Gombauld, voyez ci-dessus, p
5. Puisque Boileau le déclare luimême, il a sans doute songé dans ces vers à un certain du Perrier, qui poursuivait en effet tous ses amis de ses vers, mais y aurait-il pensé si Horace n'avait dit :
Indoctumdoctumque fugatrecitator acer- [bus ;
Quem vero arripuit, tenet, occidit que [legendo ?
6. Il récita de ses vers à l'auteur, malgré lui, dans une église. (B. 1713.)
Faites choix d'un censeur solide et salutaire, Que la raison conduise et le savoir éclaire; Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher L'endroit que l'on sent faible, et qu'on se veut cacher. Lui seul éclaircira vos doutes ridicules ; . 75 De votre esprit tremblant lèvera les scrupules ; C'est lui qui vous dira par quel transport heureux, Quelquefois, dans sa course, un esprit vigoureux, Trop resserré par l'art, sort des règles prescrites, Et de l'art même apprend à franchir leurs limites1. 80 Mais ce parfait censeur se trouve rarement : Tel excelle à rimer qui juge sottement ; Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville, Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile 2.
Auteurs, prêtez l'oreille à mes instructions 85 Voulez-vous faire aimer vos riches fictions ? Qu'en savantes leçons votre Muse fertile Partout joigne auplaisant le solide et l'utile : Un lecteur sage fuit un vain amusement, Et veut mettre à profit son divertissement5. 90
Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages4, N'offrent jamais de vous que de nobles images : Je ne puis estimer ces dangereux auteurs Qui de l'honneur, en vers, infâmes déserteurs, Trahissant la vertu sur un papier coupable, - 95 Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable5
Je ne suis pas pourtant de ces tristes esprits Qui, bannissant l'amour de tous chastes écrits, D'un si riche ornement veulent priver la scène, Traitent d'empoisonneurs et Rodrigue et Ghimène0.... 100
1. Ce vers précise et limite la portée des conseils que Boileau a prétendu donnerdans son Art poétique. Les règles à ses yeux n'ont rien de sacro-saint, pour ainsi dire, et si ses disciples ont eu l'esprit plus étroit ou moins libre que le sien, la faute n'en est vraiment pas à lui.
2. C'est de Corneille encore qu'il s'agit ici. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de Corneille et de son goût pour Lucain, ce qui importe le plus, c'est de voir Boileau poser hardiment le principe que les artistes ne sont pas les seuls juges de l'art, quand encore ils en sont les juges compétents.
3. Les partisans de l'art pour l'art, s'il en est encore quelques-uns parmi nous, feront bien de méditer ce principe. L'artiste est plus qu'un amuseur, et quand on écrit, c'est toujours,
en somme, pour exercer une action.
4. L'histoire de ce vers est assez curieuse. Pendant trente ans en effet, jusqu'en 1703, on a lu dans toutes les éditions de Y Art poétique ■■
Que votre âme et vos mœurs peints [dans tous vos ouvrages,
et, de tant de critiques acharnés contre Boileau, pas un n'a signalé l'incorrection. C'est Brossette et Gibert qui l'aperçurent les premiers, et comme il était facile de réparer la faute, Boileau s'empressa de faire droit à leur observation. . .
5. Boileau parle-t-il peut-être ici de La Fontaine et de ses Contes?
6. Ces quatre vers vont à l'adresse de Port-Boyal, et en particulier de Nicole, qui avait écrit quelques années auparavant, dans ses Visionnaires,
L'amour le moins honnête, exprimé chastement,
N'excite point en nous de honteux mouvement.
Didon a beau gémir et m'étaler ses charmes,
Je condamne sa faute en partageant ses larmes.
Un auteur vertueux, dans ses vers innocents, 105
Ne corrompt point le cœur en chatouillant les sens;
Son feu n'allume point de criminelle flamme1.
Aimez donc la vertu, nourrissez-en votre âme :
En vain l'esprit est plein d'une noble vigueur,
Le vers se sent toujours des bassesses du cœur2. 110
Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies, Des vulgaires esprits malignes frénésies. Un sublime écrivain n'en peut être infecté, C'est un vice qui suit la médiocrité :
Du mérite éclatant cette sombre rivale 115
Contre lui chez les grands incessamment cabale,
Et, sur les pieds en vain tâchant de se hausser,
Pour s'égaler à lui cherche à le rabaisser.
Ne descendons jamais dans ces lâches intrigues;
N'allons point à l'honneur par de honteuses brigues3. 120
Que les vers ne soient pas votre éternel emploi; Cultivez vos amis, soyez homme de foi : C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre, Il faut savoir encore, et converser, et vivre4.
Travaillez pour la gloire, et qu'un sordide gain 125 Ne soit jamais l'objet d'un illustre écrivain. Je sais qu'un noble esprit peut, sans honte et sans crime, Tirer de son travail un tribut légitime; Mais je ne puis souffrir ces auteurs renommés, Qui, dégoûtés de gloire et d'argent affamés, 130 Mettent leur Apollon aux gages d'un libraire, Et font d'un art divin un métier mercenaire5.
Avant que la raison, s'expliquant par la voix6
i66G, qu' « un faiseur de romans est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles ».
On sait que Bossuet, quelques années plus tard, 1693, dans ses Maximes sur la Comédie, ne sera pas moins vif que Nicole.
1. C'est la grosse question de la moralité dans l'art ; et il est permis de penser que Boileau la tranche bien rapidement.
2. Beau vers, qui méritait bien de devenir proverbe, et dont nous avons eu plus d'une fois, depuis Boileau, l'occasion d'éprouver la justesse.
3. On voudrait que ces vers fussent l'expression de la vérité vraie, mais, malheureusement, pour toute sorte de
raisons, de très grands poètes et de très grands hommes, — entre autres Voltaire ou Victor Hugo, — n'ont pas su se défendre de ces vices qui sont du cœur encore plus que de l'esprit.
4. Si l'on en croit Voltaire, ou plutôt Mme Arouet, sa mère, Boileau lui-même aurait un peu manqué de « cet art de converser et de vivre ». Voyez une lettre à d'Argental, du 6 juillet 1761 : « Ma mère, qui avait vu Despréaux, disait que c'était un bon livre et un sot homme ».
5. On a fait observer, non sans • quelque raison, que Boileau, bien renté, en parlait ici à son aise.