A QUOI BON CE PETIT LIVRE
NOUS voici au bout de notre petit livre. Et maintenant je voudrais m'entretenir une dernière fois avec vous des choses qui nous ont occupe's jusqu'ici. Je voudrais me demander avec vous à quoi pourra bien nous servir cette e'tude, et si nous en pourrons jamais tirer profit.
Je suis sûr que quelques-uns d'entre vous se sont dit parfois, en m'écoutant : — « Les choses d'art, cela n'est pas ennuyeux. C'est même agréable. Ce sont de belles choses, qui font plaisir à regarder, dont on aime à causer ensemble. Mais il en est d'elles comme des riches bijoux, des palais, ou de tout ce qui coûte cher. C'est bon pour les riches, pour les gens qui ont de l'argent et rien à faire. Pour nous, enfants du peuple, qui serons dans quelques années des ouvriers ou des paysans, l'art ne nous regarde
228 l'art
pas, et il n'est peut-être pas trop bon de nous en farcir la cervelle. Ça peut donner à quelques-uns de mauvaises idées, des idées de Jalousie ou d'envie, des regrets, des ambitions, comme il en vient en regardant de trop près de belles choses qui ne sont pas dans nos moyens. Une fois nos causeries de l'école terminées, adieu Tart et ses merveilles. Chacun rentre dans sa demeure, qui dans sa ferme, qui dans sa mansarde, et travaille dur, aux champs ou à Tatelier, pour gagner son pain. »
Je suis certain, mes amis, que ces idées, ou des idées approchantes, ont traversé plus d'une fois votre esprit tandis que nous causions. Eh bien, elles ne sont pas entièrement dénuées de sens. Il y a bien là quelque peu de raison, mais un peu seulement.
C'est la vérité, que vous n'êtes point et ne serez probablement jamais millionnaires, en possession de vous acheter à prix d'or des statues et des tableaux, pour en orner délicatement votre demeure. Mais est-ce là une raison pour ignorer tout ce qui concerne les tableaux et les statues? Il y aurait bien des choses à dire là-contre.
D'abord une chose très importante, que voici :
C'est une sottise de penser qu'il ne faut rien savoir de ce qu'on ne peut posséder.
Vous ne posséderez jamais un cabinet de physique, un laboratoire de chimie. Vous n'aurez pas et ne ferez pas de collections d'animaux, de plantes, de coquillages. Et pourtant l'on vous a appris quelque peu de physique, de chimie, d'histoire naturelle.
Vous ne sortirez peut-être jamais de votre village, ou de votre département, et cependant on vous a fait con-r naître par le menu la géographie des pays où vous n'irez jamais.
CONCLUSION 2 2q
Pas un d'entre vous, peut-être, ne tiendra jamais une plume pour autre chose que pour faire ses comptes ou écrire quelques lettres familières. Et cependant on vous a fait étudier dans les plus grands écrivains les merveilles du beau et bon langage.
Pourquoi tant de peines inutiles ? Pourquoi ? C'est qu'elles ne sont pas inutiles. C'est que, pauvre ou non, un homme doit être un homme et que rien d'humain ne doit lui être étranger. Paysan, ouvrier, qui que tu sois, tu es le frère des autres hommes, et ce qu'ils font, ce qu'ils aiment, ce qui est leur vie, tu ne dois pas l'ignorer.
Tous les hommes sont frères, dit la Religion. Ils sont tous égaux, dit la République. — La Religion et la République disent vrai ; mais à une condition, c'est que tous les hommes soient frères et égaux par l'entendement. Et pour cela il faut qu'ils le soient par ce qu'on leur enseigne.
Toi, qui n'as pas le moyen d'aller au collège et de devenir médecin, écrivain, artiste ou savant, il faut pourtant que tu saches à peu près quelles sont les idées du savant ou de l'artiste. Il faut, si tu le rencontres, que vous puissiez vous comprendre l'un l'autre, comme gens de même race, membres de même famille, au lieu de vous entre-regarder, l'un avec mépris, l'autre avec ébahissement.
Je voudrais vous faire très bien comprendre cela, mes petits amis, car c'est la raison, c'est l'excuse de ce petit livre.
Il v avait une très grande chose que vous ignoriez, l'Art, qui a occupé, réjoui, consolé des milliers et des milliers de vos semblables, et qui est encore et sera toujours l'occupation et la joie d'un grand nombre d'hommes. Eh bien, il était bon, il était nécessaire que vous apprissiez au moins en quoi il consiste, afin d'être, vous aussi, selon
23o l'aut
vos moyens, les frères de ces hommes, leurs égaux à votre manière.
Voilà, mes enfants, la première, la grande réponse que je fais à votre idée que Tétude de Fart ne vous est pas utile.
En voici une seconde.
Connaissez-vous le proverbe : Voir, c est avoir ? — Il est fondé en ce qui concerne l'art.
Dieu merci, pour Jouir des œuvres d'art, il n'est pas indispensable d'être cousu d"or et de les acheter.
Pour ce qui est de l'architecture, la plupart de ses œuvres sont ouvertes à tous, pauvres ou riches. Il suffit d'avoir des yeux et d'entendre quelque chose à l'art pour jouir d'une vieille cathédrale ou de tout autre beau monument public.
Quant aux statues et aux tableaux, l'Etat a pris soin depuis des siècles d'acheter ce qu'il y a de plus beau et d'en composer des musées, ouverts à tout le monde. Tous ceux d'entre vous qui habitez ou visiterez Paris, ou l'une de nos grandes villes de province, pourront se donner gratuitement le luxe d'admirer de belles œuvres de toutes les époques.
Mais, est-ce là tout, mes amis, et ce petit livre n'aurat-il eu d'autre utilité que de vous mettre à même de jouir des merveilles de l'art dans les rares visites que vous leur ferez? Ce serait peu, oui vraiment, bien peu, à mon gré.
Ce que je souhaite, ce que j'espère, est bien autre chose. Je voudrais c]ue nos entretiens vous eussent inspiré le goût de tout ce qui est beau, et si j'y ai réussi, je suis tranquille, vous saurez satisfaire ce goût.
— Quoi! direz-vous, ne nous sera-t-il donc jamais pos-