‹ L'art profane à l'église (volume 2)Chapitre 115 sur 183 · L. — MARNE · texte numérisé non relu

L. — MARNE

Reims. R Cathédrale. — Portail principal. Sur Paire du tympan est détaillé \q Jugement universel^ mais peu nuement : les diables seuls sont dévêtus. Où Gambry, le président du district de Quimperlé (An III), a-t-il vu « la sodomie représentée par quarante statues dans la plus infâme attitude » ? On se le demande. Les damnés enchaînés, à la tête desquels marchent un roi, un évêque mitré et crossé, suivis d’un moine, sont tous costumés. Quant aux réprouvés, qui cuisent dans la marmite infernale, on n’aperçoit que leurs têtes microscopiques. Un groupe à part évolue sur un cordon de la voussure : trois âmes incombustibles, qui sont encore dans les flammes du Purgatoire, marmottent leurs oraisons (fîg. 359).

Cette réserve dans le costume disparaît avec l’histoire du dernier jour du monde, décrite dans ['Apocalypse et développée sur l’arcade de droite (fîg. 359 bis) où paraissent, au naturel, des personnages à cheval et à genoux. En tête de la cavalcade, nous retrouvons la Chevauchée de la Moi't^ les yeux bandés, telle qu’elle caracole à Notre-Dame de Paris. Mais ici son coursier « pâle » semble moins fougueux ; il paraît épuisé de porter en croupe un cadavre renversé sur une autre victime, que la camarde empoigne et entraîne par la mamelle.

Outre ces personnages apocalyptiques sans voiles^ nous avons encore à l’extérieur une néréide-gargouille qui se presse le sein (fig. 360).

La Visitation est figurée sur le grand portail par deux matrones enceintes, vêtues à la romaine. La grossesse de la Vierge, contrai-

l’art RUOKANK a l/É(iLlSi:

renient à l’Ecriture, est beaucoup plus visible que celle de sa cousine Elisabeth, en avance de six mois.

Fig’. 359 bis.

Le portail de g'auclie offre seulement deux ou trois motifs légers. A la console d’une statue hiératique et congelée de sainte ou de reine, une femme assise, une impudique, découvre la naissance de ses cuisses (hg. 360 Lis). En face, entre les cordons de la voussure, un habitant de Jérusalem jette les vêtements dont il s’est dépouillé

Fig'. 3G0.

Fig^. 360 his.

sur le passag’e de Jésus (fig*. 3()1), tandis qu’un autre, dévêtu aussi, grimpe à un palmier pour en abattre les rameaux. Ce grimpeur pourrait bien être le publicain Zachée qui, au passage du fils de Dieu par Jéricho, avant d’arriver à Jérusalem, monta sur un sycomore pour le voir passer.

La 23udicité artistique de cette cathédrale est telle que, même nos premiers parents réfugiés au-dessus de la chaire ont revêtu un « incomplet » sur mesure, comme ceux de sainte Gudulle, à Bruxelles. Adam et Eve, comme Vénus ou la Vérité, habillés sont méconnaissables.

Eve paraît encore vêtue au transept Nord, à droite de la grande

rose ; elle tient dans ses bras le démon, symbolisé par un animal fantastique.

A peine découvre-t-on sur le tympan de la porte septentrionale, au milieu d’arabesques élégantes finement fouillées, un a petit bonhomme » isolé, tout nu, et au croisillon Sud, la complètement

deshabillée, qui tinte une clochette.

On cite encore, comme une audacieuse exhibition artistique pour l’époque, la poitrine nue de l’ange qui, au grand portail, chasse Adam de LEden. Ces créatures séraphiques n’ont commencé à se dévêtir qu’après le moyen âge.

Pourtant, la Résurrection, au transept Nord, se hasarde à sortir

des sépulcres quelques torses nus ; mais vous n’y rencontrerez i

aucune

l’art profane a l’église

femme, k moins qu’on ne considère comme telles les deux ressuscités qui ont conservé leur suaire (fig*. 362).

