‹ L'art pour tousChapitre 16 sur 49 · LE PALAIS-BOURBON · texte numérisé non relu

LE PALAIS-BOURBON

Par M. JULES RAIS (i)

Camarades,

Ce n'est point ici, sembleraiL-i], tels que vous les étudier: chaque dimanche, un de ces Musées où les énergies des âges se condensent. Ce Palais désert, silencieux... aujour^ d'hui ! n'offre au passant qu'affectations et disparates. Mais rien n'est inerte dans l'univers. Comprimées, élas- ^ tiques, sonores, ces pierres ne prolongent pas seulement jusqu'à nous leur sensibilité minérale : le soleil, la pluie^ le gel ont imprimé ratmosphère sur leurs visages ano-

(i) Voici seulement le « sommaire » d'une causerie poursuivie grâce à la bienveillance de MM. les questeurs de la Chambre des députés selon cet itinéraire que commande la suite historique : cour d'honneur, cours, avenue de la Présidence et jardin des quatre colonnes, portique sur le quai (en passant par les salles des c[uatre colonnes, etc.), vestibule, salon de la Paix, salles du Trône, de Pujol, des conférences, buvette, salle des séances, couloir sur la cour d'honneur où sont lus d'importants fragments de VHistoire d'an crimej Bibliothèque enfin où l'obligeance de M. A. Gbervet avait permis d'improviser l'exposition de quelques manuscrits et de l'histoire du livre imprimé. Cf. Revue universelle, i5 oct. 1902.

lVrt pour tous

nyiiies. De ceux qui les ont dressées, de ceux qui ont résolu leurs profds ; de tant d'enthousiasmes ; de trois monarchies ; de trois républiques, de deux empires, voici les témoins vivants. Devant vous la porte d'où sortit le premier émigré : Coudé. Cette cour reste béante du crime de Décembre. Tout un siècle, autour, s'est édifié, ruiné, reconstruit. Le grand portique sur le quai est un mensonge de temple. Vous trouveriez dans les caves un trône. Des statues de plâtre parodient Féternité, et des déesses antiques, la sagesse. Mais c'est là, direz-vous, que se forme la loi. Où donc est la vérité humaine ? — La loi qu'on croit naître achève déjà de mourir. La justice n'est jamais que de demain. S'arrêter un jour dans l'effort social, c'est la retarder pour toujours. Ici, comme aux murs des musées, la vérité humaine réside dans la beauté successive, dans la vie exaltée des images, des paroles qui la suscitent et la prolongent.

Paris, au xviiT siècle, avait envahi déjà le Pré aux clercs quand, sur les terres de l'abbaye de Saint-Germain qui le continuaient, longeant la Seine, la duchesse de Bourbon entreprit d'élever un palais. En face des Tuileries et du Cours le lieu restait mondain ; et c'était presque la campagne, tant le pont Royal paraissait éloigné, les Champs-Elysées solitaires, Chaillot, Auteuil et Passy agrestes. Beaucoup de luxe, un peu de mystère convenaient à la fille de Louis XIV et de M'"' de Montespan,

MONUxMENTS ET MANUFACTURES

Mariée à treize ans au pelit-fils du grand Conde, elle restait légère dans son âge mur. La banque qui l'avait enrichie lui permit un surcroît de bontés pour le comte de Lassay. En même temps que son hôtel s'éleva, tout auprès, celui de cet ami (aujourd'hui « la Présidence ») ; deux rez-de-chaussée : une idylle.

La place du Palais-Bourbon n'était pas encore formée. Au lieu du portique actuel qui ne la décora qu'un peu plus tard, imaginez une grande porte entre deux pavillons en demi-lune. Plantée d'une double allée de marronniers Favant-cour communique, au travers d'une balustrade, avec la cour d'honneur où se développe la façade principale. Sur le fronton circulaire qui la domine, Goustou avait sculpté Zêphire couronnant la Terre des présents de Flore ; les chevaux de Phœbus, au-dessus, enjambaient le palais.

