LES GOBELINS
Par M. PIERRE GALMETTES
Mesdames, Messieurs,
Si le monument dont vous venez de franchir tout à l'heure la porte d'entrée, n'est pas par son architecture l'un des plus beaux de Paris, il en est sans conteste l'un des plus intéressants, autant par les collections qu'il renferme, que par les travaux qui s'y exécutent.
Les Gobelins méritent, en effet, plus que tout autre manufacture, rattention. et la curiosité des gens de goût, épris de belles choses d'art. Depuis le musée, par lequel se commence généralement la visite, jusqu'aux ateliers, par lesquels elle se termine, on passe successivement en revue ici l'histoire complète de la tapisserie.
De môme que les artistes d'autrefois nous ont laissé des merveilles qui font justement notre admiration, de même nos tapissiers modernes savent mettre leur talent au service de recherches patientes, portant dignement le renom glorieux de leurs prédécesseurs. Depuis plusieurs siècles les tapissiers des Gobelins se sont efforcés d'amener leur travail veî's le plus haut point de perfection et, grâce à eux, la tapisserie a conquis une des premières
places, sinon la première, parmi nos arts somptuaires. Nul d'entre eux ne peut lui être comparé, car elle a pour elle de merveilleuses qualités, la puissance, la délicatesse et la solidité. .
Connaître la fabrication de ces tapisseries qui font l'admiration de tous les peuples civilisés^, c'est s'initier à là mise en œuvre d'un art d'une technique complexe et en même temps aux travaux d'artistes consciencieux entre les consciencieux.
Mais, avant de commencer la visite des ateliers et d'étudier avec vous les différents procédés de mise en œuvre des tapisseries je dois, pour répondre exactement au programme de cette causerie, vous dire ce que sont les Gobelins et ce qu'on peut y voir.
De même que les matières traitées ici sont très diverses, les bâtiments sont nombreux à la Manufacture. Chaque siècle y a apporté son contingent d'agrandissements successifs sous forme d'ateliers, de magasins, de bureaux ou de logements, assez impratiques, d'habitat iîincommode, mais glorieux pour la Manufacture, dont ils prouvaient, d'année en année, l'extension continue et la renommée croissante.
Ces bâtiments tels que vous les verrez tout à l'heure datent, les plus anciens de Henri IV et les plus modernes de Louis XV. Il ne reste rien, ou du moins pas grand chose, des premiers ateliers de teinture, établis sur cet emplacement au milieu du xv^ siècle.
C'est vers l'année i45o, qu'un teinturier d'écarlate iiommé Jehan Gobelin, originaire'He Reims, vint établir à Paris un atelier de teinture.
Pour faire construire sa maison et ses ateliers, Jehan Gobelin avait choisi aux portes de Paris, dans le faubourg
MONUMENTS ET MANUFACTURES . 07
Saint-Marcel, les bords d'une rivière fleurie, aux rivages agrestes, coulant pure et claire au milieu d'une campagne verdoyante. Cette rivière c'était la Bièvre que nous connaissons aujourd'hui sous sa forme d'égoût collecteur, empuanti par les résidus de tannerie.
Jelian Gobelin, tout en commençant un des premiers cet empuantissement de la Bièvre, sut tirer parti de la rivière pour ses teintures, et si bien, que ses draps d'écarlate jouirent bientôt d'une réputation étendue, réputation telle que le nom de leur producteur fut donné par extension à la rivière et au quartier.
La teinturerie d'écarlate enrichit la famille Gobelin pendant deux siècles, puis les descendants du premier fondateur de la teinturerie abandonnèrent les cuves de teinture, leur préférant des occupations plus aristocratiques dans les finances et dans la magistrature. Ce furent des tapissiers, qui, dans leurs ateliers, remplacèrent les teinturiers d'écarlate. En avril 1601, deux tisseurs flamands, Marc de Comans et François de La Planche, furent installés par Henri IV dans l'ouvroir fondé au bord de la Bièvre par Jehan Gobelin cent cinquante ans auparavant.
Tout naturellement le nom des G obelin s resta aux ateliers occupés par les tapissiers ; il s'étendit aux productions de ces tapissiers, et, par une bizarrerie curieuse, ce nom de Gobelins, qui est aujourd'hui synonyme de tapisserie parfaite, leur a été transmis par une famille de teinturiers dont aucun des membres n'a jamais fabriqué un seul mètre de tenture.
Protégés par Henri IV, les nouveaux ateliers de tapisserie prirent un premier essor que devait encourager Louis XIII, et que Louis XIV devait porter au plus haut
développement. Les fils et successeurs de Marc de Comans et de François de La Planche se séparèrent en 1629. Raphaël de La Planche s'établit au faubourg Saint-Germain ; Charles de Comans et après lui ses enfants restèrent aux Gobelins et y travaillèrent jusque vers i654.
