STEINLEN
Par M. JEAN VIOLLIS
Camarades, vous êtes assemblés ici non pas pour entendre un conférencier, mais pour voir des peintures et des dessins. Je dois être bref. Je voudrais simplement vous dire en quelques mots à quel point de vue général les œuvres réunies dans cette salle méritent, mieux que celles de n'importe quel autre artiste contemporain, de retenir notre attention.
Camarades, pour nous, l'intérêt principal de rœuvi'e de Steinlen, c'est qu'elle réalise un art populaire et social.
Populaire, parce que, prenant son inspiration dans la vie du peuple et l'exprimant par des moyens simples et forts, elle touche sans détours l'âme du peuple.
Social, parce que la simple vision des tableaux ou des dessins de Steinlen oblige, tellement ils sont exacts, sincères et profonds, à réfléchir sur la constitution de la société actuelle, sur la condition des classes, sur l'amélioration de toutes les douleurs matérielles et morales qui sont si vivement représentées sous leur forme le plus facilement sensible.
Yoyez ces laveuses éreintées qui rentrent ployées sous
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le poids du linge mouillé, voyez ces charpentiers, ces menuisiers, ces forgerons dans l'effort du travail ; voyez encore ce malheureux gosse affalé de misère au coin d'un chemin : tout cela, c'^est l'existence quotidienne du peuple ; Steinlen en saisit l'émotion directement, sans être obligé à cette sorte de transposition de sensibilité nécessaire à un individu, même très cultivé, de la classe bourgeoise, pour comprendre un milieu qui n'est pas le sien et pour s'ouvrir à des sensations que, personnellement, il n'a pas éprouvées.
Tenez, prenez encore ce bal public de dimanche, où, sous la lueur des quinquets, dans la poussière d'une salle enfumée, il y a tout un mélange d'ouvriers, de marions, de filles publiques et de trottins : c'est très spécial, mais c'est très un, l'impression que cela donne : du vice, du plaisir, un délassement un peu canaille, de l'ivresse, je ne sais quoi d'iquivoque et de puissant. Un « amateur » pourra décomposer chaque élément avec sagacité, analyser habilement la valeur documentaire de cette œuvre, — seul un homme du peuple sera frappé, d'un coup, sans effort, de la sensation juste, brusque, d'ensemble, qu'elle dégage.
Steinlen ne recherche pas l'effet. Il sent profondément des choses qu'il a vues, longtemps, fréquemment, qui l'ont imprégné pour ainsi dire, et qu'il représente ensuite, tout simplement, dans leur aspect d'un jour et d'un moment, mais avec leur émotion de tous les jours et de tous les moments.
Regardez cette affiche : elle s'appelle la Rue. Ce sont des gens qui passent. Chacun de ces passants a sa physionomie particulière, qui bien évidemment a été empruntée à tel homme pu à tel fenime que l'auteur a eu devant
les yeux ; et pourtant, chacun d'eux, pour ainsi dire, (( représente plus que lui-même », parce qu'en lui Steinlen a résumé toute une série d'observations confuses, de sensations obscures précédemment épi^ouvées. De même, chaque type de cette image nous touche par ce qu'il a d'individuel, d'abord, mais surtout par ce qu'il éveille en nous de choses senties et oubliées. Ça, ce ne sont pas des passauts dans une rue, c'est bien la Rue. Généralisant, on peut dire que Steinlen n'est pas un peintre et un dessinateur d'anecdotes, mais un peintre et un dessinateur de vie : oui, ce qu'il exprime, c'est bien dans ce qu'elle a de profond, la vie populaire de notre époque.
Cela est surtout visible dans les dessins qu'il publie dans les journaux illustrés. Pendant des années, Steinlen a donné deux et trois dessins par semaine au Gil Blas. Il s'agissait d'illustrer des contes, des nouvelles. Eh bien, ce n'était pas exclusivement l'histoire en question, dans ce qu'elle avait de spécial et d'étroit, que Steinlen traduisait : c'était, sur un thème défini, des scènes qui, par la large façon dont les personnages étaient traités, exprimaient véritablement des situations générales. Vous pou- A^ez découper ces dessins faits au jour le jour et les accrocher au mur : vous n'aurez pas l'illustration de telle ou telle nouvelle parue dans tel ou tel numéro du Gil Blas, vous aurez de belles esquisses, valant par elles-mêmes, ayant leur signification propre qui dépasse infmiment l'anecdote qui leur a servi de prétexte.
