FAUDRAIT FAIRE
Bien qu’il eût été naguère le collègue de mon regretté père au comité de la Société des gens de lettres, je n’avais pas l’honneur de connaître personnellement Marcel Prévost.
Mon excellent ami Louis de Robert, dont les lecteurs apprécient le talent délicat et tendre, avait bien voulu m’introduire auprès de lui. Ce me fut, j’en suis sûr, une très précieuse recommandation ; car M. Marcel Prévost ne m’accueillit point comme le monsieur qui vous vient interviewer et contre qui, malgré soi, l’on se tient en garde.
Il savait le but de ma visite, et, tout de suite, me tendit la main en souriant, dès qu’il m’eut rejoint dans le salon d’où j’avais à peine eu le temps d’apercevoir le jardin rempli de gai soleil.
— Venez par ici ; nous serons plus tranquilles pour causer.
Nous traversons la salleà manger, et M. Marcel Prévost m’introduit dans un fumoir meublé selon le style le plus pur du dix-huitième siècle anglais : divan de coin surmonté d’une étagère d’acajou, cheminée d’acajou, bibiio-
thèque, chaises légères, fauteuils harmonieux et confortables. Point de sculptures ou presque. L’acajou est ciré ; il a des tons chauds, et non pas cette teinte criarde que lui donne le vernis. Les meubles se détachent sur un papier jaune d’ocre décoré de grandes fleurs en camaïeu. Quelques gravures du dix-huitième siècle. La fenêtre nue laisse entrer le jour. On sera bien pour causer d’art dans ce décor, mais il ne figurera point à notre exposition d’art décoratif à la portée de toutes les bourses...
La conversation s’engage d’abord sur la Société des gens de lettres, sur son comité, que Marcel Prévost quitta lors de l’incident Rodin ; puis le nom de l’illustre sculpteur, les querelles auxquelles son Balzac incompris donna lieu, nous amènent à parler de l’art pour tous.
— C’est que je ne suis guère compétent ! s’excuse mon hôte, avec une modestie qui n’est point jouée.
L’AIIT POPULAIRE
Mais j’ai lu les Lettres à Françoise ; je les ai même relues. J’en cite à leur auteur (les passages qui le confondent :
« Jamais, jamais, sauf le cas d’indigence, on n’est excusable d’acheter pour son usage quelque chose de laid... Il est aisé, soit avec des exemplaires simples de styles anciens, soit avec ceux des styles modernes qui ne visent pas à l’extravagance, de s’entourer h peu de frais d’un décor agréable et durable. Durable : c’est important. Méprisons les gens qui changent à taut propos de mobilier! Ils n’ont pas le sens du foyer. N’installez que trois pièces de votre maison si l’argent vous manque, mais n’y tolérez rien de vulgaire, sous prétexte de provisoire. D’ailleurs, avec une personne de votre goût, on peut être tranquille. Je ne verrai pas dans votre salle à manger le buffet Henri II du faubourg Saint-Antoine, orné de perdreaux en saillie sur les panneaux, ni les affreux rideaux
en faux velours, ni les imitations de tapisseries, ni tout le luxe à bas prix... Vous ne choisirez que des choses jolies... »
M. Marcel Prévost s’avoue vaincu ; il sourit. Son visage est naturellement souriant. Ses yeux vous regardent bien en face. Au reste, il suffit d’avoir lu ses livres pour savoir qu’il est un charmeur.
— C’est vrai, confesse-t-il, j’aime les meubles, et Part du mobilier me passionne.
Je m’en doutais bien un peu. Nous allons nous entendre et je me hâte de poser les questions qui motivent mon enquête : Pourquoi le goût public dégénère-t-il ? Quels sont les moyens pratiques de le restaurer et de fournir aux bourses médiocrement garnies des objets artistiques à bon marché ?
Ici, Marcel Prévost m’arrête :
— Voilà deux mots, me dit-il, art et bon marché, qui ne vont guère ensemble, puisque l’Art,
L’AKT POPULAIRE
au point de vue pécuniaire, est objet de luxe. Les bons bois à sculpter sont chers.
— C’est vrai ; mais pourquoi des sculptures ? Ne pourrait-on, par exemple, pour le prix que coûte un meuble affreusement travaillé, donner un meuble simple, de lignes harmonieuses et qui gagnerait en solidité et en beauté ce qu’il perdrait en ornement? D’ailleurs, nous prenons le mot Art dans son acception la plus large, celle de la définition de Taine : « L’Art résume la Vie... » En beauté... Vous, mon cher président, ne préféreriez-vous pas un meuble de bois blanc au funeste buffet Henri II ?