A cette époque, les anciens ateliers des teinturiers d'écarlate allaient subir un changement complet d'organisation. Confiés jusqu'ici à des artistes travaillant pour eux autant que pour les rois qui les protégeaient, ces ateliers de tapissiers allaient devenir, de par le désir de Colbert et l'ordre de Louis XIV, la Manufacture royale des meubles de la couronne.
Fondée en 1662, ouverte par un édit royal en 1667, la Manufacture des meubles de la couronne avait été établie par Colbert dans l'hôtel des anciens Gobelins. Dans cet hôtel, des orfèvres, des peintres, des sculpteurs, des ébénistes et des tapissiers devaient travailler simultanément aux différents embellissements des châteaux et des maisons princières de France. Colbert mit à la tête de cette manufacture, le peintre Charles Lebrun^ ancien commensal du surintendant Fouquet pour lequel il avait dirigé autrefois un atelier particulier de tapisserie à Maincy près de Yauxle -Vicomte.
Sous la direction de Lebrun les différents artistes employés à la Manufacture travaillèrent avec une activité remarquable. Les tapissiers de cette époque nous ont laissé de merveilleuses suites; les Eléments, les Saisons, V Histoire du Roi, V Histoire d'Alexandre, les Maisons royales j etc., etc.
Les tapissiers furent privilégiés entre tous les artistes occupés par Colbert, lorsque, en 1G94, la couronne dut, faute de fonds, licencier ses ateliers de meubles. Les ta-
MONUMENTS ET MANUFACTURES
pissiers furent seuls autorisés à continuer leurs travaux, à leurs risques et périls il est vrai, et, lorsqu'en 1699, rouvrit la Manufacture, les ateliers de tapissiers subsistèrent seuls ; les ateliers de meubles, de mosaïques, d'orfèvrerie ayant été supprimés définitivement.
A partir de cette époque, la Manufacture des Gobelins a augmenté de siècle en siècle, et sans interruption, sa renommée universelle, qu'elle a su maintenir jusqu'à nous sans la moindre atteinte à son prestige.
Mais je ne veux pas, abusant de votre attention, vous remémorer, année par année, les étapes glorieuses de l'art textile tel qu'il s'est pratiqué et se pratique encore aux Gobelins.
Confiée tour à tour à Lebrun, à Mignard, à ,De Cotte, à Soufflot, à Audran, à Guillaumot, à Lemonnier, à Lavocat, à Badin, à Lacofdaire, à Chevreul, à Darcel et à Gerspacb, la Manufacture est aujourd'hui administrée par M. Jules GuifPrey, et jamais les Gobelins n'ont eu de directeur plus éclairé et de plus savant administrateur. Je vous dirai tout à l'heure comment M. Guilîrey a régénéré, avec une énergie, dont les amateurs de perfection ne sauraient trop le louer, les procédés d'exécution des tapisseries. Sous sa direction, nos artistes tapissiers ne se sont plus contentés de se transmettre avec fidélité les procédés techniques de leurs devanciers directs ; ils ont reconstitué les anciens procédés des bonnes époques, et, plus que jamais^ leurs œuvres font l'admiration des peuples étrangers qui s'efforcent vainement de les imiter. Mais nous abandonnerons, si vous le voulez bien, l'historique des Gobelins, pour commencer la visite des bâtiments que M. Guiffrey a aimablement ouverts à nos curiosités en permettant à VArt pour tous d'y pénétrer en dehors des heures consacrées au public.
Puisque l'usage l'exige, nous passerons d'abord par le musée ; avant d'étudier la fabrication des tapisseries modernes, sachons d'abord par quels artistes furent tissés patiemment, les vieux chefs-d'œuvre textiles, qui se sont conservés jusqu'à nous malgré l'inclémence dévastatrice des siècles.
Les salles de ce musée, élevées provisoirement pour l'Exposition de 1878, sont trop petites, pour contenir le choix de belles tentures appartenant au musée national et les pièces rares acquises par la Manufacture ou données par des particuliers.
Passant devant les tapisseries exposées ici, nous voyons successivement deux tentures remarquables exécutées sous Louis XIII d'après les cartons de Simon Vouet, et sortant du premier atelier des Gobelins dont je vous parlais tout à l'heure, atelier dirigé par Comans et de La Planche. Ces tentures représentent le Sacrifice d'Abraham et le Ravissement d'Eue. Les tapisseries suivantes représentent les Saisons par Charles Lebrun ; un des panneaux de r Histoire du Roi par Charles Lebrun (les quatorze pièces de r Histoire du Roi sont considérées à juste titre comme le chef-d'œuvre de l'art de la tapisserie au xviii® siècle) ; les Chasses de Louis XV par Oudry ; une tenture de V Histoire d' Alexandre par Ch. Lebrun ; une seconde tenture de V Histoire du Roi par Ch. Lebrun également; le Mariage d'' Alexandre et de Roxane par Coypel, tenture qui donna lieu à l'époque à une singulière mutilation, M™° de Maintenon s'étant bizarrement offusquée des nudités de certaines figures et ayant exigé qu'on les habillât à l'aide de draperies ajoutées après coup ; le Triomphe d Apollon du XVII'' siècle ; une des tentures de la suite célèbre de Gombaiit et Macée ; le triomphe de Pallas^ qui fait partie de la
MONUMENTS ET MANUFACTURES
série des triomphes des dieux par Noël Coypel, le plus habile des collaborateurs de Lebrun.
