PREMIER ENTRETIEN
CE QUE C EST QUE L ART
CE livre, mes enfants, est destiné à vous faire connaître quelque chose que vous ignorez encore, dont on ne vous avait point parlé jusqu'ici, quelque chose pourtant de très grand et de très beau qu'on appelle I'Art.
Qu'est-ce donc que l'Art ? — Je vais essayer de vous le faire comprendre.
Avez-vous remarqué qu'il y a une foule de choses que les hommes font, qu'ils aiment, qu'ils admirent et qui pourtant ne servent à rien du tout ?
lO L ART
A quoi sert, je vous le demande, la broderie sur un vêtement ? Elle prend beaucoup de temps et ne rend le vêtement ni plus chaud ni plus commode.
A quoi servent les fleurs peintes sur les assiettes que vos parents réservent pour les jours de fête ? L'assiette n'en est pas plus solide.
A quoi bon ces belles moulures profondes, ces panneaux travaille's en plein bois qui ornent tant de vieilles armoires dans nos fermes ? Ou encore ces vaisseliers du bon vieux temps, avec leurs élégantes balustrades travaillées au tour, où s'étalent aux regards les plus belles faïences de la famille ? Une armoire n'est-elle pas aussi solide et ne ferme-t-elle pas aussi bien quand elle est faite de planches unies ? Les assiettes, les verres, les couverts ne sont-ils pas pas tout aussi bien serrés dans un simple buffet de bois blanc, sans balustrade ni ornement ?
Regardez la petite plaque de fer qui entoure l'entrée de la clef dans toutes les vieilles serrures de coffres ou d'armoires : vous la trouverez toujours ornée, découpée, travaillée à jour, bien qu'elle soit l'œuvre d'un forgeron de village. Pourquoi donc perdait-il son temps, au lieu de se contenter d'une simple plaquette carrée de fer, comme on fait à présent ?
Ceux d'entre vous qui sont allés qiielquefois à la ville connaissent la vieille cathédrale, cette belle grande église dont les pierres noircies par le temps sont chargées d'ornements, de sculptures, de statues. A quoi bon ces sculptures, ces statues, qui ont dû coûter un argent fou et peutêtre plusieurs siècles de travail ? Quatre murs et un bon toit auraient aussi bien fait l'affaire.
— C'est vrai, me direz-vous, tout cela ne donne point de profit. Mais ce n'est pourtant pas non plus de la peine
CE QUE C EST QUE L ART
perdue. C'est très joli, un vêtement bien brodé. L'assiette peinte est plus agre'able à voir que Tassiette toute blanche. Un beau meuble sculpte' réjouit les yeux : il donne à la plus humble demeure comme un air de fête, et cela vaut bien quelque chose. Quant à notre vieille cathédrale, nous ne la donnerions pas pour tout l'argent qu'elle a coûté, tant c'est une chose belle, qui fait honneur à notre ville, au point qu'il vient des gens de très loin pour l'admirer.
— Vous avez raison. Il y a par le monde des choses qui ne servent à rien, du moins à rien qu'on puisse voir ni toucher, et qui sont pourtant plus précieuses que les plus précieux trésors. Eh bien! ces choses dont nous parlions : les broderies, les beaux meubles, les peintures, les statues, les pierres sculptées, et bien d'autres encore dont vous parlera ce petit livre, c'est là ce qu'on appelle TArt.
L'art, c'est tout ce qui ne sert à rien qu'à être gracieux, ou beau, ou admirable.
L'art ne rapporte aucun profit, il n'ajoute pas un sou à notre bourse. Il fait mieux que cela : il nous donne une joie que lui seul peut donner, cette joie qui émeut notre cœur quand nous sommes en face d'une belle chose.
Cette émotion, enfants, qui de vous ne l'a une fois ou l'autre ressentie devant quelqu'un des grands spectacles de la nature, devant la mer infinie, devant la sauvage majesté des montagnes, ou simplement en présence d'un matin d'été frais et radieux, d'un éclatant coucher de soleil, d'une claire nuit d'hiver, quand la lune monte lentement dans le ciel pur et glacé, comme une reine entourée de sa cour d'étoiles ? Qui de vous, alors, n'a tressailli
à la vue de ce monde que Dieu a fait si grand, si magnifique ?
Ce sont là les beautés de la nature ; elles ne doivent rien à l'homme. Elles e'taient les mêmes il y a des millions d'années, quand Thomme n'avait pas encore paru sur la terre. Elles seront les mêmes un jour, quand l'homme aura cessé d'exister.
Mais l'homme ne s'est pas contenté d'admirer la nature, il l'a imitée. Il a voulu faire, lui aussi, de belles choses, à l'image de celles qu'il voyait autour de lui : il a créé des œuvres qui forment comme un autre monde de beautés, aussi admirable que celui de la nature : il a créé le monde de l'Art.
