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UNE VISITE CHEZ RODIX

Ce que m’avait dit Geffroy au sujet de l'industrie, Rodin me l’a répété sous une autre forme, mais avec autant de fougue : aussi n’est-ce point sans motif que je groupe dans un même article les opinions de ces deux artistes dont les esprits voisinent en plus d’un point. Pourtant, l’activité de Gustave Geffroy s’extériorise davantage que celle de Rodin.

Celui-ci, pour mener à bien son œuvre de géant, a besoin d’y concentrer toute son énergie.

Rue de l’Université, proche le Champ de Mars, au dépôt des marbres, est l’atelier du maître, où il m’avait écrit qu’il m’attendrait, ce jour-là, vers quatre heures. J’étais ému en y arrivant, à la pensée de passer quelques instants tête à tête avec l’un des plus puissants génies de ce temps. Les paroles qu’il m’a dites sont si nombreuses, elles se succédèrent, pendant une heure que dura ma visite, avec une diversité si rapide, qu’il faudrait pour les relater plus que l’espace dont je dispose ici. Ce sont des impressions générales, des réflexions suggérées par le verbe du maître, que l’on trouvera dans les lignes qui vont suivre.

Sur la vaste cour, où picorent des poules familières parmi l’entassement des blocs de

pierre, s’ouvrent les portes grises et uniformes de quelques ateliers. Le concierge officiel et ironique, qui consent à me guider, m’assure que ('Monsieur Rodin » ne me recevra pas, ayant modèle. Cette menace me laisse froid. En effet, Rodin paraît sur le seuil de son atelier, et me fait entrer, en souriant dans sa grande barbe, derrière les verres du pince-nez qu’illuminent ses clairs yeux de flamme mobile. 11 me reçoit, malgré le modèle : un tanagra parisien qui n'est point désagréable, et à qui il conseille, plein de sollicitude, de remettre sa chemise, afin de ne point prendre froid.

Tant de bonhomie simple me met à l'aise ; j’accepte, après quelque hésitation, l’unique fauteuil (Empire) de cette immense cellule monacale, aux murs nus comme céux d’une église. Et c’est une église, en effet, cet atelier où se célèbre le culte de l'Art, la religion de la Beauté.

Nous causons d’abord du Penseur qui résume toute notre intellectualité moderne, tout notre effort surmené, et que Rodin expose cette année à la Société nationale des Beaux- Arts. Une revue dont j’ai parlé déjà : les Arts de la vie , que dirige mon ami Gabriel Mourey, a pris l’initiative d’une souscription publique en vue d’acheter cette admirable statue pour l’offrir aux Parisiens. C’est donc un sujet d’actualité.

Venant ensuite à la question qui motive plus spécialement ma visite, le maître, tout en roulant entre ses doigts des boulettes de glaise, d’un geste machinal, m’expose les raisons de notre dégénérescence artistique.

Selon lui, la machine a gâté la main de l’ouvrier *, elle lui a désappris le travail. L’industrie, en lançant dans le commerce des objets inférieurs, toute la pacotille du faux luxe, de « l’article de Paris », a corrompu le goût.

Nous avons perdu la tradition, la saine tradition que se passaient de père en fils les artisans d’autrefois. Partant , plus de science ni de conscience, ni d’organisation du travail.

Puis ce sont des digressions pleines d’intérêt. Le maître m’avoue son culte pour les vieux quartiers populaires et populeux, où il aime à se promener, le dimanche ; son respect pour le travail manuel. Je lui trouve, en l’écoutant, de curieuses affinités avecTolstoï, et je le laisse parler. Je m’en voudrais de l'interrompre, en le questionnant. Les phrases se succèdent, ponctuées par ce mot Travail qui revient à chaque instant, comme un leit motiv. Et l’heure s’avance. Il faut partir.

Dehors, par les vastes avenues silencieuses qui me semblent désertes et obscures, après l’heure d’intellectualité lumineuse que je viens

de vivre, je me remémore l’ardente parole, la parole pleine de flamme de Kodin : « Travaillons I Opérons, par le travail, la rénovation morale nécessaire. » Travaillons et agissons. Peut-être que notre effort ne portera pas des fruits immédiats ; mais nul effort n’est vain. D’autres, plus tard, quand nous ne serons plus, en profiteront. N’importe. C'est un devoir de vivre, d’agir. Et une phrase de Ruskin me revient à l’esprit, qui pourrait résumer la pensée de Rodin et nous servir de devise : Travailler, aimer, embellir, et la vie s’écoule.

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