VISITES AUX MUSÉES
Nous nous donnâmes rendez-vous, le dimanche, 21 avril 1901, à 10 heures, au musée du Louvre. La première convocation, tirée à l'autocopiste, était ainsi libellée :
VART POUR TOUS Promenade au musée du Louvre.
Le dimanche 21 avril 1901 ^ de 10 à 11 heures. •
Visite aux salles des Antiquités asiatiques : VArt assyrien, l'Art phénicien ;
Les origines de l'Art sacerdotal et guerrier ;
L'interprétation des monuments funéraires : (une statue, un temple) ;
sous la conduite du citoyen Louis Lumet.
Ce n'est pas sans intention que j'avais choisi, pour ma conférence, un sujet austère et peu attrayant. Je voulais éprouver, non pas la sincérité des adhérents, elle était évidente, mais, en leur montrant des objets sans charme extérieur, m'assurer de leur esprit de suite, de leur persévérance.
Soit cpj'un certain nombre de nos camarades dut travailler, soit que d'autres fussent empêchés, nous ne nous
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trouvâmes que huit visiteurs au rendez-vous, place Saint- Germain-l'Auxerrois. Plusieurs d'entre eux s'étaient munis d'un crayon et d'un bloc de papier blanc pour prendre des notes. Quelle fufe ma causerie? Je m'appliquai moins à énumérer des dates et à citer des noms propres, qu'à évoquer, à propos d'une statue ou d'un fragment de temple, le milieu social qui les avait produits. J'essayai de rendre la vie aux pierres taillées que nous avions devant nous, en ressuscitant les idées et les sentiments qui avaient modelé leurs formes, réglé leurs attitudes, distribué l'ordonnance de leurs groupements. Ce n'est pas comme archéologue, avec une méthode critiqvie, que je parlai des œuvres qui nous sont parvenues des antiques civilisations assyriennes, et certes, je dus manquer de précision et de science ; mais je crois avoir provoqué, chez mes jeunes au^ diteurs, la sensation d'une époque, telle que je Fai eue moi-même, assez conforme, du reste, à ce que nous pensons être la vérité historique, dans l'état aêtuel de nos connaissances.
Notre petit groupe fut très remarqué par les gardiens du musée, et je me souviens encore de M. Ledrain, le savant conservateur qui nous suivait à distance, surpris et charmé sans doute, de voir des ouvriers s'intéresser aux vieilles pierres d'Assyrie. Il a bien voulu récemment nous prouver l'importance qu'il attribuait à notre œuvre, en nous consacrant une de ses leçons sur les antiquités assyriennes. Il l'a faite devant plus de quatre cents adhérents de VArt pour tous, avec toute son autorité d'assyrioiogue et avec tout le dévoueixient qu'il met au service des So-
l'art pouu tous
cietcs d'enseignement populaire. Mes sept auditeurs, en deux ans, s'étaient singulièrement multipliés !
La deuxième visite eut lieu le 5 mai 1901, également au musée du Louvre. J'y devais parler de l'Art égyptien. Est-ce que j'allais retrouver, place Saint-Germain-FAuxerrois, les mêmes visiteurs ? N'auraient-ils pas déserté des causeries trop arides ? De loin, j'aperçus le petit groupe patient qui m'attendait, et j'eus la joie de constater que le nombre de nos adhérents, non seulement n'avait pas diminué, mais qu'il s'était augmenté de cjuelques nouveaux venus, parmi lesc|uels plusieurs jeunes filles. Nous étions huit dans les galeries assyriennes, nous fûmes quinze à l'art égyptien. Pour l'exposer dans ses origines, le suivre dans son évolution, montrer la diversité de ses manifestations et l'unité de son essence, j'employai la même méthode d'évocation historique que celle dont je m'étais servi, lors de la première visite. Elle me donna d'excellents résultats, et mes auditeurs plus familiers, ma causerie achevée, m'adressèrent des questions, sur les points* qui leur semblaient obscurs. Je sus ainsi que leurs préoccupations immédiates s'attachaient aux arts appliqués, aux objets usuels, et qu'ils cherchaient à découvrir dans les civilisations antiques des analogies avec notre société contemporaine. Indifférents à ce qu'il y a de transitoire et de mort dans les œuvres du passé, ils essayaient d'en pénétrer la nature essentielle, la beauté significative et toujours vivante, par quoi les peuples se parlent entre eux, dans le temps infini. Leur besoin d'apprendre correspondait à ma conception de l'enseignement qui devait leur être offert :
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notre groupe était solidement et rationnellement constitué. Le dimanche 19 mai 1901, à la troisième visite', plus de quarante auditeurs écoutaient Emile Ghauvelon qui conférenciait sur la Peinture française aux xv® et xvi° siècles.
