‹ L'art populaireChapitre 4 sur 14 · CHEZ M. CHARLES PLUMET · texte numérisé non relu

CHEZ M. CHARLES PLUMET

l’opinion d’un ARCHITECTE

L’architecture, selon les lexiques, est l’art de construire et d’orner les édifices. Elle est le premier de tous les arts, elle les synthétise. A toutes les belles époques, elle fut l’expression des besoins de l’individu dans la société. Par elle, par les monuments qu’elle a laissés, nous apprenons merveilleusement l’histoire des siècles passés. C’est dire que nous devions, dans notre enquête, une place aux architectes, puisque nous étudions ici les moyens d’apporter un peu plus de beauté dans le cadre de notre vie quotidienne.

Nous sommes donc allé voir l’un des architectes les plus éclairés, les plus consciencieux de ce temps, M. Charles Plumet, dont un récent succès couronna l’effort lors du dernier concours de façades.

L’appartement qu’il occupe proche le nouvel Opéra-Comique est entièrement garni de meubles modernes, en chêne clair, aux formes simples, bien adaptés à leur destination. Point de sculptures.

— Il sera toujours temps d’en ajouter après, quand nous aurons retrouvé la tradition des belles lignes, nous fait observer M. Plumet, tandis que nous gagnons son cabinet par la pièce spacieuse et nette où travaillent les commis.

M. Plumet est partisan convaincu d’un style moderne basé sur les exigences de la vie moderne. Pour lui, la faillite du goût provient de ce qu’on s’est attaché à copier des styles anciens ne correspondant plus aux besoins sociaux. Il en est résulté un art de mensonge, inaccessible à la plupart des intelligences, parce que non adapté à la vie.

— Depuis la Renaissance, nous dit-il, on

ne bâtit plus de monuments, on n’érige plus de demeures aux hommes, on fait des « façades ».

Le goût du solennel, du grandiose quand même, est devenu la base de l’esthétique des professeurs. Les ornements inutiles dont ils surchargent leurs conceptions leur enlèvent toute expression de vie et de vérité.

A quoi bon promener le peuple dans les salles assyriennes du Louvre, lui montrer les momies d’Egypte, lui faire admirer la Joconde quand, au dehors, il ne rencontre à chaque pas que laideur et mensonge !

A mon avis, c’est aux artistes surtout qu’il appartient de réformer le goût public, et, pour y parvenir, il faudra revenir à plus de sincérité basée sur la vie. L’architecte, le peintre et le sculpteur appliqués à un tel problème devront trier dans les connaissances du passé et choisir, parmi les idées nouvelles, les bases

constitutives d’une formule d'art strictement personnelle à leur époque, reprenant ainsi une tradition d’Art national dévié de ses origines par la faute d’un enseignement dépourvu de logique et de raison. Ils devront, en outre, revenir à l’unité de conception à laquelle obéissaient jadis tous les artistes, depuis le Maître d’œuvre jusqu’à l’artisan qui forgeait les chenets, tournait les poteries du vaisselier, tissait la tenture ou refouillait la boiserie des murailles.

Lutter contre le superflu, pour la sincérité, voici, je crois, le vrai moyen de parvenir à mettre sous les yeux de tous, même dans les plus humbles choses servant à la vie, la plus grande somme de Beauté alliée à l’Utilité.

— Ces idées sont excellentes, dis-je ; mais où trouver les objets sincères, artistiques et bon marché, — bon marché, c’est indispen-

sable, — destinés à orner le home , en meme temps qu’à servir aux usages quotidiens?

— Votre projet de magasin, que j’ai vu dans vos précédents articles, est excellent. Grâce à une intelligente sélection, opérée par des techniciens éprouvés, l’acheteur sera sûr de ne rien rencontrer de laid dans ce magasin. Toutefois, laissez-moi vous faire une objection pratique : la main-d’œuvre est coûteuse. Pour avoir des objets bon marché, il sera nécessaire de faire fabriquer en assez grande quantité. D’ailleurs, cela vous sera facile : votre marque, par sa sincérité même, inspirera confiance.

