UNE VISITE CHEZ RODIN. — TRAVAILLONS J
Vous êtes-vous figuré, quelquefois, le cabinet de travail de M. Bergeret, — moins le mannequin d’osier ?... C’est celui de Gustave Geffroy. Une vaste pièce, régulière et nette comme sa pensée, comme son style, très claire et pourtant recueillie. Des meubles sobres, peu nombreux, symétriquement rangés et vêtus de housses. Point de bibelots frivoles, mais des œuvres d’art ; aux murailles, des Carrière noyés d’enveloppe. Les murs sont épais, les portes doubles. Du silence. La maison n’est point une de ces modernes constructions de verre où l’on vit à la merci du voisin, mais une honnête demeure solide et bien défendue, où l’on a le droit de
L’AIIT POPULAIRE
réfléchir. Dos fenêtres, sûrement, on doit apercevoir les ormes du Mail.
Que de livres dans cette pièce ! 11 y en a partout: ils s’alignent, au long des rayons, jusqu’au plafond ; ils surchargent la longue table de travail ; ils font un piédestal digne d’elle à l’admirable Victoire de Samothrace, qui se dresse, énorme, inspiratrice de Beauté.
Gustave Geffroy est un grand critique, un grand écrivain, un grand artiste. Il aime la vie sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations. Il est un des plus libres, un des'plus clairs esprits de ce temps.
Comme tant d’autres, il ne cherche point, dans les œuvres qu’il critique, le défaut sur quoi pourra s’exciter sa verve, la faute de dessin, de couleur ou d’impression que l’on brandit comme une massue pour en assommer l’auteur. Parce qu’il est lui- même créateur, il respecte l’effort d’autrui, même l'effort mal-
heureux. Parce qu'il est sensible, il cherche, dans chaque chose, ce qui est digne d'être admiré, et il admire .
Alors que le? snol s — car le su : sme a ceci
de précieux qu'il est infini, comme la bêtise — alors . lés snobs s’esclaffaient devant les œuvres de Raffaelli. de Carrière, de Monet. de Sisley. il prit la défense de ces artistes courageusement — victorieusement.
Mais c'est au peuple surtout que vont les préférences de sa nature. C'est pour lui qu’il a publié les huit volumes de sa Vie artistique, pour lui qu’il réclame, d une voix infatigable et qu'on n'écoute pas assez, la création des Musées du soir.
Gustave Geffrov a tant écrit sur cette question de Part populaire, il a été si souvent interrogé par des confrères plus ou moins scrupuleux, que j^hésitais moi-même à me présenter chez lui dans le dessein de con-
naître son opinion pour la Presse. .Je l’ai fait pourtant, et je m’en félicite, car l’accueil fut charmant. Et pourtant certains journaux ont abusé de l’enquête. On consulte les écrivains notoires sur les plus sottes questions : « Que pensez-vous de la crinoline? — Quelle sera, cet hiver, la note féminine ? » C’est un moyen de se procurer à bon compte de la copie signée de noms illustres ; mais cela devient fastidieux. On ne répond plus ; on se défend jalousement contre les visiteurs indiscrets.
Au demeurant, je n’ai point eu, — je le répète, — à subir les conséquences de ces fâcheux procédés. Gustave Geffroy a tenu à me montrer que, si l’Académie française est un salon, l’académie Goncourt en est un autre. Il m'a reçu avec cette courtoisie parfaite qui est la compagne du grand talent. D’ailleurs, j’ai dit déjà que la Presse jouit de l’estime de
tous les artistes : ses collaborateurs en bénéficient.
Quand nous fûmes assis côte à côte, sous les ailes éployées de la Victoire, Gustave Geffroy répondit à ma question : Pourquoi le goût artistique est-il à peu près nul et quels moyens pratiques de le régénérer ?
Selon lui, l'industrie a changé les conditions du travail d’art. Le machinisme, dont il faut louer, d’autre part, les services, a désappris l’habileté aux doigts intelligents de l’ouvrier. Le geste de mouvoir un levier est insuffisant pour exercer la main et le cerveau qui menacent de s’atrophier.
Le remède ? Gustave Geffroy l’a indiqué dans sa Vie artistique : apprendre les arts du dessin dont l’enseignement, il faut bien le dire, est à peu près nul, non seulement dans le peuple, mais aussi dans la bourgeoisie et dans les hautes classes.
Quel est celui d’entre nous qui pourra se vanter d’avoir appris le dessin au lycée, au collège, à l’école? De tout temps, on a classé le dessin parmi les arts d’agrément, — deux mots qui hurlent effroyablement de se voir accolés! — On lui consacre deux heures par semaine, et le prix de dessin, — s’il n’est un fort en thème, — est assez volontiers considéré comme un imbécile. Le professeur, — sait-il seulement dessiner? je n’oserais l’affirmer, — passe entre les rangs, distribue quelques punitions à ceux qui usent de la règle de papier formellement interdite etrespecte le sommeil de l’élève paisible, endormi devant la Niobé de plâtre, ou quelque ornement ennuyeux et ridicule.
Et notez que ce sont là les privilégiés, les futurs bacheliers. Que sera-ce pour les enfants du peuple, pour ceux qui fréquentent l’école jusqu’à treize ans et prennent ensuite « le chemin de la vie »
Et pourtant l’étude des arts du dessin ne serait-elle point le moyen le plus propre à meubler leur jeune cerveau de formes impeccables et le meilleur apprentissage afin de comprendre la beauté qui est en tout ?
« Le dessin, dit Ruskin dans les Modem Pointers , — et en cela il est d’accord avec Gustave Geffroy, — le dessin est d'une plus réelle importance pour la race humaine que l’écriture, car les gens peuvent difficilement dessiner quelque chose sans être d’une réelle utilité aux autres et à eux-mêmes, et peuvent difficilement écrire quelque chose sans perdre leur temps et celui des autres. »
Il faut donc apprendre à dessiner, comme on apprend à lire et à écrire, comme une chose utile, indispensable, et non pas comme un « art d’agrément ». C’est la connaissance. — et la connaissance approfondie, — du dessin qui développera chez l’individu le sens critique
grâce auquel il pourra juger sainement de la beauté des choses. C’est la science du dessin qui permettra à l’artisan de créer les modèles artistiques, c’est-à-dire sincères, simples, utiles, suivant le principe de tout art ; et ces modèles, il les créera mieux que ne le saurait faire le plus génial artiste, parce que, à sa science du dessin, il joindra des connaissances techniques qui lui permettront de se rendre compte de la possibilité d’exécution des modèles qu’il aura conçus.
Enfin, sachant dessiner, l’ouvrier discernera du premier coup d’œil la laideur, la grossièreté des camelotes que lui offre l’industrie moderne. Il les refusera, il forcera les fabricants à sortir de leur inertie.
Tel est le remède que propose Gustave Geffroy. J’ai dit qu’il réclamait depuis longtemps, comme corollaire, la création de musées du soir ouverts à l’ouvrier. Espérons
qu’un jour prochain sa voix sera entendue.
Avant de quitter le maître écrivain, je lui parle de notre concours d'intérieurs ouvriers, sans trop insister; car je sais qu'il n’est point partisan des classements, des attributions de récompenses et des compétitions qu’elles engendrent. Par un penchant de samature altruiste, il prévoit le sort de ceux qui ne seront pas primés, et les plaint.