Dans la deuxième salle on conserve des tapisseries rares par leur ancienneté ou par la technique de leur métier. Je vous signale cette scène représentant Louis XI levant le siège de Dole et de Salins, tissée à Bruges vers i5oi ; cette tenture faisait partie d'une suite appartenant à l'église de Salins. Celle-ci rAdoration des Rois mages, un tableau d'autel d'une merveilleuse finesse, représente le complet épanouissement de la tapisserie en Flandre vers la fin du xv° siècle. Les tapis orientaux ont été légués à la Manufacture ; ce sont des pièces remarquables, autant par leur composition que par la vivacité de leurs couleurs. Celui qui est pendu au fond de la salle a quatre cents ans et il semblerait qu'il est fini d'hier.
En parcourant la troisième salle, nous voyons des tapisseries tissées dans un atelier installé au palais de Fontainebleau par François ; nous leur conserverons cette attribution quoique la preuve décisive manque jusqu'ici en sa faveur.
Cette grande tenture, qui représente V Entrée de l'ambassadeur turc aux Tuileries ^ sous la minorité de Louis XV, fut exécutée aux Gobelins en 1732, dans les ateliers de haute lice de Lefèvre.
D'autres tapisseries anciennes sont visibles à la Manufacture, mais, faute de place, elles ont été reléguées dans les ateliers sur tous les murs disponibles.
Aux Gobelins, lorsqu'on veut connaître les différentes phases par lesquelles passent pour leur achèvement les produits qui s'y fabriquent, il faut visiter successivement quatre ateliers principaux : F atelier de teinture, râtelier de tapisserie, Vatelier de tapis ou savonnerie et la rentraiture
où se complotent les tentures neuves et où se raccommodent les vieilles tentures déchirées ou mangées.
Nous aurions pu commencer par l'atelier de teinture, mais il nous faudrait, pour cela, faire tout un voyage, car il est situé à l'autre bout des bâtiments, et comme il est encombré de cuves et de tréteaux, il nous serait impossible d'y entrer et d'y circuler. Je veux cependant vous expliquer comment les laines et les soies, achetées au dehors en écheveaux incolores, sont transformées aux Gobelins en écheveaux de couleurs variées et d'harmonies chatoyantes et subtiles.
Je dois d'abord vous dire que l'ancienne légende qui gratifie les eaux de la Bièvre de vertus surnaturelles pour la teinture des laines, n'a cju'une valeur de légende. Les qualités de coloration des laines des Gobelins ne sont pas dues aux eaux de cette rivière, pas plus mauvaises que d'autres, mais pas meilleures non plus, et, aujourd'hui, la Bièvre saturée d'ordures, est remplacée avantageusement, pour les teintures, par les eaux plus propres de la Seine ou de la Vanne.
Lorsque les laines arrivent ici blanches, on en teint chaque année quelque trois cents kilogrammes pour les Gobelins çt pour Beauvais ; on commence par les dégraisser dans un bain de chaux, elles sont mordues ensuite dans un bain d'alan et de tartre qui les rend aptes à prendre la teinture.
Les laines se teignent par gamme d'un même ton qui se dégradent du plus foncé au plus clair. C'est par le ton foncé que la gamme se commence et le teinturier procède à la descente de la gamme en baignant de moins en moins longtemps les vingt écheveaux qui forment cette gamme.
Le dégradé des teintes doit être si délicat, allant du plus
MONUMENTS ET MANUFACTURES
foncé au clair presque blanc, que la descente de gamme d'un seul ton exige souvent cjuatre ou cinq jours de soins et d'attention.
Les teinturiers des Gobelins sont presque des artistes ; malbeureusement, l'œuvre de ces artistes est d'essence fragile, les nuances si délicates qu'ils obtiennent sont peu solides, et c'est aux Gobelins, depuis bien des années, la préoccupation des savants chargés des études des laboratoires. Sur les 1 .5oo produits tinctoriaux existants, l'illustre Chevreul, qui fut pendant quarante ans directeur des travaux chimiques à la Manufacture, n'avait retenu, comme présentant une solidité suffisante, que quatre ou cinq de ces produits : trois plantes ; la gaiicle, Y indigo, la garance, pour le jaune, le bleu et le carmin ; un insecte, la cochenille, pour le rouge ; et c'est en ajoutant à ces matières le sulfate de fer, le broa de noix, le sumac, le campêche et quelques acides, que les teinturiers de la Manufacture arrivent à fournir aux artistes les combinaisons multiples de 14.400 nuances variées.