Chaque semaine nous amenait de nouveaux adhérents ; des promeneurs dans les musées nous demandaient des renseignements sur notre groupe ; pour répondre aux uns et aux autres, mes camarades me prièrent d'écrire une sorte de manifeste, sur notre propagande et nos tendances. En voici quelques extraits :
(( A côté des syndicats, des coopératives, des groupes politiques qui ont leur activité particulière^ leur rôle propre dans l'évolution sociale, il convient de créer des organismes qui tendent à satisfaire le profond et obscur besoin des hommes qui réclament la jouissance pleine et entière de la vie. Nous avons des Universités populaires, écoles bien disparates et bien rudimentaires encore, mais dans lesquelles cependant, chaque soir, des professeurs, des savants, des philosophes, viennent exposer les théories, les plus hautes spéculations de Fintelligence humaine, réservées jusqu'ici aux privilégiés ; nous avons des ébauches de théâtre où se jouent et se récitent des drames et des poèmes ; nous devons avoir des cercles d'éducation esthétique.
» Dans les musées, nous aurons la révélation des œuvres que la nature a inspirées aux génies de tous les temps, et nous pénétrerons dans un monde d'émotion supérieure où les grands créateurs ont magnifié leurs visions personnelles. Nous serons éblouis : elles nous multiplieront et elles nous
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varieront l'image de l'univers... Nous ne devons pas être murés dans le temps présent et court de notre existence ; il faut que nous tressaillions de tous les rêves, de tous les désirs, de tous les travaux de ceux qui nous ont précédés ; il faut que nous sachions nettement c[ue nous portons en nous toute l'humanité. Dans une toile, dans un torse de statue, dans une poterie, nous ressusciterons la splendeur des siècles défunts ; nous découvrirons la permanence de l'art à travers les âges ; nous connaîtrons l'héritage saint c[ue les peuples, mourants transmettent aux peuples qui naissent. Que reste- t-il d'une civilisation périmée, d'une société dissoute, perdue dans la brume ? un temple, des pierres taillées, un chant d'épopée, une figure de bronze. L'art est le langage le plus haut, le plus clair que les hommes ont eu pour communiquer entre eux. Il éternise les rêves des races finies pour les races à venir. Toute époque qui n'aura pas eu d'art disparaîtra dans le néant...