Bien des caractères, vous le savez, séparent l'homme du reste des animaux : en premier lieu le langage et la raison. Mais savez-vous un autre caractère qui n'appartient qu'à lui sur la terre ? C'est l'Art.
L'animal possède l'industrie, parfois même une industrie si savante, si compliquée, qu'elle nous confond. Voyez les longues galeries de la taupe, les digues des castors, les dentelles admirables des araignées, la régularité géométrique des rayons d'une ruche d'abeilles, et mille autres exemples de la merveilleuse habileté des bêtes.
Mais si l'animal est parfois aussi industrieux qu'un habile ingénieur, il n'est presque jamais artiste. Presque jamais vous ne le verrez orner sa demeure, se livrer à un travail inutile pour la seule joie de faire une chose agréable ou belle.
Au contraire, l'homme le plus grossier, le plus sauvage, le nègre d'Afrique, le Peau-Rouge américain, l'indigène des forêts australiennes, l'habitant du Pôle, fait de l'art à sa manière : il sculpte le manche de sa hache, il se fabri-
CE QUE c'est que l'aRT
que des colliers, des bracelets, il peint son visage, il brode les peaux de sa tente.
Il y a dans un muse'e, à Saint-Germain, près de Paris, une chose bien curieuse, insignifiante au premier abord, émouvante quand on y réfléchit. C'est une petite lame d'ivoire, tirée de la défense d'un monstrueux éléphant
FiG. 2. — Plaque d'ivoire gravée. (Musée de St-Germain.)
dont l'espèce est éteinte depuis des centaines de milliers d'années. Eh bien, regardez : sur cette mince lame, si vieille, si vieille, quelqu'un a tracé un dessin avec la pointe d'un objet tranchant, et ce dessin représente justement le monstre à qui appartenait la dent. Contemplez avec respect, mes enfants, ce premier effort de l'art humain, cette ébauche qui nous est parvenue des plus lointaines profondeurs du passé, et que traça l'un de nos ancêtres, à cette sombre et terrible époque où Thomme vivait perdu dans des forêts gigantesques, parmi des bêtes effroyables.
Certes, il y a loin de cette œuvre informe aux sculptures de nos palais, aux statues de nos places publiques.
Il a fallu des milliers d'anne'es pour que l'homme devint Fartiste qu'il est aujourd'hui. Mais depuis lors il a travaille' toujours, sans relâche, à imiter la beauté de la nature, à créer des œuvres d'art, grossières d'abord, puis moins imparfaites, plus tard enfin admirables. Jamais, à aucune époque de la longue et tragique histoire, il n'a tout à fait oublié ou négligé Fart.
Il y a eu des temps épouvantables, des siècles de misère noire, de guerres, d'esclavages, de famine, de pestes, de désolation, où vous pourriez croire que la seule affaire était de vivre et qu'on n'avait ni temps ni goiit pour des travaux sans profit . Eh bien ! même alors l'art ne mourut pas. Au contraire, il arriva que souvent il brilla d'un plus vif éclat dans ces ténèbres, il fut le rayon de soleil qui réchauffa la pauvre humanité, la consola de ses douleurs et entretint en elle la flamme sacrée de l'espérance.
Commencez-vous, maintenant, à deviner ce que c'est que l'Art et à comprendre qu'il n'est pas permis à de petits Français bien élevés d'ignorer quelque chose de si grand et de si beau ?
L'histoire, la géographie, la grammaire, les mathématiques, l'histoire naturelle, toutes les sciences, enfin, on vous en a parlé, et l'on a bien fait, car ce sont les œuvres de l'intelligence de l'homme, et celui qui les ignorerait ne serait pas un homme.
Mais l'esprit humain ne s'est pas borné aux sciences, c'est-à-dire à ce qui est utile. Il a aimé et cherché le Beau. Et ainsi l'homme a couvert la terre d'œuvres belles et admirables. Il était temps, mes enfants, c;[ue l'on vous parlât de ces choses, que l'on vous fit connaître l'ART.
CE QUE C EST QUE L ART
RESUME ET QUESTIONNAIRE
Qu'est-ce que l'Art? — C'est ce que l'homme fait de beau, uniquement pour le plaisir de faire une belle chose.
Cite:^ quelques objets d'art. — Une assiette peinte, une broderie, un meuble sculpté, une cathédrale, un palais.
Qu'est-ce qui pousse l'Iiomme à faire des œuvres d'art? — C'est un besoin profond, naturel, qui existe chez les hommes de tous les temps et de tous les peuples.
A quoi sert l'art? — A nous émouvoir, à nous remplir d'admiration ou de plaisir à la vue d'une chose belle ou gracieuse, faite par la main d'un de nos semblables.
FiG. 3. — Une assiette de Strasbourg.
FiG. 4. — Frontispice, d'après P. V. Galland.