— Certes ! Et, tenez, les meubles hollandais répondent parfaitement à votre concept de simplicité harmonique.
Nous sommes d’accord . Je reprends mes questions, et M. Marcel Prévost y répond ainsi :
— L’éducation artistique est extrêmement
défectueuse en France. Gela provient surtout et presque uniquement de l’anarchie artistique des dirigeants intellectuels. Il n’y a plus « une école », mais « des écoles », autant d’écoles que d’artistes. Or, le peuple n’a jamais été ouvert à la compréhension de l’art qu’aux, époques où il existait une école directrice au sommet de la hiérarchie. Voyez l’Italie. Le mouvement des Primitifs et de la Renaissance se perpétue encore chez le peuple. L’Italien le moins cultivé nous étonne par ses appréciations exactes sur un Vinci, un Donatello, un Giotto, qu’il distingue de leurs devanciers. En France, il n’en est point de même; sauf, peutêtre, en littérature, où le romantisme d’abord, puis le naturalisme, ont laissé une empreinte profonde : nous avons eu des bourgeois passionnément romantiques et des Eloa en robe d’indienne. Mais, dans les arts décoratifs, l’anarchie règne. Ceux qui l’enseignent ne s’en-
tendent pas, manquentde direction commune. Il nous faudrait un Ruskin.
« Quant aux visites dans les musées, elles sont toujours utiles, à condition d’être dirigées par un guide supérieur : un Carrière, par exemple. Ce grand peintre — le plus grand, peut-être, de notre époque — est encore un admirable écrivain. Sa brochure, V Homme visionnaire de la Réalité, est une conférence qu’il lit, au Muséum du Jardin des Plantes, devant un public populaire. Certainement, il dut charmer son auditoire, et Tes paroles qu’il a prononcées n’ont pas été vaines... Mais Carrière est un cicerone de génie , et les hommes de génie sont rares.
— C'est, dis-je alors, la même idée que vous développez dans les Lettres à Françoise à propos des livres scolaires. Ils devraient, selon vous, être confiés, pour chaque branche
d’enseignement, à des techniciens éminents : des Foncin, des Guizot.
— En effet.
Et M. Marcel Prévost poursuit :
— Le projet de magasin où l’acheteur trouverait des objets sincères, bon marché et artistiques, me paraît éminemment excellent. Mais, encore ici, je voudrais que de grands artistes fussent chargés de dessiner les modèles ; car les artisans, mal dirigés dans les écoles d’art décoratif, ont perdu la tradition et subissent l’influence de cette anarchie dont nous parlions tout à l'heure. Actuellement, on cherche trop l’ornement. Gela vient peut-être de ce que le Français est sculpteur sur bois par tempérament. C’est vrai (et mon interlocuteur sourit malicieusement), avez-vous remarqué que la plupart des Français sont sculpteurs en bois? En Angleterre, au contraire, on est surtout ébéniste. C’est pourquoi, sans doute, le meuble
a fait tant de progrès chez nos voisins. Leur exemple peut nous donner confiance, à condition, toutefois, que le fabricant consente à suivre une influence supérieure directrice.
— Et le concours d’intérieurs ouvriers ?
— Parfait. Il sera la suite, le couronnement de l’exposition d’art décoratif qui fournira des types d’intérieurs simples et peu coûteux. Cela pourra constituer une œuvre excellente, au même titre que celle des logements ouvriers, depuis si longtemps à l’étude... Mais, — ajoute mon interlocuteur, — pour défendre son foyer contre la laideur, pour l’aimer, il faut avoir le temps de s'en occuper, il faut du loisir. C’est dire que, dans la recherche de la solution du problème, on en revient forcément à la question sociale : celle de la vie moins surmenée, plus libre, plus digne aussi, de l’ouvrier. Un mécanicien, un ajusteur, travaillant normalement, pourrait devenir un ((monsieur », sa jour-
née terminée, au même titre que l’employé. Gela se voit à Copenhague, dans d’autres villes du nord de l’Europe. Pourquoi n’en serait-il pas de même en France ?...
Nous nous sommes levés. Je jette un dernier coup d'œil sur les meubles anglais si peu semblables aux objets bistournés que des tapissiers en délire qualifient de style moderne. La fenêtre encadre les verdures neuves du jardin ensoleillé. M. Marcel Prévost me tend une main cordiale, me reconduit par la salle à manger aux boiseries blanches, meublée selon le goût de la fin du dix-septième siècle, jusqu’à l’antichambre, blanche également. On se croirait à la campagne, dans ce coin de Passy tranquille, un peu provincial.
Et j’emporte de cette visite un précieux souvenir d’art et un encouragement.