La duchesse meurt. Son petit-fils, le prince de Condé, jette bas la grande porte, la balustrade, les marronniers, crée la place dont l'aspect essentiel demeure, élève ce portique tel c|ue vous le voyez à peu près, encadre l'avantcour des bâtiments C]ui, l'entourant encore, se soudent à l'avenue de Lassay et aux ailes anciennes des pavillons à péristyles dont maints fragments furent sauvés. Il achète l'hôtel de Lassay et, dans les jardins touchant l'esplanade des Invalides-, enrubanne, enguirlande des appartements d'été dont le salon, si l'on y presse un ressort, voile ses fenêtres et s'ouvre en dôme avec une galerie de musiciens.

Evoquez- y Franklin, Gluck, Mesmer, Gomus, Sophie Arnould, des poètes, des rois ; songez qu'il fallut des années de négociations à des princes du sang pour acc[uérir et purger ce terrain resté féodal ; que, racheté par deux

filles de la ducliessc au prix de 620.000 livres, ce Palais en coûte 900.000 au roi à c[ui elles le rétrocèdent ; que ce n'est point assez que, contraint d'emprunter cette somme aux fermiers généraux, le souverain abandonne les bâtiments au jeune prince de Condé ; mais que, du même coup, il lui reprend pour trois millions de livres un hôtel dès lors inutile ; que ce même prince, après avoir dissipé près de quatorze millions en embellissements, doit, faute d'argent liquide, servir encore aux entrepreneurs, aux artistes, près d'un million de rentes viagères ou perpétuelles. La prise de la Bastille, la fuite de Condé (1789)^ le séquestre (1792), voilà l'écho de ces folies !

Devenu Maison de la Révolution^ le Palais-Bourbon abrite l'Ecple centrale des travaux publics (bientôt polytechnique), puis le Conseil des Cinq Cents. L'expérience avait montré la tyrannie des assemblées unicjues et souve^ ^ines. La constitution de Tan III divise le « corps législatif » en deux chambres. Les /inciens continuent de siéger aux Tuileries, décorés de ce titre à la mode des Hébreux. Tout est à l'anticjue. On déguise la façade du Palais (côté cour) sous un avant-corps et des colonnes. Les salons de la Paix, de la Liberté, de la Victoire j de TEgalité mènent à la salle des séances trouée dans les appartements « Elle est revêtue de stufc vert armé de cuivre. Caton, Brutus, Cicéron, Démosthène, Lycurgue^ Solon s'éternisent dans six niches derrière le président. Des peintures évoquent la Nature i Thêmis, Thémistocle, Socrate, Timoléon, kégulus, Aristide, Epaminondas, les Gaulois. Pour fêter l'inauguration du Palais législatif, on plante, au son du canon, les arbres tricolores, au lieu des ci-devant boulingrins.

Brumaire. La Chambre est maintenant sourde et muette. Plus de tribune. Mais bientôt un trône, une statue. La

MONUMENTS ET MANUFACTURES

façade où Poyet prétend imiter le frontispice de Néron s'élève en réplique au Temple de la Grande Armée (la Madeleine). Rèche, noire, elle a perdu les bas-reliefs qui y commémoraient l'entrevue des deux Empereurs, l'Empereur alliant la religion à la victoire, l'Empereur récompensant les arts et les sciences, la bataille d'Austerlitz, l'Empereur au tombeau du grand Frédéric — et ce fronton où César présentait les drapeaux d'Austerlitz. Mais voyez de quels poids pesait cette gloire sur ce silence ! Des trophées d'Espagne par deux fois sont portés au Corps législatif; on en pavoise la statue de l'empereur tout nu, dans l'hémicycle des séances. (( Ce n'est pas en vainqueur, proclame le président, que le chef de l'Etat a résolu de les placer dans le sanctuaire des lois. 11 veut, par cette image» rappeler à tous les yeux les malheurs qui menacent les empires, quand le frein sacré des lois ne retient plus les fureurs de la multitude. »

L'abdication, Waterloo, les échafauds de la Terrent blanche répondent. Condé vieilli, presque inconscient, le duc de Bourbon, entre le drame de Vincennes et celui de Saint-Leu, la duchesse quasi folle, trébuchent dans les décombres du Palais qu'on leur restitue. Aumône nécessaire : le gouvernement loue son Parlement à un Condé ! 124.000 francs annuellement, puis cinq millions poui? l'achat de cette ruine, et quatre pour sa reconstruction s'y engotifPrent. Dans la salle provisoire édifiée stir le Jardin des Quatre colonnes, la monarchie de droit divin s^est écroulée ; Louis-Philippe, roi des Français, debout, « parle au peuple assis ».