Par contre, saint Rémy, le patron de l'église suivante, s’est réservé le privilège de la nudité, si l’on s’en rapporte à l’épître que François Maucroix, chanoine de Reims, adresse à M. Gassandre, pour lui donner « des nouvelles de piété ».

On voit à nu, dans cette ville,

Le corps entier de saint Rémy,

Qui de Dieu fut si bon ami.

Chacun le voit, chacun l’admire :

D’aise, à l’entour, chacun respire.

Et n’est si méchant à le voir,

Qui ne sente un peu s’émouvoir.

Pour mémoire, car nous n’avons pas eu l’heur de découvrir cette curiosité : il existe, assure Jean d’Orsay, une pierre de la cathédrale, sur laquelle Jésus s’est reposé et qui garde encore l’empreinte de cette inoubliable station. Nous avons vu, en Orient, beaucoup d’empreintes des pieds de Mahomet, mais jamais celle du siège du Prophète ; pour Reims, « le siège est fait ».

Chapelle du Sainct-Laict^ on conservai^ autrefois, une poudre blanche provenant de la Grotte du lait, de Bethléem, où la Vierge se cacha, au début de sa fuite en Egypte.

2^ Saint-Rémy. — Une des dix tapisseries anciennes de la plus

vieillo église de Heims, célèbre le Baptême de Clovis. habillée, est agenouillée à coté de son époux, exposé, nu, cuve trop courte, une véritable cuvette. Au-dessous, cette en caractères gothiques, explique la scène balnéaire :

Clotilde, dans une légende,

A Sainct Rémy Clovis reqiiert baptehme

Et se repet d’avoir sans Iny vescu ;

l^ieu tout puissant luy transmet le sainct cresme,

Semblablement des Heurs de lys léscu.

Meme sujet traité dans la Chapelle des Fonts-Baptismaux, sur le rétable, enluminé, connu sous le nom des Trois Baptêmes, et exécuté, en 1610, par Nicolas Jacques. On y voit, au centre, le baptême de Jésus par Jean-Baptiste ; de chaque côté, le baptême de Constantin, par Jules 11, et celui de Clovis, par saint Rémy. Ce roi, complètement nu, est à genoux dans une cuve ; autour de lui se groupent son épouse, Clotilde, et ses sœurs, Lantilde et Albolède.

Quelques tapisseries rapportent les miracles de saint Rémy ; entre autres, la guérison d'une cécité par le lait de femme. Le futur évêque, que sa mère, sainte Célinie, allaite, rend la vue à saint Montain, comme l’explique le quatrain, placé au bas de ce tableau :

Le Créateur à ce cas entendit L’enfant Rémy print du lait qu’il tetoit Et d’icelui claire veue rendit A saint Montain qu’alors aveugle étoit.

Sur l’une des dalles provenant du sanctuaire de saint Nicaise, détruit en 93, et qui pavent la Chapelle consacrée à saint Eloi, nous avons décrit sommairement la nudité biblique de Suzanne au bain. Une tapisserie de la cathédrale nous montre encore la « chaste » baigneuse, en Vérité^ sortant d’une cuve cylindrique, comme d’un puits. On lit au-dessous cette légende :

Les luxurieux viellars virent De son deshoneur la requirent Susanne au baing toute seulet Mais elle refusa leur requeste.

Dans son étude du magnifique pavé de mosaïque qui couvrait le chœur de Saint-Rémy, M. Tarbé décrit, au côté droit du chœur, un carré où étaient dessinés les quatre fleuves du Paradis — Tigris, Euphrates, Jehan et Phison — figurés par des personnages nus,

i/aRT profane. — I.

j/aUT PUOFAiM: a L’É(iLISH

versant l'eau d’unies placées sous leurs bras, et occupant les quatre ang'les. Au milieu paraissait une femme nue, assise sur un dauphin, tenant une rame et accompag-née de cette inscription : Terra. Mare.

