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L'art populaire

Chaque année, au moment où s’ouvrent les Salons, où le public défile consciencieusement devant des kilomètres de toile peinte et des blocs de marbre savamment taillés, cette question, si souvent posée, redevient d’actualité : « L’art est-il le patrimoine d’une élite ? — 'S’adresse-t-il, au contraire, à la foule ? » Hélas ! il faut bien l’avouer, à notre époque — beaucoup par la faute des artistes qui se targuent orgueilleusement de travailler pour l’élite et oublient que le but essentiel des arts plastiques est la décoration, — la majorité du public n’est guère disposée à comprendre la beauté.

Qu’elles sont attendrissantes ces chromo-

lithographies que l’on voit exposées en plein vent, au pied de quelque vieux mur d’une rue paisible de la rive gauche, pour l’admiration du badaud ! Ce sont : les canotiers en maillot rayé, dans un paysage aux couleurs agressives ; la danseuse en tutu aguichant le vieux monsieur bedonnant, chauve et rose comme un bonbon fondant ; et surtout le délicieux : « Enfin seuls ! » à quoi rêvent toutes les petites filles : posséder ce chef-d’œuvre et une armoire à glace !...

Ah ! dans la salle à manger, le fromage trop mûr auprès du melon pleurant ses pépins ! Le homard apoplectique qui lui fait pendant, encadré de baguettes dorées, de l’autre côté du buffet Henri II aux sculptures laidement compliquées ! Et la pendule et les candélabres en zinc doré ! La pelote à épingles, le portemontre surmontés de sujets idylliques en simili-argent !

Sans doute, acquérir un Corot, un Chavannos ou un Henri Martin n’est pas à la portée de toutes les bourses ; mais il existe, à des prix fort modiques, d’excellentes photographies qui reproduisent avec exactitude les qualités maîtresses des œuvres les plus hautes, et le moindre moulage de plâtre de trois francs, s’il représente un Tanagra ou quelque figure aux belles lignes, pare le home d’une grâce plus noble que les statuettes en métal coulées dans un moule grossier, hors d£s règles de l’art.

« Le luxe faux de la demeure, — dit excellemment Paul Adam dans une étude sur le meuble français, — la camelote d’imitation, révèlent la pauvre vanité d’un naïf à médiocre opulence. Au contraire, le délicat qui sait, avec une tenture de quatre sous, un vase en plâtre cru et les nuances du tapis étendu sur le sommier du divan, créer une harmonie »,

compose une œuvre d’art au même titre que le peintre, l’écrivain, le musicien... ; mais encore, pour y parvenir, le bon goût est-il indispensable. Or celui-ci, aujourd’hui, est presque partout étouffé par le sot désir de briller, d’éblouir.

Dans le dessein de le restituer, des essais sont tentés par des bonnes volontés fort louables; entre autres le docteur Gazalis (Jean Lahor), qui s’est dévoué à cette œuvre depuis longtemps.

Par le moyen de conférences, de promenades dans les musées, l’association « L’Art pour tous » initie le peuple à la compréhension des chefs-d’œuvre, — non sans quelque succès.

C’est parfait. Seulement, ne pourrait-on pas commencer cette éducation dès l’école ? On apprend aux enfants les dates de batailles, les événements politiques (politiques, sur-

tout !), mais on leur laisse ignorer l’histoire de l’art.

Savent-ils qu’il exista, au temps de la Renaissance, un certain Léonard de Vinci qui n’était point dépourvu de talent ? S’ils le savaient, ne seraient-ils pas prédisposés à admirer laJoconde?

Mais tout cela est purement théorique, et la pratique est infiniment plus complexe. En effet, supposons le peuple, sinon éduqué, du moins plein de bonne volonté : où devra-t-il s'adresser pour acquérir des objets jolis en même temps que bon marché, puisque dans les boutiques, pour un prix modeste ou même comme prime, on ne lui fournit que de laides choses ?

Cette objection, posée par le directeur de la Presse, M. Bailby, au cours d’une conversation dans son cabinet, donnait à la question un aspect nouveau, original et moderne, et, l’en-

visageant à ce point de vue, il devenait intéressant de chercher à la résoudre en prenant l’avis de quelques personnalités compétentes.

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