Lorsque les éclieveaux teints sont secs, ils ne sont pas livrés directement aux tapissiers, ils sont portés au magasin général des laines et des soies où une dame les met en bobines à l'aide d'un rouet et d'une tournette. Ces bobines, au nombre de i4-4oo, sont classées par gamme dans des tiroirs ; c'est au magasin général c|ue les artistes vont s'approvisionner des laines dont ils ont besoin.
Ces laines leur sont délivrées sur leurs navettes qu'ils apportent vtdes et qu'ils garnissent eux-mêmes, peu ou abondamment, selon leurs habitudes. Nous allons voir maintenant comment on se sert de ces laines pour tisser des chefs-d'œuvre.
Les métiers que l'on voit dans les ateliers de tapisseries
sont des métiers de haute lice ; il y a plus d'un dcml-siccle, avant 1826, on employait simultanément aux Gobelins les métiers de basse lice et de haute lice. Les deux métiers diffèrent essentiellement : les métiers de basse lice, qui rappellent les métiers de tisserands, sont disposés à plat, horizontalement, et, pour le guider dans son travail, l'artiste a un modèle placé sous le métier, modèle qu'il ne peut apercevoir qu'à travers les fils de la chame. Mais, s'il a son modèle devant les yeux, il exécute la tapisserie à l'envers, au rebours du modèle, et pour se rendre compte du travail exécuté en regardant sa tapisserie à l'endroit, il est dans l'obligation de redresser son métier par un jeu de bascule, opération assez difficile et ff^équemment nécessaire qui a fait abandonner aux Gobelins la basse pour la haute lice.
Le métier de haute lice, en effet, permet aux artistes d'examiner à loisir leur travail, au fur et à mesure qu'ils l'exécutent ; dressé perpendiculairement au sol, ce métier laisse à découvert l'endroit de la tapisserie. Evidemment, les artistes travaillent encore à l'envers, ils ne voient pas directement ce c|u'ils font, mais il leur est facile, aussi souvent qu'ils le jugent nécessaire, de se déplacer et de venir, devant leur métier, regarder s'ils ont bien travaillé.
Treize métiers de haute lice sont employés simultanément à la Manufacture, quelques-uns remontent au xviii^ siècle, d'autres sont plus modernes, tous sont de montage similaire ; ils se composent indistinctement de deux solides montants en bois de chêne appelés cotrets ; ces montants supportent et réunissent deux cylindres en bois appelés ensouples ; c'est sur ces ensouples, disposées horizontalement à 2"%5o ou 3 mètres l'une de l'autre, que
montent les fils de la chaîne. Tendus verticalement, les
MONUMENTS ET MANUFACTURES
fils de la chaîne sont séparés en deux nappes distinctes par un bâton entre-deux en verre soufflé qui maintient Fécartement entre les deux nappes. La nappe d'arrière s'appelle croisuve, celle de devant s'appelle lice. Vous voyez que les fils de la lice sont munis chacun d'une petite corde montée sur un anneau ; chacune de ces cordelettes s'appelle également une lice ; elles sont maintenues en l'air par une longue perche de bois appelée perche des lices.
Chaque métier a exigé plus de huit jours pour son montage ; ce sont les artistes qui doivent faire la tapisserie c[ui montent eux-mêmes leurs métiers suivant leur goût et leurs habitudes de travail.
Pour ce travail, les artistes des Gobelins doivent être patients et savants, posséder au plus haut point des qualités indispensables de tact, de méthode et de divination. La technique des tapisseries est, en effet, particulièrement délicate. L'artiste étant placé à l'envers du morceau qu'il exécute, ayant derrière lui le modèle, doit d'abord, lorsqu'il commence une tapisserie, reporter, à l'aide d'un calque, les contours du modèle sur la chaîne. Ces contours, marqués au crayon noir sur chaque fil, seront son seul guide, remplaceront pour lui le dessin et l'ébauche.
Lorsqu'il a fait ce calque, l'artiste prépare sa palette, il va choisir ses tons de laine parmi les 1 4-400 bobines du magasin général et en garnit ses navettes, ou plutôt ses broches y car tel est le nom des navettes employées aux Gobelins. 11 réunit ses broches dans une boîte spéciale.
