‹ L'art poetiqueChapitre 32 sur 37 · La Morlière, méchant poète. (B · texte numérisé non relu

La Morlière, méchant poète. (B

Un fou du moins fait rire, et peut nous égayer ;

Mais un froid écrivain ne sait rien qu'ennuyer :

J'aime mieux Bergerac1 et sa burlesque audace

Que ces vers où Mo tin 2 se morfond, et nous glace. 40

Ne vous enivrez point des éloges flatteurs, Qu'un amas quelquefois de vains admirateurs Vous donne en ces réduits, prompts à crier merveille. Tel écrit récité se soutint à l'oreille,

Qui, dans l'impression au grand jour se montrant3, 45

Ne soutient pas des yeux le regard pénétrant.

On sait de cent auteurs l'aventure tragique :

Et Gombauld4 tant loué garde encor la boutique.

Ecoutez tout le inonde, assidu consultant : Un fat, quelquefois, ouvre un avis important. 50 Quelques vers toutefois qu'Apollon vous inspire, En tous lieux aussitôt ne courez pas les lire. Gardez-vous d'imiter ce rimeur furieux5 Qui de ses vains écrits lecteur harmonieux, Aborde en récitant quiconque le salue, 55 Et poursuit de ses vers les passants dans la rue. Il n'est temple si saint, des anges respecté, Qui soit contre sa Muse un lieu de sûreté6. Je vous l'ai déjà dit, aimez qu'on vous censure, Et, souple à la raison, corrigez sans murmure. 60

Mais, ne vous rendez pas dès qu'un sot vous reprend ! Souvent, dans son orgueil, un subtil ignorant Par d'injustes dégoûts combat toute une pièce; Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse; On a beau réfuter ses vains raisonnements, 65 Son esprit se complaît dans ses faux jugements ; Et sa faible raison, de clarté dépourvue, Pense que rien n'échappe à sa débile vue. Ses conseils sont à craindre ; et, si vous les croyez, Pensant fuir un écueil, souvent vous vous noyez. 70

1. Cyrano de Bergerac, auteur du Voyage de la Lune. (B. 1713.)

Né en 1620, et mort jeune, en 1655, Cyrano de Bergerac est encore l'auteur d'une Agrippine et d'un Pédant joué, auquel il convient de rappeler que Molière n'a pas dédaigné de faire de larges emprunts. Voyez les Fourberies de Scapin.

2. On a prétendu que Motin était là pour Cotin. Quoi qu'il en soit, Motin a réellement existé, du temps de Régnier, dont il était l'un des compagnons d'aventures ; et il a fait réellement des vers détestables.

3 Chapelain. (B. 1713.)

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