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L'art pour tous

En toute affection, et pour tout rintjrêt qu'il n^a cessé de témoigner au développement de notre œuvre

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La joie esthétique offerte par l'œuvre d'art à certains hommes d'une éducation particulière et d'une sensibilité cultivée, peut-elle être étendue et devenir commune, quoique à des degrés différents, à toutes les intelligences, aux plus développées comme aux plus rudimcntaires ?

La question fut souvent et longuement controversée, et l'on penchait vers la négative, en refusant au peuple, à la foule, toute aptitude à sentir et à goûter la beauté. Mais cette opinion que ne sotitenait aucun argument valable, et qui ressemblait fort à un préjugé, presque unanime il y a quelques années, tend à décroître et à se modifier sous l'influence d'idées nouvelles, contrôlées par des faits. On n*ose plus affirmer qu'une classe de la société, par sa nature même, est à toujours exclue des jouissances élevées ^ de l'art, et l'on explique maintenant par son ignorance, l'indifférence qu'elle témoigne à son endroit.

Or, s'il CQ est ainsi, ne devons-nous pas, dans un esprit de justice, tenter de faire participer tous les hommes a de rares et hautes émotions, en leur apprenant à connaître les œuvres qui les suscitent ? Si l'on admet que l'art cesse d'être la fortune exclusive de quelques-uns, n'y a-t-il pas une sorte de pressant devoir pour ceux dont il a élargi et magnifié la vie, d'en enrichir ceux qui l'ignorent? 11 nous a paru que ce devoir était évident, et nous n'avons pas voulu nous y soustraire. Aussi, c'est dans le dessein de oommuniser la beauté, que nous avons formé notre groupe de propagande esthétique a L^Art pour tous ».

Déjà, un admirable mouvement d'instruction et d'éducation post'scolaires a répandu et démocratisé la science et les méthodes rationnelles, nous pensons que notre action peut harmonieusement le compléter.

En ces quelques pages brèves, j'exposerai son origine, les résultats c{ue nous en avons obtenus, les projet s que nous fondons sur son développement, et l'influence qu'elle est susceptible d'exercer sur les mœurs et la mentalité nationales.

Sur l'initiative d'Edouard Massieux, secrétaire de la jeunesse du XUP arrondissement, Gérault-Richard écrivit dans la Petite République, du 3o mars 1901, un appel aux intellectuels, sous le titre de a Pour l'art et pour les

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ouvriers ». Il disait : (( On n'a point accorde l'attention qu'il méritait à un récent article de M. Marcel Prévost, publié par le Figaro. La jeunesse pensante se demande souvent à quelle œuvre elle devra consacrer ses efïbrts, vers quels horizons elle dirigera ses pas. C'est un thème coutumier, au point d'en paraître banal. îl prête à des développements qui manquent moins d'éloquence que de variété.

)) M. Marcel Prévost a soumis à ses contemporains un programme digne des plus orgueilleuses ambitions.

» Il regarde le monde avec des yeux qui voient. Il connaît, pour l'avoir étudié, le problème dont la société est en mal. Les conflits, de plus en plus fréquents et grandioses, entre le travail et le capital, sollicitent sa curiosité, et il a assez de noblesse pour ne point cacher ses sympathies.

» Ce qu'il demande aux littérateurs, aux artistes, aux bourgeois instruits que le souci de leurs privilèges de classe n'abêtit pas, c'est de partager avec le prolétariat les biens intellectuels. Il est aussi pour de larges réformes sociales qui procureraient aux ouvriers une vie moins accablée.

» Je m'étonne que l'appel de M. Marcel Prévost n'ait pas ouvert, dans la presse bourgeoise, le champ aux controverses. Sans doute, d'autres préoccupations, plus pratiques en apparence, sollicitent l'attention et la verve des écrivains.

)) Mais l'article de l'auteur du ScoPpion me revenait à la mémoire, pendant que je conversais tantôt a\ec le citoyen Edouard Massieux, secrétaire de la Jeunesse socialiste du XII I\ Notre jeune Camarade me demandait de

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communiquer aux artistes et écrivains indépendants et épris de solidarité un projet que, pour ma part, je trouve fort alléchant.

» Il s'agit de l'organisation de visites éducatives dans les musées. Les groupes de jeunes socialistes prendraient rendez-vous le dimanche avec ceux des artistes et des écrivains que leur proposition séduirait et visiteraient, sous leur conduite, les musées de Paris et des environs.

)) Il me suffit de mettre en circulation l'idée de nos camarades pour qu'elle suscite les concours les plus autorisés. Et je me contente de donner ici l'adresse du groupe dont Massieux est le secrétaire, en priant les intellectuels amis]des travailleurs de se mettre en rapport avec lui, au siège de la Probité. Société coopérative, 12, rue Coypel. »

A la suite de cet article, nos camarades me demandèrent de les aider à réaliser leur projet. Ils connaissaient la propagande d'éducation que j'avais entreprise depuis 1897, par le Théâtre civique, et ils savaient qu'il était contenu dans mes plans. Je leur répondis aussitôt, et c'est vers le milieu d'avril 1901 que nous eûmes la première réunidn préparatoire pour la constitution de notre groupe. Ils me convoquèrent, et je trouvai le soir, dans une petite salle de marchand de vins, une quinzaine de jeunes gens de métiers divers. Il y avait des tanneurs^ des mécaniciens, des éhénistes, des employés d'administration, et tous me parurent très résolus à consacrer à l'art la matinée du dimanche, leur jour de repos.

Je fis une courte causerie, et ils me pressèrent de questions qui me prouvèrent leur impatience d'apprendre, de

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pénétrer dans un monde de choses dont ils soupçonnaient confusément la magnificence et la vertu éducatrice. Il me fut très difficile d'être simple et clair/ des visages tendus épiaient mes paroles, et, comme vers la fin de notre conversation, une jeune fille s'était assoupie, la tête sur la table, entre ses bras, je me pris à sourire. « Excusez-la, me dit son frère, je la conduis dans toutes les réunions... Nous nous sommes couchés tard hier, et elle est fatiguée... Mais vous verrez, elle ne manquera pas une seule visite. )) En effet, cette jeune fille est devenue une de nos fidèles adhérentes.

Mes nouveaux camarades m'accompagnèrent jusqu'à la plus prochaine station de tramAvays, et tout en descendant l'avenue des Gobelins nous continuâmes à deviser fraternellement. C'était une nuit fraîche d'avril où l'on sentait toutes les sèves frémissantes de vie ; des étoiles limpides brillaient au ciel d'azur profond ; il y avait, dans l'air et dans les yeux de mes compagnons comme une allégresse de printemps. En une seule soirée, ils ne purent épuiser toutes les questions cpi'ils m'avaient préparées, et nous convînmes qu'avant d'entreprendre nos visites, il serait vitile d'avoir une deuxième réunion.

Elle eut Heu dans la même salle que la première, et Emile Chauvelon, professeur au lycée Voltaire, qui, de suite, se dévoua au succès de notre tentative, v apporta des photographies de chefs-d'œuvre. Elles commencèrent l'éducation artistique de nos camarades, et ils n'en attendirent qu'avec plus d'impatience la visite inaugurale.

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