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DU RELÈVEMENT MORAL

Le monde des artistes et des connaisseurs professe pour le talent de M. Albert Besnard, comme pour la clairvoyance de son esprit actif, une très réelle admiration. Aussi ai-je eu grand plaisir à l'entretenir des questions qui nous sont chères, dans le vaste atelier de la rue Guillaume-Tell, garni de meubles anciens, confortables et accueillants.

— Il faut avouer, me ditM. Albert Besnard, que l'art, la littérature, le théâtre ont tout fait pour égarer le goût du peuple, pour le rendre indifférent à des œuvres dont luimême forme le principal sujet, pour le placer, en un mot, au delà de la vérité de ses sensations. C’est pourquoi, si vous lui de-

mandez comment il désire décorer scs palais civiques, il exigera de vous des Nymphes et des Amours, des flots azurés crêtés d’argent, des lointains roses... que sais-je? tout ce qui, dans son imagination, signifie : liberté, oisiveté, richesse — et domination.

Lui montrer, sur les murs des édifices publics, la réalité de sa vie, lui est aussi pénible que le serait à un malade le spectacle de ses maux sur les murs de l'hôpital embués de son baleine fiévreuse.

C’est que le peuple est, avant tout, imaginatif, sans cesse dans l'attente du mieux qui doit remplacer le pire où il se débat. C’est grâce à cet état de rêve qu’il supporte sa vie ; et le faux luxe qu’on lui reproche de chérir est la naturelle conséquence de cet état d’âme.

Gomment donc faire pour lui substituer une médiocrité harmonieuse? Il y aurait bien

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le moyen d’instituer la « catégorie », — vous allez voir ce que j’entends par là ; — mais la catégorie a ceci de blessant, pour une àme française et parisienne surtout, qu’elle est une ironie permanente, en contradiction, — apparente, je le veux bien, — avec toute idée libérale.

Je dis ceci en souvenir d’une sensation éprouvée à Londres, lorsque je m’y installai, il y a vingt-cinq ans. Ayant à meubler mon home, je m’adressai à l'une de ces grandes maisons de commerce qui entreprennent, de la cave au grenier, la décoration et l'aménagement d’une demeure. L’employé me demanda dans quelle « catégorie » je désirais faire mes achats. Je choisis celle qui s’accordait le mieux avec ma bourse. Ce devait être la troisième. Un peu moins engageant, le commis me fit voir tout ce que je pouvais décemment ambitionner, vu la modestie de

mes désirs. Cependant, comme les draps et certains meubles me paraissaient insuffisants, j’émis la volonté de prendre dans la deuxième catégorie l’indispensable, et dans une autre, supérieure, les draps, certains fauteuils, etc.

L’employé fit le geste — ma parole ! — de tout serrer, et, m’enveloppant du dédain bleu de son regard insolent, m’indiqua nettement l’impossibilité de comprendre un acheteur aussi incongru.

Il m’obligea à le réconforter de mon impertinence française. Je lui déclarai que je me contenterais de casseroles veuves de mon chiffre, mais que j’entendais être aussi bien assis et couché que Sa Grâce le Duc de Wellington en personne.

La même scène se reproduira avec l’ouvrier français désireux d’utiliser ses économies à l’achat d’un mobilier.

Il n’y a que dans les pays protestants que pareille idée puisse trouver sa réalisation.

Vous souvenez-vous des Temps difficiles , de Charles Dickens, et de cette tristesse d’enfant auquel on ne permet rien que de raisonnable ; à qui Ton démontre qu’un tapis fleuri est une stupidité, parce qu’on ne marcherait pas ainsi sur des fleurs ; à qui l’on interdit la vue de gravures joyeuses, sous prétexte qu’elles sont inutiles à son progrès moral ? Et vous souvenez-vous que cet enfant meurt d’ennui ?...

Non!... Je suis pour la liberté du choix, même mauvais, pourvu quïl soit T expression vraie d'un désir et d'une nécessité.

— Pourtant, — poursuit M. Besnard, en réponse à une objection que je lui fais, — c’est un devoir, en effet, d’éveiller le goût chez les gens du peuple ; et le premier effort à tenter dans ce but devrait être de relever en eux le

niveau de l'estime du prochain et d’euxmêmes. Pour ce faire, il n’y a qu’un seul et unique moyen : supprimer l’immonde cabaret, club louche où se vicient les paternités ; réglementer la propreté dans les rues et les édifices publics; en un mot, proclamer et affirmer que, dans un pays libre, nul n’a le droit de salir un domaine qui appartient à tous.

En Italie, dans tous les lieux de rassemblement, on lit ceci : « Par décence et salubrité, on est prié de ne pas cracher. » Et l’on ne crache plus, en Italie, comme il y a trente ans.