)) Et quand nous aurons étudié, avec émotion, les chefs-d'œuvre dans lesquels subsistent les civilisations évanouies, nous aurons l'ambition de nous exprimer nous- ^ mêmes, de créer de la Beauté vivante et agissante, qui nous entourera chaque jour, comme l'air et la lumière. »
Après ce court exposé, résumant les idées générales de notre groupe sur l'Art et la Société, je donnais les noms des fondateurs de VArt pour tous et des conférenciers qui, les premiers, nous avaient aidés dans notre tentative. Voici la liste des fondateurs dans l'ordre où la circulaire les énumérait : Louis Lumet ; Emile Chauvelon, professeur de rhétorique ; Gérault-Richard, rédacteur en chef de
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la Petite République, Glauzel-Vialard, docteur ; J.-G. Prodliomme, critique musical ; Francis Jourdain, peintre ; Frantz- Jourdain, architecte ; Lucien Descaves, écrivain ; Gustave Kalin ; Octave Mirbeau,, écrivain ; Eugène Carrière, peintre ; Jean Viollis ; Ejerstenzang, sculpteur sur bois ; Edouard Massieux ; Eugène Massieux, tourneur-robinetier ; Garnier, employé ; E. et A. Bargas, graveurs ; Paul Ballaguy ; Gustave Téry, professeur de philosophie ; Armand Malloué, explorateur ; Louis-Frédéric Sauvage ; Lucien- André Lichy : Devoise, dessinateur-lithographe ; Lasset, imprimeur-lithographe ; Jean Rausch, comptable ; Jules Dodet, cordonnier ; Douesnel, ébéniste ; Baillet, sculpteur sur bois ; Pierre Borjon, tailleur en confection ; Albert Dejust, ouvrier en papiers peints ; Bustand, clicheur ; Felten, imprimeur-typographe. Nous citions à la suite, parmi nos conférenciers, des artistes, des critiques et des professeurs : MM, Alexandre Charpentier, Guimet, Frantz- Jourdain, Emile Chauvelon, Gustave Kalm, Lucien Descaves, Gustave Geffroy, Gaston Laurent, G. Charpentier, Emile Gallé, Jules Chéret, Ferdinand Buisson, Henri Bauer, Henry Bérenger, Roger Marx, Octave Mirbeau, Charles Formentin, Paul Adam, Georges Lecomte, Laurent Tailhade, Jules Lermina, Maximilien Luce, Henry Lapauze ; puis de jeunes artistes et écrivains : Jean Viollis, Lucien Besnard, Miécislas Golberg, Jean Vignaud, Fernand Gregh, M. -A. Leblond, L. Parsons, F. Perilhov, R. Dunois (Améclée Catonné), G. Téry, M™" Andrée Téry, Paul Ballaguy, Armand Malloué, Charles- Albert, P,-L. Garnier, J.-G. Prodhomme, Louis Maurice, L.-A. Lichy,
r. Cornu, L.-F. Sauvage, Francis Jourdain, R. clc Miranda, M. Magre, Noël Rcybar, P. -A. Garnier, Félix Fenéon. Quelques-uns de nos amis, empêches par leurs travaux personnels, ne purent que nous promettre leur concours ; d'autres se consacrèrent à la réussite de nos causeries avec le plus entier dévouement. Je terminais la circulaire par une esquisse de nos projets et par un appel. (( Nous avons suscité la création de magasins d'art populaire et de coopératives de production d'objets d'art. Nous voulons multiplier dans les faubourgs des salles ornées par nos artistes, où les ouvriers trouveront une soirée de joie et de réconfort. Nous compléterons l'éducation esthétique que nous avons entreprise par des récitations littéraires^ des séances de music[ue.
)) Notre groupement, 1'^/^/ pour tous, est plein de vie et de courage ; il entreprend une grande tâche, il demande l'assistance de tous. Nous avons voulu que l'adhésion à notre Société fût libre, et nous ne l'avons grevée d'aucune cotisation obligatoire. Pour en faire partie, il suffira de s'inscrire, et chacun, pour couvrir les frais, souscrira volontairement^ suivant ses moyens. Nous n'avons ni statuts, ni règlemei;its : c'est une Association d'éducation fraternelle.
)) D'après une méthode rationnelle, nous continuerons nos séries de promenades au musée du Louvre ; bientôt nous étudierons l'histoire de l'Art industriel, à Cluny ; Paris et ses révolutions à Carnavalet ; les inventions^ aux Arts et Métiers,
)) Nous projetons également des visites aux villes qui ont conservé des monuments typicjues : Rouen,
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Compiègne, Chartres, ainsi qu'aux bords de la Loire.
» Pour l'éducation intégrale de tous, à nous toutes les bonnes volontés !... ))
A cette circulaire était jointe la formule d'adhésion suivante :