MASTER NEGATIVE NO
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AVERTISSEMENT
QUELQUES mots nous semblent nécessaires, en tète de ce modeste petit livre, pour en justifier la nouveauté.
Les auteurs ne se dissimulent pas qu'en l'écrivant ils s'attirent deux sortes d'adversaires.
Les premiers ont, ou affectent, une grande idée de l'art. « Vulgariser, démocratiser l'art! s'écrieront-ils. Tentative absurde et coupable! L'art, c'est par essence chose aristocratique, le fait d'une élite : il y faut ou le don du génie ou tout au moins une culture exceptionnelle. L'art et le peuple, deux contraires : l'un c'est le luxe, c'est l'inutile; l'autre c'est le dur labeur, l'âpre poursuite de l'intérêt matériel. Vous ne pouvez rapprocher l'art de cette région inférieure qu'à la condition de l'abaisser, de l'avilir. »
Les seconds font profession d'entendre mieux que personne l'éducation démocratique. « Ce qu'il faut aux enfants du peuple, disentils, c'est un bagage solide, un viatique bien composé pour le rude combat de la vie moderne. Pas de temps perdu, pas de luxe, rien de superflu, mais de la science et encore de la science, des notions pratiques et positives, tout ce qui arme l'intelligence et les bras, et rien de ce qui exalte l'imagination. »
Nous sommes aussi éloignés des urrs que des autres, et pourtant nous estimons que notre sentiment de la grandeur de l'art et de la véritable éducation populaire ne le cède en rien à celui qu'ils professent.
Il n'est pas vrai, selon nous, que l'homme du peuple soit condamné par la nature à faire le voyage de la vie le front courbé vers la terre sans jamais lever les yeux vers les hautes et lumineuses régions. L'art chose aristocratique, quel blasphème ! A notre tour de vous
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dire que vous n'entendez rien à l'art, à sa nature propre. Il est chose humaine entre toutes, comme la religion, comme toutes les formes de l'idéal. Le goût, le sens de la beauté, est l'un des caractères constitutifs de l'homme, au même titre que le sens moral ou que le sentiment religieux, et s'il existe quelques âmes fermées à cette révélation du beau, elles sont sans doute aussi rares que celles à qui la nature a refusé la conscience. La vérité est que l'ignorance seule mutile de ce sens foncièrement humain des millions de nos semblables. Chez tous le germe en existe, et vous devez le développer avec amour si votre éducation prétend développer dans l'enfant tout l'homme.
Le blasphème est plus impie encore, de borner l'éducation du peuple aux seules notions positives. De quel droit interdisez-vous à la foule de vos frères ce qui fait le meilleur de votre vie et leur fermez-vous l'accès d'un ordre de pensées et de sentiments qui, avec quelques autres de même sorte, fait votre vrai titre à la dignité d'homme? L'aspiration vers les choses supérieures, les élans de l'enthousiasme, les joies pures de l'imagination, de quel droit les traitezvous de luxe inutile ? C'est au contraire quand une destinée est obscure, rude et laborieuse, qu'elle a surtout besoin de s'illuminer d'un pur rayon de poésie. Vous avez, vous, pour relever votre existence, les voyages, les lectures, les spectacles, la société. A l'humble enfant de nos écoles la vie ne réserve qu'une longue leçon d'expérience positive, d'aride prudence, de calcul, d'égoïsme,et la lumière, si elle l'éclairé, ne peut lui venir que de nous. Sachons la lui donner, la plus brillante possible.
Au surplus, prenez garde à ceci : quand il serait faux que l'homme du peuple ait le même droit que vous à comprendre et à goûter l'idéal, il demeurerait vrai que votre intérêt vous commande de lui en ouvrir toutes les avenues.
Notre société démocratique traverse une crise solennelle. A cette heure où les vieilles assises de la conscience s'ébranlent sans qu'apparaisse un nouveau point d'appui, nous courons la périlleuse aventure d'appeler, par l'enseignement libéral, tout citoyen à la pleine autonomie, de le faire libre, de l'abandonner dans la mêlée confuse sans autre lumière que sa raison et sa conscience. Cette conscience, cette raison, prenons garde de les fortifier de notre mieux, de les munir de tout ce qui peut les tenir hautes et fermes. Ce n'est pas tout d'enseigner au peuple les sciences qui lui permettront de tirer utile parti de l'existence. Encore faut-il conserver à cette existence quelque prix. Tout ce qui lui donne son prix, sa noblesse, les raisons sacrées d'aimer et de respecter la vie et les
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hommes, d'aimer et de respecter quelque chose d'autre que soi, de soupçonner un autre objet de la destinée que l'intérêt, un autre emploi de la vie que l'égoïsme, voilà ce que l'éducation populaire doit, sous peine de désastre, conserver dans l'âme nationale. Et, à coup sûr, l'art est au nombre de ces pures sources de vie. En essayant pour la première fois de l'introduire dans l'école primaire, nous croyons faire œuvre d'intelligents et prévoyants démocrates.
Veut-on notre pensée dernière? Une démocratie ne peut sans se démentir faire deux ordres d'éducation et par conséquent deux classes, deux cités. Elle est tenue d'ouvrir à tous les citoyens, au peuple comme aux riches, toutes les avenues de la Vérité et de la Beauté. Les destinées de la liberté nous paraissent, à la longue, suspendues à la solution de ce problème : concilier les conditions de brièveté et de simplicité de l'enseignement primaire avec celles de la plus haute culture; bref, donner au peuple, comme aux classes supérieures, ses humanités.
Un mot encore. Ce petit livre n'est point un cours technique de l'art; ce n'est pas davantage une histoire complète, même résumée. C'est tout simplement une série d'échappées, si l'on nous passe le terme, ouvrant sur les plus belles et les plus simples parties de l'art. Nous avons cherché à émouvoir plutôt qu'à instruire, à éveiller et à former dans l'enfant le sens du beau, non à le munir de notions spéciales.
Avons-nous réussi ? Ce n'est point à nous de le dire. Mais s'il sufhsait pour cela d'avoir tout à la fois le culte de l'art, le respect de l'âme humaine, l'amour de l'âme enfantine, ce livre serait excellent.
FiG. I. — Le Génie des Arts, par le sculpteur A. Mercié. (Façade du Louvre, à Paris.)