‹ L'art populaireChapitre 2 sur 14 · INTERVIEW DE M. GABRIEL MOUREY · texte numérisé non relu

INTERVIEW DE M. GABRIEL MOUREY

M. Gabriel Mourey, qui dirige, 6, Chausséed’Antin, une jeune Revue pleine de promesses et déjà florissante, les Arts de la Vie, était tout désigné pour une interview, car il est l’un des promoteurs de l’évolution actuelle de l’art décoratif vers plus de simplicité, plus de « naturel ».

A ma demande de rendez-vous, fort aimablement il répondit par une invitation à déjeuner au « Verger», l’honnête maison blanche à volets verts, de visage sympathique, qu’il a fait construire sur les hauteurs de Saint-Cloud, selon ses propres plans inspirés des vieilles demeures de l’Ile-de-France.

Dès le seuil, je suis séduit par l’aspect paisible du home , où l’on sent que les moindres détails sont appropriés à leur but, où rien n’est sacrifié à l’œil.

Tout de suite, grâce à l’affabilité de la maîtresse de maison, la conversation prend un tour intime, dans la salle à manger aux meubles modernes, harmonieux et simples. Elle se poursuit, à l’heure des cigares, dans le cabinet de travail inondé de lumière ; — car l’éclairage est ménagé suivant la destination des pièces. Cette maison, décidément, est un exemple.

— L’art pour tous, s’écrie Gabriel Mourey de sa voix chaude ; mais c’est le but de notre Revue, qui a pris pour épigraphe la belle formule de Taine : IJ Art résume la vie. Apprendre à tous à connaître, à comprendre, à ressentir, à aimer l’Art sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, dans tous ses rap-

ports avec les idées etles mœurs d’aujourd’hui, tel est le programme des Arts de la Vie... Ah ! le faux Louis XV, le Louis XVI de pacotille ! Quand comprendra-t-on que notre vie moderne a d’autres exigences ?

— Sans doute, objecté-je ; mais le meuble moderne est tout aussi laid que les imitations, à moins qu’on ne le paie fort cher ; et nous touchons précisément au sujet qui motive ma visite : voyez-vous un moyen de remédier pratiquement à la laideur actuelle des objets (gravures, bibelots, meubles) à bon marché?

Alors, mon interlocuteur, avec sa tranquille assurance :

— C’est fort simple : en ce moment où l’on réalise tant d’entreprises pratiques, — théâtres et universités populaires, restaurants coopératifs, etc., — il suffirait de vouloir pour pouvoir réaliser l’idée d’un magasin d’objets : 1° sincères , c’est-à-dire où le verre n’imi-

terait pas le diamant et dont la forme serait aussi appropriée que possible à leur destination; 2° bon marché ; 3° artistiques , avec un commerçant pratique, conseillé par des techniciens autorisés.

— Voilà précisément ce qui ne sera point facile à trouver : un commerçant assez docile pour se laisser guider.

— Mais si !... Et puis, pratiquement, ce serait à étudier. Rien n’empêcherait, par exemple, de réaliser ce projet sous forme d’œuvre philanthropique. On pourrait encore organiser une Exposition d’art décoratif où ne seraient admis que des objets soigneusement sélectionnés au point de vue des triples conditions que nous avons dites.

Cependant, l'heure avance, il faut quitter Saint-Cloud, où j’ai fait un séjour trop bref, à mon gré.

Dans le train qui nous ramène ensemble à

Paris, Gabriel Mourey me demande soudain :

— Et que diriez-vous d’un concours d’intérieurs ouvriers, avec des prix attribués aux logements les mieux décorés? Ne vous semble-t-il pas que cela vaudrait au moins autant que le concours de façades ?

— Sans doute, et il y aurait peut-être là un moyen de lutter efficacement contre l’alcoolisme. L’ouvrier s’intéressant à son home déserterait le cabaret.

Cette question intéresse tout le monde et sollicite toutes les bonnes volontés.

CHEZ M. MARCEL PRÉVOST. CE Qu’lL

Page 1