Philippe le Bel battait franchement de la fausse monnaie, pour arrondir sa liste civile ; Louis XIV arrivait au meme résultat, sous le couvert de la relig-ion. Une lettre du roi, en date du 0 février 1000, ordonne aux évêques de retrancher de leurs églises, non pas les tableaux licencieux, mais « les orfèvreries et les argenteries non nécessaires pour faire le service divin, avec la décence convenable ». Il fallut bien se résigner et envoyer à la monnaie tous les objets votifs ou cultuels, en métal précieux ; une partie fut réservée à l’achat d’un Soleil, emblème du Roi, pour le maître-autel. Louis XV suivit le même mauvais exemple et les pillages des sansculottes ne firent qu’achever ceux de la Royauté : la lie et l’élite se confondent souvent.

Saint-Nicaise. — Le tombeau païen de Join, qui était conservé dans cette église avant sa démolition, a été transporté à la Cathédrale.

(( Sur son portail, écrit le brouillon et bouillant rapporteur Gambry, l’onanisme étoit indic[ué d’une manière extravagante. Un diable ailé tient les mains d’une femme coupable, l’entraîne; un diablotin désigne la partie coupable, dans la position d’Hanscarvel. »

Ghalons-sur-Marne. Notre-Dame-de-l’Epine. — « Les saletés et les lubricités, d'après Didron aîné, grondent à l’abside », le siège de prédilection des figurines dévergondées. Une paysanne, à demi accroupie, se trousse avec vivacité, nous dirions avec pétulance si nous l’osions, pour satisfaire un pressant besoin. Est-ce un symbole, un enseignement hygiénique, une leçon morale ou un caprice de sculpteur ?

Un de nos confrères nous a signalé une gravelure analogue, tapie au chevet d’une église bretonne; mais, ici, la femme, pour dissimuler son attitude insolite, fait exécuter à son enfant le même acte naturel, de sorte que les deux jets se contondent en un seul et les lois de la bienséance semblent être respectées.

Mais revenons à Notre-Dame-de-l’Epine. En dehors de 1 orne-

inentation éhontée des consoles et des ^arg’ouilles, où sont exposées des caricatures désordonnées, qui ont la prétention de personnifier et de flétrir les vices, Didron décrit la Luxure^ sous figure d'une femme à^ée de 2o à 30 ans :

Fig-. 3()3.

Elle est toute débraillée, levant honteusement sa jupe sans la moindre pudeur. Par sa tournure, par les mines de son visage, par toute son attitude, elle fait à tous les passants des provo- '^cations les moins équivoques, mais des y. provocations si grossières que je ne puis en parler *.

S’agit-il de la vive et grotesque « pisseuse », qui se soulage au chevet? Nous ne savons exactement.

Au buffet d’orgues tout Parrière-corps est occupé par les douze apôtres, et Pavant-corps par sept dee principaux dieux du paganisme, placés bien en évidence. Apollon^ travesti en femme, porte un soleil ; sa sœur Diane, dont les jambes sont nues, tient le croissant lunaire ; « elle a la poitrine saillante et un peu molle, comme si elle avait nourri plusieurs enfants » ; Mars, en suisse d’église, casqué, cuirassé et armé d’une hallebarde ; Mercure, en blouse ; Saturne, les vêtements troués ; Jupiter, couronné et cuirassé aussi, tenant ses foudres à la main ; Vénus, assez rustique, (( forte et grasse », les reins cachés par un tutu ; « mais il faut le dire à son honneur, ce court jupon l’embarrasse, et, de la main gauche, elle le relève tant qu’elle peut » ; pour se donner une contenance, elle s’appuie sur la tête de son fils Cupiclon ! On sait qu’à l’origine du catholicisme, l’Est de la Gaule était couvert d’autels païens et celtiques, dont le Musée de sculpture comparée nous offre un curieux spécimen (fig. 3b3) ; rien d’étonnant qu’à l’époque de transition entre les deux cultes, il se soit opéré une fusion dont la tradition régionale a longtemps subi l’influence.

.louv. — Nous avons reproduit, d’après Didron dans l’un de nos

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