‹ L'art profane à l'égliseChapitre 8 sur 97 · Rev. (lu Temps présent, 2 fé\ i'ier · texte numérisé non relu

Rev. (lu Temps présent, 2 fé\ i'ier

l’art profane a l’église

Vers l’an quinze cent trois, si j’ai dij^me mémoire, Un sculpteur appelé, je crois, maître Gaspard S’illustrait à Dantzig en exerçant son art.

Le Sénat le chargea de sculpter une croix qui devait orner la cathédrale.

11 cherchait, sans trouver, le modèle idéal D’un beau christ expirant sur le gibet fatal,

Qui fût en même temps sublime et réaliste.

Son apprenti Frédéric, « le cœur plein de pitié », lui proposa de l’aider.

M’aider, toi, mon garçon! Ah quel orgueil t’égare. Je vous offre ma chair sanglante pour modèle ; Sculptez-en dans l'ivoire une image immortelle.

Le statuaire accepta l'holocauste du pauvre Frédéric et le crucifia; son œuvre terminée, il la remit au Sénat.

Puis, on trouva son corps pendu dans une lande.

Dresde. Musée. — Notons, parmi les toiles qui ont trait aux religions chrétienne et pa'ienne : une Madeleine de Franceschini, sans autre vêtement que sa luxuriante chevelure; un Saint Sébastien banderillé, de Lotto, cible vivante à qui l’extrémité empennée d'une flèche sert de feuille de vigne (fig. 21), et VEnlèvenient de Ganyniède^ épisode mythologique interprété par le pinceau réaliste de Rembrandt (fig. 22). Le maître hollandais a physiologiquement rendu le sentiment de la peur par Pun des effets réflexes familiers aux conscrits impressionnables. Un autre flux, l’alvin, est de règle en pareil cas, et si I on en croit Tallemant des Réaux, le « panache blanc » du vaillant Béarnais fut souvent un pan de sa chemise : « Quand on lui venoit dire : Voilà Fennemi! il lui prenoit toujours une espèce de dévoyement et que tournant cela en raillerie, il disoit : ((Je vais faire bon pour eux » .

Ganymède, écrit une plume pudibonde, est un hideux marmot enlevé du sein de quelque nourrice flamande. Son visage fait une affreuse grimace. Suspendu au bec de l’aigle, il se tortille comme un ver, et dans la

Fi^. 21.

peur qui ro})presse, il laisse (le la réalité.

Bref, le peintre a poussé à bout l’imitation

A quoi bon ces réticences pour exprimer un acte naturel dont le délicat auteur des Plaideurs a tiré un si piquant ellet, en désig-nant les deux petits chiens qui « ont pissé partout » ? Qui nous délivrera du pbarisaïsme littéraire et artistique' !

1. N’est-il pas légèrement écœurant, par exemple, de voir des criticpies draina-

IG

l’art profane a l’église

Erfurt. Cathédrale. — Contre la façade Sud-Est, s’élève le monument funèbre du comte Louis de Gleichen qui, marié avec la comtesse Orlamünde, partit pour la Palestine à la suite de Louis le Saint, J fut fait prisonnier, puis vendu comme esclave au sultan d^Egypte. Celui-ci l’envoya au Caire, où il épousa la fille du sultan Meleck-Sela. Cet acte de bigamie fut autorisé par le pape Grégoire IX qui baptisa la seconde femme du comte. Il est représenté entre ses deux épouses qui vécurent en bonne intelligence, si nous en croyons cette inscription <( touchante » :

Mes deux femmes s’aimaient comme deux sœurs, et m’aimaient comme leur époux. L’une me suivit et renonça au Coran, l’autre ne voulut pas me quitter à mon arrivée. Pendant notre vie, nous partagions tous trois la même couche, et maintenant une même tombe nous réunit.

tiques non sans valeur, passant pour des esprits libéraux, réclamer à grands cris le rétablissement de la censure, alors que le public seul a le droit et le devoir de l’exercer? Ne l’a-t-il pas fait d’ailleurs avec beaucoup de mesure en plusieurs circonstances qu’il est inutile de rappeler ici ? Ce qui ne manque pas d’ajouter quel({ue piquant à l’alVaire, c’est que nos moralistes, si prompts à s’effaroucher, n’éprouvent toutefois aucune gêne devant les péripéties scabreuses de ])ièces dans le genre de N'avez-voiis rien h déclarer y des Passagères, etc. Ils ne nous passent aucun détail et paraissent s’y complaire ; ils soulèvent le coin du rideau tombé pour surprendre les secrets d’alcôve... et encore, s’il y avait une alcôve ! Cependant CCS paladins de sacristie. « à pudeur d’hermine », partent en guerre contre l’immoralité révoltante du répertoire de la Comédie F’'rançaise ! L'un d’eux n’a-t-il pas reçu, à l’en croire, une missix e d'une vigilante mère qui s’indigne de ne plus pouvoir mener sa fille, demi-oisclle ne partageant certes pas l’opinion de son oiselle maternelle, à ce théâtre pervers. Excellente mesure, et grand bien leur fasse à toutes deux, mère et fdlc, si toutefois elles existent ailleurs que dans rimagiiiation de notre plumitif bien pensant. Tel autre confie au papier, de sa belle plume d’oie blanche, que le libertinage de nos spectacles nous attire le mépris et le dégoût de l’étranger. Ignorc-t-on que la principale clientèle de nos music-halls et de nos théâtres, â côté, est constituée par ces cosmopolites dont les mœurs n’ont rien de supérieur aux nôtres? Suffîra-t-il d’être étranger, môme Allemand, pour être vertueux du coup (a)?