Pour exécuter un morceau, l'artiste noue l'extrémité de la laine au fil de chaîne, puis il passe la broche entre la nappe de croisure et la lice en entourant de laine plus ou moins de fils, selon la largeur de ton exigée pour la copie du modèle. Il tire ensuite le3 cordelettes de lice et fait
passer ainsi les Ilces à travers les crolsiires ; et lorsqu'il les a écartées, il glisse sa broche entre eux et la croisiire.
En ces deux passages successifs, la broclie a recouvert de laine les fils d'arrière et les fils d'avant ; l'artiste a exécuté une chiite ou point complet. A chacun de ces points l'artiste tisse la laine, c*est-à-dire qu'il appuie avec le bout pointu de sa broche sur les points, qu'il vient de faire et qui, par leur réunion, constitueront la trame.
Les fonds unis et les grandes surfaces sont égalisés à l'aide d'un peigne d'ivoire dont les dents, en pénétrant entre les fils de la chaîne, tassent la trame régulièrement.
Tel est le point des Gobelins qui, multiplié à l'infini, assemblé avec une incomparable maîtrise, est l'unique secret par lequel sont créées les plus prestigieuses décorations. ■
Le dimanche les métiers sont délaissés par les artistes, mais en semaine, au moment du travail, chacun de ces métiers est occupé par plusieurs artistes qui, côte à côte, se partagent la surface à tisser. L'un d'eux, le chef de pièce, généralement le plus ancien, est chargé des morceaux particulièrement difficiles. Il est en même temps * responsable de la conduite générale de la pièce dont il doit surveiller l'exécution. Il doit surtout veiller à obtenir une harmonie absolue entre les différentes mains occupées simultanément au même modèle.
Au fur et à mesure de l'avancement du travail on enroule la tapisserie sur le gros rouleau ou ensouple placé à la base du métier. C'est là une difficulté de plus pour les tapissiers qui doivent parvenir à harmoniser la suite de leur travail avec les parties déjà exécutées, enrbulées sur l'ensouple.
On comprend que, dans ces conditions, le travail n'avance
MONUMENTS ET MANUFACTURES
que lentement, et que chaque artiste ne puisse parvenir à faire dans une année qu'un mètre à un mètre cinquante carré d'ouvrage. On comprend aussi que cette longueur soit cause du prix de revient élevé des tapisseries, de 3.ooo à 5.000 francs par mètre carré.
Mais malgré ces prix, C[ui ne semblent exorbitants^ que lorsqu'on ne connaît pas l'exécution du travail, les artistes n'hésitent pas lorsque des morceaux ne sont pas venus en harmonie, lorsqu'ils sont de tons trop faibles ou trop forts, à les sacrifier sans égards pour le temps perdu.
Aux Gobelins une tapisserie ne doit sortir que parfaite de la Manufacture. ^
Cette perfection, M. GuifFrey, le directeur actuel, ne l'a pas seulement cherchée dans l'excellence du métier, mais aussi dans l'application mieux entendue du principe dont l'art de la tapisserie dérive.
Aux premières époques de la tapisserie, les tentures destinées à servir de séparations flottantes dans les vastes pièces des châteaux et des manoirs, ou à rendre chaude aux regards la triste nudité des murs de pierre, étaient essentiellement décoratives, simples de facture, et de tonalité résistante.
Cette conception parfaite du rôle de la tapisserie s'est perpétuée jusqu'au milieu du xvni'^ siècle. A cette époque lepeinire Oudry, appelé à diriger les travaux de la Manufacture, voulut créer en tapisserie la copie servile des tableaux ; la tapisserie, selon lui, devait être la suivante et l'esclave de la peinture.
Mais, pour copier exactement avec les laines les nuances si délicates créées par la peinture, il fallut recourir à l'extrême variation des points en multipliant à l'infini les couleurs. Et avec le principe d'Oudry, une tête, par exemple,
modelée autrefois avec trois tons, tons d'ombre, tons de demi-teinte et tons de lumière, exigea dorénavant l'emploi de vingt, de trente et même de quarante tons.
Parmi ces tons ainsi multipliés il en était de particulièrement fragiles qui, avant môme que la tapisserie ne fût achevée-, se trouvaient presque passés, l'efPort des artistes, le talent dépensé pour arriver à copier avec des laines la douceur de la peinture étaient ainsi perdus.
Ces errements, qui, il n'y a pas bien longtemps, étaient encore en honneur à la Manufacture rendaient presque inutiles les longs labeurs des tapissiers.
Je vous disais tout à l'heure que M. Guiffreya régénéré la fabrication des tapisseries ; il a, en fait, commencé une véritable renaissance des tapissepes en ramenant la fabrication à Tancienne tradition de la Manufacture, c'est-à» dire au principe essentiellement décoratif. Evidemment, les tapisseries fabriquées maintenant n'ont, plus la finesse de modelé, l'infinie délicatesse des tons, mise autrefois en œuvre pour l'exécution des tapisseries, mais au moins ontelles une qualité précieuse, la solidité de leurs colorations.
