'est aussi déjà « la querelle des anciens et des modernes».

Boileau en avait personnellement à l'auteur de Clovis, Desmarets de Saint- Sorlin, qui venait justement alors de le prendre à partie, dans ses Discours pour prouver que les sujets chrétiens sont les seuls propres à la poésie héroïque, 1675, et dans sa Défense du poème héroïque, 1674.

Contemporaine de la Bena.issance , reprise au xvn° et au xviii0 siècle, renouvelée par Chateaubriand dans son Génie du christianisme , et pendante encore aujourd'hui même entre les partisans outrés de l'art du moyen âge et ceux de la tradition purement et strictement classique, il y a d'ailleurs tout lieu de croire que la dispute ne cessera pas de sitôt, comme nous l'avons dit ailleurs. Voy. H. Rigault : Histoire de la quereile des Anciens et des Modernes, et un récent ouvrage du père Delaporte : Du merveilleux dans la Littérature française sous le règne de Louis XIV Paris, 1890, Reiaux.

ŒUVRES DE BOILÈAU.

L'Évangile à l'esprit n'offre de tous côtés

Que pénitence à faire, et tourments mérités;

Et de vos fictions le mélange coupable

Môme à ses vérités donne l'air de la fable1.

Et, quel objet, enfin, à présenter aux yeux, 205

Que le diable toujours hurlant contre les cieux,

Qui de votre héros veut rabaisser la gloire,

Et souvent avec Dieu balance la victoire !

« Le Tasse2, dira-t-on, l'a fait avec succès. » Je ne veux point, ici, lui faire son procès; 210 Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie3, Il n'eût point de son livre illustré l'Italie, Si son sage héros, toujours en oraison, N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison; Et si Renaud, Argant, Tancrède, et sa maîtresse, 215 N'eussent de son sujet égayé la tristesse.

Ce n'est pas que j'approuve en un sujet chrétien, Un auteur follement idolâtre et païen4.

Mais, dans une profane et riante peinture, De n'oser de la fable employer la figure; 220 De chasser les Tritons de l'empire des eaux; D'ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux; D'empêcher que Caron, dans la fatale barque, Ainsi que le berger ne passe le monarque ; C'èst d'un scrupule vain s'alarmer sottement, 225 Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément ! Bientôt ils défendront de peindre la Prudence ; De donner à Thémis ni bandeau ni balance5; De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain; Ou le Temps qui s'enfuit une horloge à la main ; 230

1. Il faut ici donner pleinement raison à Boileau. A vrai dire, le christianisme n'est devenu poétique en notre temps que depuis que ses «vérités «ont elles-mêmes été traitées comme autant de fictions et de fables. On peut bien, comme au surplus Ta fait Boileau luimême, traiter en vers de Y Amour de Dieu, mais l'inspiration de la Bible n'a pu passer dans la poésie de Lamartine et dans celle d'Hugo qu'en y perdant de son caractère sacré. Le Sacre de la femme, ou Booz endormi, sont des fictions au même titre que le Satyre ou le Titan, si le poète y ajoute ou qu'il en retranche au gré de son imagination, sans nul souci d'être orthodoxe, et avec l'unique préoccupation de plaire bu d'émouvoir.

~- On remarquera, pour le dire en passant, que là même est le vice du Génie du christianisme, et qu'avec l'erreur

de croire qu'il réconcilierait le christianisme et la nature, Chateaubriand n'en a pas commis de plus grave que de s'exprimer comme si le chrétien pouvait faire son salut poétiquement, et, pour ainsi dire, « en s'amusant ».

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