LÉON DESCHAMPS
Sciilplear et graveur en inêdailles.
Par M. ÉMILE BONTEMPS
Chez lui, on subit, dès le seuil, la saine impression qui qui se dégage d'un lieu de travail, et l'on sent aussi qu'on n'entre pas chez un de ces brillants papillons de l'art, dieux passagers de la mode. Comme témoignage d'énergique labeur, l'œil exercé peut suivre sur les murs l'évolution de son talent parmi cent documents marqués au coin de l'observation attentive et passionnée de la vie: Tout un monde dû à sa volonté créatrice s'accroche depuis le plafond jusqu'à la cimaise, déborde sur des chei^alets, trône sur des selles, et dit sa ténacité à déterminer, par l'étude, les lois essentielles de la beauté de son époque. Puis, comme au fond d'un creuset, on découvre en quelques vitrines la quintessence de son art s'éclairant dans le métal en étincelles de lumière sur les argents et les bronzes somptueusement patinés.
Il débuta par faire grand. En Moisson, un marbre acheté récemment par la Ville de Paris, ne mesure pas moins de deux mètres. Dans ce corps-à-corps avec la nature, il acquit et exerça ce sens particulier de l'unique élé-
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ment de grandeur : cette science des proportions sans laquelle il est impossible de réduire la nature aux dimensions de la médaille. Tout de suite son art s'affirma vigoureux et sain, avec une tendance positiviste.
Sa seconde œuvre sacrifia à la fantaisie sur l'autel de l'exotisme, c'est une Moiismé au visage exsangue, aux lèvres minces, moqueuses et douloureuses aussi, criante de sensibilité, de cette sensibilité qui va lui permettre de surprendre le frisson de la vie et d'en animer ses créations.
Puis ce sont des bustes, des médaillons, la commande enfin imposant au jeune artiste les dures conditions de la lutte pour la vie. Période d'incubation qui acheva de mûrir son talent. Elle l'enferma dans le silence, elle lui interdit les succès faciles c[ui l'eussent peut-être perdu. Elle confirma sa vocation et lui donna plus de vitalité et d'élan. Aussi ne reconnaît-on pas l'auteur de En -Moisson devant la vitrine du musée Galliéra.
Cette exposition comprend cinq portraits, quatre médaillons de personnages historiques et cinq figures de femmes.
Les portraits sont traités par le caractère général de feur physionomie : les Vieillards sont des vignerons frustes et rugueux, leurs traits sont identifiés avec le cep. Le Général et M'"° Aiideniard d'Alançon expriment, par leur style, cette fierté d'attitude que les usages mondains impriment souvent aux individus. Le Portrait d\?.nfant surtout est délicieux, présenté de face dans un relief très méplat, ^l atteint le maximum de grâce puérile^ imprécise et enveloppée qui convient à ces délicates ébauches d'hommes, où la forme n'est, pour ainsi dire, pas encore achevée.
Libéré de la nécessité des ressemblances étroites, il
évoque ses personnages historiques moins comme des individus que comme des entités, s'attachant à les regarder seulement sous l'angle philosophique. Ainsi Robert et Henri Estienne, lettrés érudits et penseurs, sont traités dans une manière extrêmement savante, avec la préoccupation évidente de faire naître des idées propices à la conception de leurs grandes personnalités. Le Gutenberg est une figure énergique, caractérisée par un modelé puissant, qui peint largement le caractère d'un grand homme marqué par le destin.
Avec Jean Foaquet, peintre miniaturiste, il devient aimable et léger, désireux seulement de fixer, pour une oeuvre où elle est nécessaire et que nous verrons tout à l'heure, une effigie précieusement dessinée.
Les cinq plaquettes complétant ce bouquet d'œuvres choisies sont autant de petits poèmes chantant la femme à tous ses âges, mais sans complaisance pour l'été féminin qui est le thème favori des artistes. La Jeune fille ^aii lys, une adolescente, d'un caractère candide, est saisie avec un tact parfait. Le Rêve symbolise la jeune fdle dans une tonalité exquise. U Industrie représente avec l'énergie voulue l'âge de l'action. Enfin deux allégories : la Science et la Vérité, traduisent le charme émouvant de la beauté qui achève de s'épanouir.
Quant aux qualités techniques,. c'est la sûreté du dessin, habile à cueillir le document, à s'assimiler la ligne, c'est le jeu des plans, bien établi, qui fait passer la silhouette dans le fond, c'est le fond lui-même participant à l'effet d'ensemble, c'est la lumière enfin employée avec indépendance, prodiguée comme négligeamment au gré de l'inspiration.
Quoique, à dire vrai, tout cela constitue une manière
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agréable, on découvre vite sous ces dehors scintillants une étude approfondie, appuyée de qualités d'observation judicieusement appliquées.
Au salon de 1902, Léon Deschamps exposa — précieusement encadré dans un cuir d'art signé du nom d'un de ses élèves, M. KieiTer — un bas-relief : F Enfant, qui s'intitulerait plus volontiers l'Infarrt, t'int il rappelle un por- * trait de Vélasquez avec sa mine hiératique, ses cheveux flous et sa fraise empesée. C'est une œuvre de virtuose, établie sur un nombre de plans très réduits, comme des sculptures égyptiennes, mais qui complète la simplicité de sa contexture par un modelé martelé. La présentation, la patine et la manière constituent une sorte de synthèse des qualités plastiques d'un charme profond et neuf.