Je me rappelle avoir vu ici certaine nymphe de Baudry exécutée par le procédé d'Oadry et dont les chairs, d'une grande délicatesse de modelé, étaient un véritable régal pour l'œil. Mais je me rappelle aussi que cette tapisserie, de même que bien d'autres, était décolorée avant d'être achevée et que ces modelés qui faisaient l'admiration des visiteurs, avaient été détruits par la clarté du jour avant même que la tapisserie fût sortie du métier.
Avec le procédé remis en honneur par M. Guiffrey, les tapissiers n'emploient qu'un nombre de tons très réduits ; ils obtiennent leurs modelés par des hachures, et si leur travail, vu de près, n'a plus autant de finesse, Tensemble
Monuments et manufactures
de la tapisserie gagne du moins à cette méthode de l'cclat et de la durée.
Elles gagnent également en rapidité car, supprimant trente-sept tons sur quarante de leur palette, les tapissiers peuvent exécuter plus vite leur travail et la moyenne annuelle de la production d'un artiste est maintenant d'un ., mètre cinquante, alors qu'autrefois elle atteignait à peine un mètre.
Cette réforme est donc d'un grand profit pour l'art, car, grâce à elle, la tapisserie est redevenue l'élément décoratif libre et puissant qui fit tant d'honneur aux belles époques.
Nous ne devons pas oublier que c'est grâce à l'initiative persévérante de M. GuifPrey et à son énergique volonté vers la recherche de la perfection que nous devons l'abandon des faux tableaux en tapisserie. Aujourd'hui les tentures des Gobelins sont aussi précieuses par elles-mêmes que par les sujets qu'elles représentent ; elles sont aussi solides que les tentures tissées pendant le moyen âge. ' Les tapisseries exécutées en ce moment dans le deuxième atelier nous montrent, en de frappants exemples, ces nouveaux procédés de travail :
Ce sont le Mariage d'Anne de Bretagne, par Toudouze, destiné au Palais de Justice de Rennes et tissé par quatre artistes, cette tenture exigera quatre ans de travail.
Une copie du Printemps de Botticelli de Florence.
La Philosophie, Vliistoire et la Morale, trois tentures d'après Joseph Blanc pour la première Chambre de Rennes.
Un fauteuil d'après ïessier.
Deux médaillons : Zaïre, par Claude, et Iphigénie, par Douœt.
Verliimne et Pomone, par Gorguet.
La Devise des Gobelins, par Merson. Cette devise : divina palladis arte pictaram staperavit acus, se traduit ainsi : par Vart divin de Minerve l'aiguille a surpassé le pinceau! Les Gobelins ont là une fière devise qu'ils savent mettre en pratique pour toutes les œuvres sorties de leurs métiers.
Neptune et A mymone,' à^i^YQ^ Boucher.
\J Eloquence, par Joseph Blanc, pour Rennes.
U Apothéose de Colbert, par Jean-Paul Laurens. Tapisserie de très grande dimension qui nécessitera cinq ans de travail, à sept artistes, et dont le modèle, peu et 'rapidement exécuté par le peintre, doit être entièrement reconstitué par les tapissiers.
Lorsque les tapisseries sont sorties du métier achevées par les tapissiers, elles ne sont pas terminées complètement, il leur reste à subir une dernière opération, l'opération de la rentraiture.
En effet, les tapisseries ne sont pas tissées d'une seule pièce. 11 existe, entre chacun des tons posés côte à côte sur la chaîne, des fentes appelées relais. Les artistes, lorsqu'ils exécutent leurs duites, ne peuvent pas faire pénétrer les uns dans les autres les différents tons qu'ils emploient ; ces tons sont séparés par les relais et ce sont ces relais que des dames, les rentraiteuses, cousent à l'aiguille dcfns des ateliers spéciaux.
Ce n'est qu'après leur passage à la rentraiture que les tentures, définitivement terminées, sont prêtes à prendre place dans les Musées, les expositions ou les Palais nationaux.
Je ne vous ai pas emmené aux ateliers de rentraiture, trop étroits pour nous permettre d'y entrer tous, mais je veux vous faire connaître des ateliers de la Savonnerie, où
MONUMENTS ET MANUFACTURES
se fabriquent les tapis de pieds qui, avec les tapisseries, partagent la renommée des produits manufactures aux Gobelins.
L'étymologie de ce nom de Savonnerie mérite d'être expliquée, car elle est assez curieuse.
A la mort de Henri IV, une fabricjue de savon qu'il avait fondée sur la colline de Cliaillot,se trouva fermée et, en i6i5, Marie de Médicis décida d'affecter les bâtiments vacants à la création d'un hôpital destiné à recevoir les enfants orphelins ou abandonnés.