(a) La natalité au pays des homosexuels comprend le quart d'enfants naturels. A ces indices de turpitude, les Allemands opposent des exemples contrastants d'une pudidonderie outrée. Même après son décès, l’empereur Maximilien voulut qu’on respectât sa ]mdicité ; « il ordonna dit Montaigne, ])ar paroles expresses de son testament, (pi’on luy attacliast des calessons quand il seroit mort. Il debvoit adiouster, par codicille, qm^ celuy qui les luy monteroit eust les yeulx ' bandez. » De nos jours à Düsseldorll, les élèves de l’Ecole des Beaux- .\rts iloivent se contenter de modèles d'hommes pour leurs études, — à l’Ecole de Paris, jusqu’en bS85, le sexe masculin avait seul le privilège de .se diicouvrir pour poser l'ensemble, — et (piand l'imix'ratrice visite une exposition de peinture, comme à Barmen, on retire les « lemmes nues ». Pas de femmes ! c’est la consigne du comte KUno de Molke ; pour lui, « une lemme est une losse d aisance ». Ces « précautions inutiles » ne sont-elles pas pour beaucoiq) dans le développement des g-oûfs de la noblesse tudesque, la'vélés par les tribuna<ix de Berlin, — le comte d Eulenbourg, }>ar exemple, a pris tro}> à la lettre le précepte de saint Paul : Quod reclum est tenete, — goûts peu ragoûtants en concordance avec les scandales d'une autre nation non moins pudique (Albion, A'allws blanc, vocable oblig-e), dénoncés naguère par la Pall Mail Galette? Mais nous n’avons rien à envier à nos voisins : on peut opposer à notre unique Jeanne d'Arc une légion de Messalines et encore plus de Tartuffes; demandez à l’immaculé Père la Pudeur, combien il a de loups dans sa hérengerie.

ALLEMAGNE — A L S A C É- L 0 R R A 1 N r-

Egsterstkine'. Grottes. — On a trouvé dans ces cavernes des sculptures peintes que certains archéolog'ues considèrent comme des débris du paganisme des Chérusques ou des Saxons; mais^ pour Forster, il n j a aucun doute sur leur origine chrétienne (fîg. 23),

Fig. 23. — Fragment de devant d’autel.

elles remonteraient à l’an 1098. Au-dessous d’une Passion naïvement expressive se trouve le groupe de la Prière et de l'Espérance, personnifiées par un homme entièrement nu et une femme qui ne l’est qu en partie. « A l’aide du dragon, observe le même savant, on aurait pu donner satisfaction au sentiment de la pudeur, comme on l’a fait pour l’homme. »

Certes, on parle assez mal de nous au delà des frontières 5 mais quoi de moins significatif, en somme, et surtout quoi de plus humain ? Ce sont là de bons procédés qu’on échange entre voisins, et nous ne sommes pas nous-mêmes en reste de semblables gentillesses. L ivrogne français se console de sa démarche titubante en convenant de bonne grâce qu’il est « saoul comme un Polonais ». Et n’appelons-

nous pas « mal de Naples » cette même avarie que les Napolitains stigmatisent de « mal français »?

Mais pour en revenir à nos critiques scrupuleux, qu'ils nous permettent de leur conseiller plus de tolérance. Laissons à chacun le choix de son plat pimenté ou sucre, et le plaisir de s’en repaître à son aise. Eh! Messieurs, si les représentations lestes vous déplaisent, allegez-les encore de votre présence. Nul n’y contredira car nul n’y perdra, sauf peut-être vous. Rien ne vous oblige à pénétrer dans les « mauvais » théâtres, â alTronter ces « foyers » de perdition. Mais reconnaissez à chacun 1 usage de la liberté qu’on vous laisse ; qu’il soit permis à tous d’entendre et d eenre au besoin des pièces immorales, comme de lire ou de composer de mec lants comptes rendus. Ce dont vous êtes persuadés, n’est-ce pas? La liberté doit etre complété dans la mesure où elle ne gêne personne. On ne saurait trop s’élever contre la moindre exhibition extérieure de nature à offenser les regards* mais pourquoi divulguer ce qui se passe â huis clos, ce qu’on ne va voir qu’â bon escient'^ i y aurait-il pas quelque impudence et quelque duplicité â se plaindre d’un plaisir qu on a cherche ? Et surtout, croyez-nous, critiques critiquables quand vous voudrez prêcher, choisissez un peu mieux vos exemples. Amen ' ’ ^

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