La Médaille parlementaire retient l'intérêt par la répétition des mêmes qualités auxquelles s'ajoute la valeur d'une composition élégante et bien équilibrée. L'avers de cette médaille est remarquable de puissance : la République, appuyée sur le vieux lion populaire et sur l'urne du suffrage universel, forme le centre d'un groupe vu de trois quarts, rigoureusement construit, éclairé largement par de grandes nappes de lumière. Le revers se compose aussi dans un esprit de limpide simplicité, et l'ensemble bien ordonné, facile à lire d'ailleurs, est exécuté suivant une formule assez rare : c'est la tenue des silhouetfes', cependant bien arrêtées par un dessin précis, mais qui s'effacent et se fondent dans le jeu des plans intermédiaires. Cette œuvre atteint non seulement à une représentation plus exacte de la vérité, mais elle démontre encore que l'art du médailleur n'est pas nécessairement restreint à l'application de lois conventionnelles.
Bien que la galerie que nous m enons de passer en revue
ait une valeur suffisante pour justifier la notoViétc de Léon Descliamps, elle ne représente cependant qu'une faible part de son œuvre. On ne juge bien l'artiste qu'au pied du grand bas-relief destiné à l'école Estienne. Il lui a coûté neuf ans de travail.
Qu'on se figure un grand panneau rectangulaire ayant un mètre de base sur un mètre et demi de hauteur et largement bordé d'une frise fixée aux quatre angles par des cabochons. Dans cette marge, qui fait l'office d'un premier cadre, on reconnaît sur les montants verticaux : à droite, les médaillons de Robert Esiieime et de Giitenberg, sé- - parés au centre par une plaquette ovale figurant la Science. A gauche, dans le même ordre : Henri Estienne et Jean Foiiquet, ayant entr^ eux la Vérité, Sur la' surface horizontale supérieure ": le chiffre républicain. Dans la partie correspondante, à la base, la date de fondation de l'écoledu Livre. Ces quatre effigies de personnages, aux influences différemment prépondérantes sur l'art de l'imprimerie et les deux allégories qui rehaussent la signification de leurs caractères sont placées symétriquement parmi les motifs d'une décoration très savoureuse. De jeunes enfants nus et debout portent,' élevées au-dessus de leurs têtes, des corbeilles d'où s'échappent, tournées en volutes, ou en rinceaux, façonnées en lacs et entrelacs, mille fleurs charmantes dues à l'imagination la plus libre et la plus délicate. Des animaux, frères des créations ingénieusement fécondes de l'art oriental, circulent dans l'échafaudage savant de toutes ces formes volontairement tenues dans une saillie discrète.
Le second cadre est sévèrement architectural, d'un ordre sinon nouveau dans son ensemble, du moins très original dans ses parties étudiées ; il est composé d'un
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soubassement enrichi de deux mascarons finement modelés : la Force et la Volonté, et supporté par un groupe, la Fraternité jouant le rôle de cariatide, et comprenant trois hommes musclés presqu'en haut-relief, vigoureusement campés en des attitudes conformes à leurs fonctions. Deux pilastres s'élancent de cette base solide, ils sont coiffés de chapiteaux très curieusement épanouis et servent d'appui à un entablement qui couronne l'ensemble. Deux femmes : la Liberté et VEgalitéy accotées à l'écusson de la Ville de Paris, surmontent le tout. L'exécution de cette partie est fort savamment géométrale, elle s'étage sur des plans bien proportionnés, d'un excellent effet de perspective.
Le sujet principal apparaît alors, placé dans l'optique convenable et relié au second cadre par deux génies ailés qui supportent dans une envolée de nuages bien flous des écus où se lisent : Pax et Labor,
La Ville de Paris créant l'Ecole Estienne^ tel est le sujet qui motive cette grande symphonie décorative dont on peut définir la beauté dans ses différentes parties, comme nous venons de le faire, ou comprendre Tensemble par la composition qui est une brillante application du jeu des proportions et de la lumière. On peut goûter les recherches du style, la fécondité et la grâce des détails, mais on ne peut pas donner, par analyse, une idée juste du bas-relief central, qui est autant un bas-relief qu'un tableau : Avec des premiers plans, des lointains et de l'air, surtout de l'air ; et une lumière diffuse qui enveloppe chaque personnage, le détache du fond dans un relief exact, lui prête l'illusion d'une couleur qui l'animg, enfin qui lui donne la vie.
Devant cette œuvre toujours plus profonde à mesure qu'elle s'éloigne de son point de départ ; quand on ne
constate aucune faiblesse, mais, au contraire, une conception toujours plus large de la Beauté ; en présence de cette fécondité inlassable, l'esprit revient à l'artiste, au créateur^ pour lui demander le mot de ce labeur surhumain. On le trouve calme et modeste. Il a noté la vie. Chaque jour il a augmenté d'une observation son trésor de connaissances acquises. Il est patient. Chaque jour sa main exercée a trouvé la matière plus souple. Sa force tranquille est d'autant plus puissante qu'elle agit plus lentement. Et il va tout droit, où le mène l'inspiration, il bouscule les formules, il piétine les conventions quand elles l'empêchent d'être vrai ou seulement sincère. Son art si aimable est révolutionnaire comme toute force ascendante. Il ne saurait s'accommoder des lois immuables qui prétendent arrêter l'évolution.
Il vit dans son temps, voilà le secret de sa puissance.
ANNEXES