Pour occuper utilement les pensionnaires de l'hôpital on eut la pensée de les employer à la fabrication des tapis et l'on installa des ateliers dans l'ancienne savonnerie ; leur direction fut confiée à Pierre Dupont et Simon Lourdet qui en assurèrent la prospérité.
Quand Colbert institua, en 1667, la Manufacture royale des meubles de la couronne, il ne jugea pas nécessaire d'y rattacher la Savonnerie dont il se contenta d'améliorer les anciennes conditions d'exploitation. La Savonnerie, de même que les Gobelins, survécut aux différents changements de régime et aux vicissitudes qu'eurent à supporter aux xvii'' et xvni'' siècles toutes les industries d'art.
Cependant, par le changement des temps, les métiers de tapis passèrent des mains des enfants assistés aux mains de véritables artistes, tels que ceux qui travaillaient aux Gobelins. Il parut alors logique de grouper en un même établissement deux fabrications d'art qui pouvaient, relever d'une même direction et, en 1826, la Savonnerie, quittant les hauteurs de Ghaillot, vint rejoindre les Gobelins au faubourg Saint-Marcel.
La Savonnerie, malgré son nom, n'est donc pas, comme beaucoup de personnes pourraient le croire, une annexe
de nos fabriques marseillaises rattachée, on ne saurait trop pourquoi, aux Gobelins.
Les métiers de tapis ne se distinguent des métiers de tapisseries que par leurs dimensions, certains atteignent une largeur de 1 1 mètres et les montants et les ensouples en sont énormes. Cette solidité est clu reste obligatoire pour supporter l'effort de tension de la chaîne. Cette tension est considérable et, pour en donner l'idée, il suffit de dire que la chaîne, qui occupe sur le métier une largeur d'au moins 8 mètres, est formée de 800 fils par mètre et que chacun d'eux produit un tirage de 3 k. 5oo. La pesée des fils sur les ensouples est donc de 19.000 kilogrammes.
De même que leurs confrères haute-liciers, les artistes de la Savonnerie exécutent eux-mêmes le montage de leur métier, mais, pour disposer sur les ensouples les 7.000 fils de chaîne et pour lier à ceux-ci les fils de lice, il faut au moins cjuinze -jours. Les métiers apparaissent alors comme une véritable toile d'araignée sur laquelle des tapis de très grandes dimensions pourront être tissés.
Sur des métiers tels que ceux de la Savonnerie, on a exécuté des tapis de 200 mètres carrés. J'y ai vu, il n'y a pas bien longtenïps, le tapis de chœur de Notre-Dame de Paris, long de 27 mètres, et qui avait été confié à la Manufacture pour être réparé.
Mais, bien plus que par les dimensions de ses métiers, la Savonnerie diffère des Gobelins par le travail de ses artistes. En effet, les tapissiers en tapis travaillent à l'endroit et leurs modèles sont placés devant eux, à hauteur de leur œil. Cependant, quoiqu'elle semble plus commode, la technique de fabrication des tapis est plus longue et plus compliquée que celle des tapisseries.
Pour exécuter le point de la Savonnerie, l'artiste saisit
MONUMENTS ET MANUFACTURES
avec la main gauche un fil de la première nappe de chaîne, il passe sa broche qu'il tient de la main droite derrière ce fil, tire ensuite à lui un fil de la deuxième nappe déchaîne, entoure ce fil d'un nœud coulant qu'il serre à fond. Ces deux premiers mouvements s'appellent passée.
Tout en exécutant cette passée l'artiste entoure avec la laine un outil en acier appelé tranche- fil et composé d'un manche rond et d'une extrémité aplatie et coupante. Lorsqu'il a recouvert avec la laine toute la longueur de l'outil, l'artiste, en tirant cet outil, coupe, d'un seul coup et du même côté, toutes les boucles de laine qui prennent alors l'apparence de touffes irrégulières. Ce sont ces touffes qui constitueront le velours du tapis.
Ces touffes laineuses forment la trame des tapis ; mais, les tapis étant destinés à recevoir la foulée de pieds plus ou moins lourds, cette trame en velours ne serait pas assez solide si Ton ne la renforçait pas. Pour la renforcer, les artistes prennent des fils de chanvre très forts qu'ils passent autour de chacun des fils de chaîne. Il y a donc dorénavant sur la chaîne une rangée de points de laine alternée avec une rangée de fil de chanvre, etc.
Pour donner de la cohésion aux assises de laine et de chanvre, pour les amalgamer, un nouveau travail est nécessaire. L'artiste doit se servir d'un peigne en métal assez lourd, avec lequel il frappe sur la trame, la tassant si bien qu'elle devient d'une solidité suffisante pour résister à la pression des pieds les moins délicats.