— Sans doute. Et puis il n’entre point dans nos desseins de faire table rase de tout ce qui s’est fait et vendu jusqu’à ce jour. Nous voulons seulement procéder à un choix, en encourageant toutes les bonnes volontés. Nous ne sommes pas des révolutionnaires.

M. Plumet rit à cette profession de foi qui lui paraît superflue.

— Que pensez-vous, lui demandé-je, de notre projet d’Exposition d’art décoratif bon marché et de notre Concours d’intérieurs?

— Ce sont deux idées excellentes et parfaitement réalisables. L’Exposition, telle que vous la concevez avec Mourey, basée sur les triples conditions d’art, de sincérité et de bon marché, pourra être un précieux enseignement. Peut-être même pourrait-on y adjoindre une série de conférences qui compléteraient l’enseignement muet des choses. Quant au Concours, je l’approuve absolument et je ne doute pas un instant de son succès.

Sur ces mots, qui sont en même temps un souhait et un heureux présage, je veux prendre congé ; mais M. Plumet, très aimablement, tient à me déposer, en automobile, au journal. J’accepte d’autant plus volontiers

que je ne serais point fâehé d'entretenir le distingué architecte de la maison économique dont il a conçu et mûri les plans.

Le monstre moderne trépide d’impatience devant la porte. Nous y prenons place et, tout de suite, je pose à mon compagnon de route la question intéressante. Il s’empresse de répondre :

— La maison que nous avons édifiée à l’Exposition de l’Habitation ne répond qu’à moitié à mes vues. Forcément, ces constructions hâtives présentent des côtés défectueux. Ce n’est pas encore là le vrai foyer.

— Et quel serait-il, ce vrai foyer ?

— Il y aurait d’abord la vaste salle où les parents, les amis, les voisins pourraient se grouper aux jours solennels de la famille. Cette salle verrait les joies et les deuils. Avec sa longue table, ses bancs, ses chaises, ses larges baies ouvertes sur la rue pendant le jour, et,

le soir, parfaitement closes, elle serait l’endroit des repas et des conversations. De là, on verrait passer la vie du dehors au travers des carreaux, on s’y reposerait du travail du jour en un délassement commun aux heures paisibles de la veillée.

Au premier étage serait reportée toute l’intimité. On y verrait trois chambres : l’une pour les parents, l’autre pour les garçons, la dernière pour les filles. La salle de bains, les toilettes, les divers services s’inséreraient entre ces trois pièces principales et compléteraient, au mieux de la commodité de chacun, le plan de cet étage réservé par excellence à la famille.

Enfin, plus haut, rééditant la disposition de la salle inférieure, et pour utiliser, par exemple, le surplus des combles, on organiserait le grand atelier de travail où le père, après son repas du soir, pourrait venir diriger,

dans un sens pratique, et compléter de notions techniques l’éducation et l’instruction de ses fils. Là, l’un d’entre eux se perfectionnerait dans l’art de ciseler, on chercherait sur le tour la forme rêvée mais non définie, le père luimême mettrait la main à quelque travail, tandis que, d’autres soirs, ce serait l’autre fils, celui qui oriente son avenir vers les professions libérales, qui monterait seul dans l’atelier et s’y enfermerait tard dans la nuit, avec des écritoires et des livres.

Et puis, généreusement ouverte à tout ami, une chambre compléterait l’étage, chambre simple mais confortable. Un lit, deux chaises, la toilette et l'armoire, le papier clair sur le mur, la lampe sur la table, juste ce qu’il faut pour que l’étranger qui passera là une nuit s’endorme avec confiance dans un décor d’hospitalité sincère et sans phrases.

Et voilà la maison, groupant entre ses

quatre murs, en une stricte synthèse de la vie, les notions de la famille unie pour le travail en commun, avec les responsabilités de chacun et les devoirs de tous.

Et le loyer annuel ne dépasserait pas 800 francs, au maximum. »

Voilà, certes, un beau rêve. Ce nous serait une joie et un honneur de pouvoir contribuer un peu à sa réalisation.

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