On m’a conté qu’à New- York, le passant qui déchire une lettre et en disperse les fragments sur le trottoir est passible d’une amende. Belle démonstration de solidarité morale.

Lorsque l’homme des villes, ouvrier ou

petit bourgeois, aura compris la signification

de ces deux exemples, vous le persuaderez mieux d'écouter les enseignements du goût, car vous n’aurez plus affaire à un être hâtif et dégoûté de soi-même, qui ne sait encore rien vouloir parce qu’il est hors d’état de jouir de quoi que ce soit.

D’ailleurs, son esprit désembrumé n’aura plus besoin de guide. Il se renseignera vite sur ses propres désirs, dont l’expression sera conforme à son moral régénéré.

Fermez les cabarets, et vous redonnerez au peuple le goût du chez-soi, qui enfantera le goût de l’art dans la vie.

— Dois-je, après cela, vous demander ce que vous pensez des visites aux musées ?

M. Albert Besnard me répond :

— Seront-elles plus efficaces pour les gens du peuple, qu’elles ne le sont pour nous, les artistes, qui y passons notre vie?...

Puis, après un silence :

— Vous auriez l’idée d’un magasin tenu par un commerçant intelligent qui se laisserait guider par des techniciens autorisés dans le choix d'objets sincères, bon marché et artistiques?... Mais quels seraient vos techniciens?... Et qu’importe le mensonge de la matière, à la création de l’œuvre d’art ?... Oubliez-vous que la plupart de l’argenterie du dix-huitième siècle est plaquée, et les plus belles terres-cuites de la môme époque n’étaient-elles pas travesties en marbre ou en bronze ?

— Regrettons-le. Peut-être n’est-il pas utile de suivre cet exemple.

— J’espérerais davantage en votre idée d’exposition d’art décoratif bon marché et de concours d’intérieurs ouvriers. C’est une réalisation pratique intéressante et séduisante. Toutefois, que de difficultés vous aurez à vaincre, pour la fabrication de vos spécimens !

L’industrie triomphante a tout abîmé, tout avili.

En se substituant à la main de l’homme, elle a tué l’âme des choses, détruit l’exquise harmonie entre le créateur et son œuvre. Le rythme est mort !

Mais M. Albert Besnard approuve nos projets. Que leur exécution soit ardue, nous n’en doutons pas : on ne remonte point sans difficulté le courant des opinions fausses, et le terrible: «A quoi bon?» est un redoutable adversaire.

LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE d’aRT POPULAIRE ET D’HYGIÈNE.

Pendant que la Presse publiait l’enquête qu’on vient de lire, une société internationale d’art populaire et d’hygiène se constituait à Paris, sur l’initiative de MM. Jean Lahor,

L. Bonnier, Alexandre Charpentier, Roger Marx et Pierre Roche, Mabillau, directeur du Musée social, et H. Rivière, l’imagier populaire.

Dans la séance d’organisation, tenue le 2 mai 1904, salle du Musée social, M. G. Picot, président de la Société des habitations à bon marché, fut nommé président d’honneur, et

M. Jean Lahor, président effectif de la nouvelle société.

Celle-ci, société de propagande, a pour but : 1° De soutenir, d’étendre, de presser le mouvement de Y art à tous , en tout et partout , et d’obtenir ainsi au plus tôt une amélioration générale, hygiénique d'abord, esthétique aussi, de la vie des classes populaires ;

2° De donner dès lors l'aide la plus active aux œuvres du logement, de l’habitation à bon marché, du mobilier et de la décoration à bon marché, des nourritures à bon marché, se rattachant étroitement d'abord à la Société française des habitations à bon marché;

31 D’éveiller ou de réveiller des soucis, des goûts esthétiques dans les foules populaires et préparer, après la décoration du logis, du home , celle de tout édifice destiné aux besoins publics, écoles, instituts, bibliothèques populaires, petites mairies, hôpitaux, sanatoria, casernes, petites gares de chemins de fer, auberges, etc. (les questions des usines-homes ou usines-clubs

et des garden-cilies entrant aussi dans son programme), et d’ouvrir de la sorte au rêve, aux études, aux travaux des artistes un champ d’activité sans limites.

4° Elle a pour but de faire renaître en nos provinces les industries d'art, aujourd’hui languissantes, et de travailler de toutes ses forces à la décentralisation artistique ;

5° Enfin, dans ces intentions, elle veut provoquer : a) la formation de musées provinciaux, en chacune de nos anciennes provinces ;

b) Celle d’un musée général dart populaire à Paris ;

c) Et d’un musée d’art social, où Ton réunirait les projets, les plans , les reproductions graphiques, les maisons, mobiliers et décoralions à bon marché, les projets, les plans, les reproductions de tout édifice destiné aux besoins publics, en France et à l’étranger, etc.

En outre, la Société projette une exposition

d’art populaire et d’hygiène, dont voici le programme :

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