XIV. Rouvière (imprimé dans l'Artiste
J'ai fait recopier pour vous tous les articles marqués d'une petite croix; vous aurez soin de m'en dire votre avis. Ne perdez jamais rien de ce que je vous envoie. (Ceci sera la vraie copie.)
Ce passage valait d'être cité en entier d'abord parce qu'il nous montre le livre dans son premier état; et puis parce qu'il nous mstruit de deux raisons qui devaient en retarder la publication : LeS Poètes Français ne paraîtront qu'en 1862, et la querelle avec «l'mfâme Michel» ne sera jamais résolue; enfin parce qu'il met en évidence un des graves défauts de sa composition , défaut qui ne fut peut-être pas étranger à ses tribulations , et nous fournit un exemple des difficultés auxquelles devait se heurter le zèle des éditeurs posthumes, — savoir les doubles emplois constitués par certaines matières. Considérons les n" IV-V et VI -VII. Le n° IV «imprimé», c'est la volumineuse plaquette sur Gautier; le n" VI, «imprimé chez Houssiaux», c'est la grosse préface des Chants et chansons de Dupont; les n°' V et VII correspondent aux notices sur Gautier et Dupont destinées aux Poètes français. Si ces morceaux différent par leur importance, ils n'en constituent pas moins tous quatre des études d'ensemble , portant non sur tel ouvrage de l'auteur en cause, mais sur la totalité de ses œuvres. Comment dès lors Baudelaire avait-il pu seulement concevonl'étrange dessein de les mettre bout à bout tels quels? Pour nous, nous ne pouvons croire qu'il l'eût fait; nous pensons bien plutôt
que l'un des remaniements dont il annoncera plus tard l'intention , aurait eu leur refonte pour objet. Mais enfin c'est un fait qu'il semble l'avoir envisagé : «ceci sera la vraie copie», — et c'en est un autre qu'il n'a jamais opéré les remaniements utiles, abstention dont la conséquence sera de laisser le livre entaché, dans sa composition dernière, du défaut qui dépare son projet initial.
Les Notices littéraires avaient été annoncées comme «en préparation» sur la couverture du Théophile Gautier paru à la fin de novembre 18^9. Mais bientôt le recueil changeait de titre, prenant celui d'Opinions littéraires (voir le traité du i" janvier 1860, Curiosités Esthétiques , p. 456); il en changeait une fois encore sur la couverture des PARADIS ARTIFICIELS , publiés en juin 1860 :
Sous presse : RÉFLEXIONS SUR QUELQUES-UNS DE MES CON- TEMPORAINS : Edgar Poe, Théophile Gautier, Pierre Dupont, Richard Wagner, Auguste Barbier, Leconte de Lisie, Hégésippe Moreau, Pétrus Borel, Marcehne Desbordes- Valmore, Gustave Le Vavasseur, Gustave Flaubert, Philibert Rouvière, la famille des Dandies, ou Chateaubriand , de Custine, Paul de Molènes et Barbey d'Aurevilly.
Ce texte appelle plusieurs remarques.
Le choix du titre RÉFLEXIONS SUR QUELQUES-UNS DE MES CONTEMPORAINS auquel l'auteur restera désormais fidèle à quelques abréviations près : Réflexions sur mes Contemporains ou Quelquesuns de mes Contemporains, s'explique par deux raisons : d'une part Baudelaire s'était avisé que le mot littéraire ou des épithètes analogues étaient de nature à «tuer le débit d'un livre» (cf lettre du 23 février 1865), et c'est même pour ce motif que les CURIO- SITÉS Esthétiques, sur ces entrefaites, nous l'avons dit dans nos Eclaircissements antérieurs, allaient devenir le tome I" des RÉFLEXIONS; d'autre part, un des articles nouveaux, le Richard M^agner, si vanté qu'y fût le génie poétique du musicien , ne pouvait guère être donné comme un essai littéraire.
Quant au sous-presse, par quoi s'ouvre l'annonce de la couverture des Paradis, il est' difficile d'y voir autre chose qu'une allégation fantaisiste, puisqu'un autre des éléments nouveaux
qu'elle mentionne, ha famille des dandies, n'était qu'à l'état de projet et ne devait aussi bien en sortir jamais. II existe, nous ne rigrnorons pas, plusieurs textes qui donneraient à croire que cette étude-là fut réellement écrite. II y a notamment une lettre de l'auteur à Poulet-Malassis où on lit textuellement :
J'ai profité d'une invitation de la Presse pour lui livrer [avec deux autres articles] Le Dandysme littéraire ou La Grandeur sans convictions (^ février i86o).