D'autres opérations doivent encore participer à l'achèvement d'un tapis de la Savonnerie. Il faut tondre le velours, c'est-à-dire ramener la surface des laines à un niveau égal à l'aide d'une planchette guide et de ciseaux. Avec line grosse aiguille sans pointe il faut ramener en
avant les fils emmêlés dans la masse du velours ; puis brosser ce velours pour le débarrasser des épluchures laissées par la tonte.
Et ce n'est pas tout, car, lorsqu'il semble terminé, le tapis doit encore être modelé à l'aide des ciseaux dont Partiste use avec délicatesse, s'en servant comme d'un ébauchoir pour ramener les lignes du dessin à la place exacte qu'elles doivent occuper.
On conçoit que des années soient nécessaires pour acliever des tapis tels que ceux que l'on peut voir en ce moment aux Gobelins :
Une reproduction de tapis oriental, nécessitant deux ans de travail à trois artistes.
Un tapis d'après Hannotin, destiné aii palais de l'Elysée, qui demandera deux ans et demi à trois artistes.
Un grand tapis d'après Binet.
Un autre tapis d'après Liber t, il sera terminé dans quatre ans et occupe quatre artistes.
On ne peut donc s'étonner, lorsqu'on connaît la longueur d'exécution des tapis, de leurs prix de revient très élevés, plus élevés que ceux des tapisseries. Il faut en effet douze fois plus de laine pour faire un tapis que pour faire une tapisserie : 6 kilogrammes par mètre carré au lieu de 5oo grammes, et pour un tapis de six mètres carrés auquel cinq artistes ont travailléf pendant quatre ans, les comptes de la Manufacture s'élèvent parfois à trois ou quatre cent mille francs. Ce sont de jolis deniers et l'on regarde avec respect des pièces d'art d'une telle importance en poids et en argent.
Mais devant ces prix énormes on se dit, non sans justes raisons, que vraiment c'est beaucoup de temps et beaucoup d'argent poiar des tapis qui, par leur destination
MONUMENTS ET MANUFACTURES
même, sont voués au frottement des pieds et des brosses. Pourquoi se donner tant de peines pour créer et tisser des modèles de dessins compliqués que la première foulée d'un talon anéantira en quelques secondes. . Ces réflexions, les artistes en tapis et les directeurs de la Manufacture se les sont faites depuis longtemps, et, depuis i«870\ on avait pris le parti de sauvegarder la fragile contexture des tapis en accrochant aux murs les produits de la Savonnerie.
Évidemment ils étaient ainsi sauvés de Fécrasement ; mais à quoi servait-il de fabriquer des tapis pour les pendre aux murs comme des tapisseries? Et, par la logique des choses, les tapis disparurent peu à peu des métiers de la Savonnerie ; alors que, sous la monarchie de Juillet, les tapis occupaient cinquante artistes, ils ne furent bientôt plus que douze, et Ton put même prévoir le moment où les métiers de tapis seraient occupés presque tous par des artistes tapissiers.
C'est pour remédier à eet état de chose que M. GuifFrey s'est efforcé, depuis son entrée à la Manufacture, de faire pour les tapis ce qu'il avait fait pour les tapisseries, c'està-dire d'en régénérer la technique et de ramener la Savonnerie à son ancienne splendeur.
Il a voulu remplacer des modèles impratiques pour Fusage parce qu'ils étaient trop chargés de dessins inutilement délicats, par des tapis plus rationnels composés de motifs simples, peinis par aplats, et capables de résister aux déformations des coups de pieds et aux frottements des brosses.
Et M. Guiffrey a réussi à rendre à. leur ancien usage des parquets les tapis de la Savonnerie. Mais la Savonnerie n'a pas encore repris son importance d'autrefois,
L'ART POUil TOÙS
alors que tapis et tapisseries marchaient de pair da^is les diflérents ateliers. Aujourd'hui, les deux fabrications sont très diversement mises en œuvre aux Gobelins et quarante-cinq tapissiers y travaillent à la haute lice contre quatorze à la Savonnerie.
Tous ces artistes sont logés à la Manufacture. Ils l'habitent avec leurs familles et certains d'entre eux y font souche de tapissiers, de père en fils depuis des siècles.
Les artistes des Gobelins forment en quelque sorte une grande famille, dont tous les membres n'ont qu'un seul but, la perfection de l'art qu'ils mettent en œuvre. Et lorsqu'on a pu les voir au travail, lorsqu^on connaît leurs travaux, on se rend compte que, grâce à leurs efforts, bien peu de nos arts somptuaires peuvent présenter, autant c[ue les tapisseries, un ensemble parfait de technique intéressante et de perfection visuelle.
Cette perfection est absolue aux Gobelins et je veux rappeler encore une fois à la fin de cette causerie, la devise de la Manufacture^ devise dont elle est justement fière : Aux Gobelins, avec leurs navettes et leurs laines^ les artistes savent surpasser le pinceau et les couleurs des peintres.