C'est à la mode de juillet que reste asservi le Palais- Bourbon tel qu'il apparaît dès lors : fronton de Cortot, bas-relief de Rude, de Pradier (portique) ; fontes des Kel-

1er noyées dans le bitume académique (salon de la Paix) ; d'Horace Vernet, de Pujol, aux plafonds, fardé, le crépuscule de l'Institut (la Paix, la Vapeur, les Capitulaires, la Loi salique, les édits de Saint-Louis, la Charte). Sully, d'Aguesseau, Colbert, L'Hospital, Minerve et Thémis, montent au mur d'enceinte, sur le quai, la garde royale. Ailleurs, on voit Montesquieu présider au chœur de Brutus, de Solon, de Lycurgue et d'Epaminondas. La salle Casimir-Perier, au vague Mirabeau d'une niche, jette la réplique grondante du Serment du jeu de paume de Dalou. Comme on voit aux nécropoles chrétiennes les symboles païens détournés, le buste de Gambetta semble ravi par M. Mercié aux autels d'un Gèsu désaffecté. Denfert-Rochereau garde un vestiaire ; Suzanne tiédit la buvette. Au mur dossier de la salle des séances, pardessus la Liberté, l'Ordre public (Pradier), la Force, se juchent la Justice, la Sagesse, l'Eloquence. La gloire sculptée de la Restauration reste invisible sous des toiles marbrées. Mais la tribune de Lemot, blanche de déesses rigides, rappelle les Cinq-Cents — c^u'elle vit passer.

Nul lieu qui tienne plus au cœur de la France. Toutes ses voix s'y sont perdues. Le 24 février 1848 (( la régente » paraît au sommet de ces bancs, avec ses fils, (( portraits de van Dyck vivants et sortis de la toile des enfants de Charles P' ». Lamartine est à la tribune. Des fusils, des drapeaux, des cris de mort, volent sur le peuple qui siège. Paris, le 4 mai, acclame devant le péristyle la République divine! Le 11, nouvelle émeute. Blanqui, la misère secouent le palais de carton. Venez à cette fenêtre. Relisons ensemble Vliistoire d^un crime. C'est ici que bivouaquent, au Deux- Décembre, les soldats de la « révolution militaire » . Et voilà le chemin des mouchards de l'Empereur...

MONUMENTS ET MANUFACTURES

Pauvre force que la force devant l'idée ! Ayant accumulé les nuages du crime et précipité la chute de l'aigle, Hugo s'écrie : (( L'avenir est au livre et non au glaive. L'avenir est à la vie...» Entrons dans la Bibliothèque. Au-dessus de ces bibles enluminées, premiers livres d'une industrie inavouée, et ce manuscrit du procès de Jeanne d'Arc cloué là comme une chauve-souris dans la lumière conquise, voyez comme la création se perpétue : c'est là notre Sixtine, mais orientée sur la science. Delacroix, après les somptuosités vénitiennes da Salon du tronc, entre l'Aurore et le Crépuscule antiques (Orphée, Attila), a déployé sur ces coupoles le rêve des hommes : le poème, la loi, la patrie pleurée, la Beauté suppliante. Un soldat tue Aixhimède. Des prêtres barrent le seuil du temple. L'Ignorant croit fouler à jamais les colonnes et les fleurs. Mais les bergers chaldéens rampant dans la nuit épèlent les mondes.

Le meurtre mourra. Les temples brisés, tout homme sera temple. Ainsi l'artiste reflète l'énergie éternelle. N'est-ce pas notre effort à tous, ici, de regarder avec lui toujours plus loin dans la nature pour reculer les limites de la connaissance et de l'amour P

Page 1