II y a encore une annonce de la Revue Fantaisiste ( i" novembre i86i et numéros suivants) qui mentionne «pour paraître dans les prochaines livraisons» Dandys, dilettantes et virtuoses.
Mais ces textes-là sont contredits par d'autres qui ne sont pas moins formels :
Le deuxième [morceau que je vous livrerai], ce sera le Dandysme^^'i . Le livre de Sainte-Beuve \Cbateauhriand et son groupe littéraire'^ me fournit, ce me semble, une occasion pour prendre Chateaubriand à un point de vue nouveau, le père du Dandysme. (Lettre médite à Calonne, 3 décembre 1860.)
Si l'article avait été réellement livré en février, on ne voit point comment Baudelaire aurait pu, dix mois plus tard, envisager de l'écrire. II faut donc admettre que ce qu'il avait remis à la Presse, c'était simplement un canevas.
Une lettre à Sainte-Beuve, en date du 30 mars 1865, est d'ailleurs encore plus nette : Baudelaire y confesse que ces pages-là ne sont point terminées. Elles ne pouvaient donc être «sous presse» cinq ans plus tôt.
Nous aurons l'occasion de revenir sur cette question aussi bien quand nous donnerons L'Esprit et le Style de M, Villemain (ŒuVRES Posthumes).
Il nous faut ensuite sauter plus de quatre années pour rencontrer, dans la correspondance, un troisième état du livre, — quatre
''' En décembre 1862, cet article prendra encore le titre de : L« Raffines et les Dandies, et Liszt devra y figurer.
années qui ont été marquées par la faillite de Poulet-Malassis, la publication des notices dans la Revue Fantaisiste (1861) et dans l'Anthologie des Poètes français (1862), et par l'impossibilité pour l'auteur de trouver un nouvel éditeur^''.
Maintenant le titre de RÉFLEXIONS SUR QUELQUES- [/JW S DE MES CONTEMPORAINS est étendu à l'ensemble des œuvres critiques, qui doivent former deux volumes :
I. Beaux-Arts. (Voir Curiosités Esthétiques, p. 4.59.) IL Littérature. — Edgar Poe, sa vie et ses œuvres. — Notes nouvelles sur Edgar Poe. — Victor Hugo. — Desbordes- Valmore. — Pétrus BoreL — Hégésippe Moreau. — G. Le Vavasseur. — Tbe'od.->re de Banville. — Lcconte de Lisle. — Pierre Dupont. — Théophile Gautier. — Philibert Rouvièrc. — Richard Wagner à Paris. — Les dandies de la littérature depuis Chateaubriand. — Histoire des Fleurs du Mal. (Note jointe à la lettre k Julien Lemer, 23 février 1865.)
Le rapprochement de ce sommaire avec le précédent montre que le livre s'était augmenté de trois éléments nouveaux, ceux dont les titres figurent ici en italique, et appauvri de deux anciens : la notice sur Auguste Barbier et l'article sur Flaubert.
Faut-il attribuer à l'élimination de ceux-ci la valeur d'une décision arrêtée? En ce qui concerne le poète des Ïambes tout au moins, nous serions tentés de croire à une simple omission, car le nom s'en retrouvera dans le prochain état du recueil. Mais ce n'est point le cas pour Gustave Flaubert, ce qui donnerait à supposer que Baudelaire avait réellement résolu d'écarter l'étude sur Madame Bovary, se réservant sans doute de -la réunir, dans un volume subséquent, à ses autres pages sur le roman contemporain (Lfi Misérables, La Double Vie, Les Martyrs ridicules, notamment).
Quant aux éléments nouveaux, deux d'entre eux n'ont point besoin de commentaires : il était logique en effet que les morceaux sur Banville et Hugo (fournis à Eugène Crépet, pensons-nous, en remplacement de VHégésippe Moreau et de {'Auguste Barbier par
'') En décembre 1860, Hetzel avait hésité à se charger du livre qui nous occupe ici, mais les négociations en fin de compte n'avaient pas abouti.