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ÉDUCATION ARTISTIQUE

Que l’éducation artistique soit à peu près nulle en France et le goût égaré, c’est un axiome sur lequel toutes les personnalités que j’ai vues jusqu’à ce jour sont tombées d’accord sans discussion.

M. Frantz Jourdain, lui aussi, constate que nous traversons, depuis la Restauration, une crise contre laquelle on commence seulement à réargir. L’amour du compliqué, la mode du bibelot, dévoyèrent d’excellents esprits. Le snobisme, cette maladie moderne qui n’épargne aucune classe de la société , s’en mêla. Les marchands fournirent, moyennant un prix « défiant toute concurrence », des meubles grossièrement sculptés, qui donnaient à l’acheteur médiocrement opulent l’illusion de posséder un mobilier tout semblable à celui du riche financier.

De meme pour les bibelots inutiles et laids qui encombrent la cheminée, flanquant la pendule affreusement dorée, sans souci de l’harmonie.

Chacun veut briller aujourd’hui, môme au prix du ridicule, et l’on a sur la beauté des idées fausses.

— Or, le difficile, me dit M. Frantz Jourdain, n’est pas tant de donner aux gens des idées nouvelles que d’arracher les idées fausses enracinées par plusieurs générations successives, et qui nous portent à préférer le convenu au réel, le compliqué au simple, et à nous hypnotiser un peu trop sur les formules anciennes, au lieu d’en chercher de nouvelles qui soient appropriées à notre vie moderne.

En peinture, par exemple, il est de bon ton,

— et c’est une théorie que M. Péladan, dont j’admire d’ailleurs le talent, a mise à la mode

— de prétendre que, depuis Raphaël, les

artistes n’ont produit que des croûtes dangereuses à regarder. Aussi, qu’arrive-t-il ? Le peuple, qu’aucune culture spéciale ne prépare à comprendre la Joconde, l’admire de confiance, quelquefois, et, pour satisfaire le désir de beauté qui est en lui, s'extasie sincèrement sur les nymphes au cold cream...

— Selon la manière de M. William Bouguereau.

Mon interlocuteur sourit et poursuit :

— Cependant, nous avons des peintres, de très grands peintres ; les Puvis de Chavannes, les Besnard, les Carrière. Ils produisent des œuvres admirables et bien vivantes. Ils font cc que faisaient Vinci, le Corrège et Rembrandt ; ils prennent leurs modèles dans la vie, autour d’eux. Si Vinci s’était contenté d’admirer ses prédécesseurs, aurions-nous la Joconde ?... En vérité, il y a des moments où je me demande si les Vandales n’avaient pas raison de détruire

les œuvres d’art. Ils empêchaient cette suggestion stérile du passé !...

Mais ce n’est qu’une boutade qui nous divertit, etM. Frantz Jourdain, sur un ton de confidence, avec une nuance de tristesse, reprend :

— J’ai fait naguère, au Panthéon, sur les fresques de Puvis, une conférence qui m'a prouvé combien il est difficile de déraciner les fausses notions de beauté ancrées dans l’esprit populaire. Je venais de passer en revue l’œuvre admirable du maître, en montrant les qualités de dessin, de peinture, d’homogénéité propres à ces chefs-d’œuvre et qui les mettent à cent coudées au-dessus des ouvrages voisins. En terminant, je vantais la sérénité, le recueillement de la Sainte Geneviève veillant sur la ville endormie. Mes auditeurs donnaient des signes d’approbation. Il me semblait que tous avaient compris, quand, soudain, m’étant tu, j’entendis derrière moi l’un des visiteurs

s’extasier sur une fresque très inférieure. Evidemment, il n’avait en rien profité de la leçon.

— Alors, demandai-je, vous n’êtes point partisan des visites aux musées ?

— Si, mais à condition que les visiteurs aient reçu une culture préalable.

Cette culture, — poursuit M. Frantz Jourdain avec cet accent convaincu qui est un des charmes de sa physionomie, — cette préparation, on la trouverait dans l'admiration de la nature. Qu’on apprenne donc au peuple à regarder autour de lui, à guetter la beauté qui est en tout, partout, dans le pays qu’il habite... Si pressé que je sois, je ne manque jamais de m’arrêter en traversant un pont, pour admirer la féerie mouvante du fleuve, les belles statues vivantes que sont les débardeurs au torse nu, musclé, couleur de bronze. De la terrasse des Tuileries, l’œil du spectateur embrasse un

paysage unique... C’est cela qu’il faut enseigner au peuple : qu’il aime la vie, qu’il la comprenne. Alors, dans les musées, il comparera ce qu’il aura vu avec la manière dont les artistes, nos ancêtres, interprétaient la vie de leur temps, et, dans la peinture moderne, il aimera le reflet de notre vie contemporaine.

Car il nous faut un art moderne, adéquat à nos âmes modernes, au progrès. En matière de mobilier, de décoration, un grand effort se dessine depuis une dizaine d’années. Malheureusement, à côté d’heureuses tentatives, il s’en montre d’insanes, et c’est d’après cellesci seulement qu’on juge de l'ensemble. C’est un tort.

Le grand remède, à mon avis, pour sortir des tâtonnements, pour nous débarrasser de toutes les idées fausses, lourdes et encombrantes, c’est de revenir à plus de simplicité. Montrons que,

sur une cheminée, un vase de grès ou de verre, sans ornement et contenant quelques fleurs, est d’un effet plus décoratif, plus réellement beau, que le groupe idyllique en zinc repoussé et doré ; qu’un buffet, pourvu de moulures droites, simples, est d’un effet plus heureux que le meuble Henri II de pacotille.

Je sais bien qu’il faut lutter ici contre le désir de briller; mais n’est-il pas aisé de prouver que le faux luxe n’en impose à personne?...

Je parle alors à mon hôte de nos projets : magasin, exposition et, surtout, le plus cher de tous, le concours d’intérieurs ouvriers.

Avec enthousiasme, M. Franfz Jourdain accueille ces idées :

— Enfin, me dit-il, on va donc en venir à une réalisation pratique, au lieu de s’en tenir aux dissertations ! Je ne saurais vous dire combien cela me réjouit; le concours d’intérieurs ouvriers particulièrement. Je forme, dès

maintenant, les meilleurs vœux pour sa réussite, et il réussira !

Je quitte sur cet encouragement, — d’autant plus précieux qu’il nous est donné par un homme éminemment compétent,— mon aimable confrère, qui veut bien, en me reconduisant, nous offrir pour notre concours l’appui de la Société le « Nouveau-Paris », qu’il préside.

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