Il faut qu'en tout Steinlen mette le plus dlmnianité. Son tempérament de bonté, d'amour, de solidarité sociale déborde sur tout ce qu'il dessine et sur tout ce qu'il peint. Ainsi, ayant à illustrer cette admirable AJfaire Crainquebille d'Anatole France, croyez-vous qu'il
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en ait surtout rendu le caractère d'ironie tranquille et savoureuse que tant de gens voient uniquement dans ce récit ? Pas du tout. Ce que Steinlen a développé dans son illustration, c'est toute Témotion poignante, tout le côté grave, douloureux, de l'histoire. Presque tout y est caricature (en prenant ce mot dans son sens exact), mais caricature terrible ou lamentable. Aucune recherche d'effets amusants. Le gendarme, le juge, l'avocat, sont bafoués furieusement, et le vieux Grainquebille porte sur son visage hébété et plaintif toute la souffrance de la bête de somme populaire. Peut-être il se sera trouvé des gens, amis, malgré tout, de l'aimable et de l'inoffensif, pour juger inopportun ce commentaire violent d'un texte dont ils ne sentiront jamais toute" l'horreur secrète : soyez certains qu'Anatole France n'est pas de ceux-là !
Pour bien comprendre le caractère de Steinlen, prenons encore un trait. Pelletan, l'éditeur d'art, lui a demandé un jour d'illustrer un calendrier pour bibliophiles. Les bibliophiles sont généralement des gens paisibles et maniaques, qui n'aiment pas trop être dérangés dans leur paix et dans leurs manies. Un autre que Steinlen se serait appliqué à leur donner une bénigne pâture. Lui, parce • qu'il est lui, n'a mis dans son calendrier que ces rudes ouvriers qui battent le fer, extraient le charbon, ou taillent des pierres. Et dans ce cul-de-lampe, par exemple, au lieu d'un bel amour joufflu ou d'une aguichante jeune personne, il a dressé ces femmes de mineurs qui lèvent frénétiquement leurs nourissons entre la foule des gré-' vistes exaspérés, et la troupe qui attend l'ordre de tirer !
Je n'indiquerai que rapidement les qualités techniques de l'art de Steinlen : le dessin, qui est d'une si belle
sûreté, la couleur, d'une richesse si sobre, si variée. Dessinateur et peintre, Steinlen est avant tout un homme de robustesse, de santé. Examinez ses chats, voyez l'étirement félin du corps, la grâce ambiguë du regard, vous trouverez toujours, sous ce pelage luisant et souple, les muscles prêts à se détendre en bonds magnifiques, sous cette indolence alanguie, la fureur des passions sauvages. Admirez encore ce coq, tout dressé pour lancer son cri. Voici enfin des paysages : le vert vigoureux de ce pré sous un gros nuage, ce chemin, ferme et dur, qui s'enfonce dans une plaine rase, tout cela est peint avec la même fougue, la fougue d'un tempérament qui ne connaît d'autre mesure que la vérité de l'observation ,
Camarades, en dehors de ce sentiment si secret et si profond qu'est l'émotion d'art, émotion sensible au cœur quel que soit le caractère de l'œuvre qui le provoque (il suffit que l'œuvre soit belle 1) ce qui me touche, chez Steinlen, c'est qu'il concourt avec ampleur au grand mouvement social qui emporte notre époque. Il y a des économistes, des statisticiens qui chaque jour mesurént les oscillations de la misère et chiffrent l'effort humain vers plus de bien-être. Il y a d'obscurs dévouements c[ui, par l'action syndicale, par l'action coopérative, collaborent le plus efficacement à l'œuvre d'émancipation économique. Pour que ce grand effort s'épanouît en belle lumière, il fallait le concours d'un grand artiste : et ce concours, Steinlen Fa spontanément apporté. Il a vu des ouvriers, en pleine force de travail : non seulement il a été sensible à leur beauté de ligne et de couleur, mais il en a compris la signification humaine. Il a été amoureux d'art et amoureux d'humanité. Lorsque Steinlen a vu des maçons poser le3 fondements d'un édifice, il n'a pas songé seulement h
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la maison particulière qu'ils bâtissaient, mais à la grande œuvre d'édification sociale dont ils étaient les artisans.
Et c'est ainsi que saiîs vouloir prêcher, sans désirer convaincre, en rendant simplement, d'un crayon sincère, ce que voyait son œil et ce qu'éprouvait son cœur, Steinlen est devenu le grand artiste socialiste de notre époque. Camarades ! voyez les œuvres qu'il a réunies ici ! A vous pénétrer d'elles, vous goûterez plus qu'un plaisir de jouissance individuelle : vous vous sentirez augmentés, fortifiés. Après une heure passée au milieu d'elles, vous pourrez sans crainte rentrer dans la vie, dans votre vie de chaque jour. Vous aurez acquis une provision de bonté et de beauté !