‹ L'art; simples entretients à l'usage de la jeunesse. Par E. Pécaut et C. BaudeChapitre 5 sur 32 · QUATRIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

QUATRIÈME ENTRETIEN

L ART GREC

i°- L'Architecture.

Nous voici arrivés, mes enfants, à la plus belle, à la plus merveilleuse partie de cette histoire de l'Art que nous vous racontons à grands traits. Nous voici arrivés à l'histoire de l'art en Grèce.

Vous savez ce qu'est la Grèce : une petite péninsule détachée du continent européen et plongeant dans la Méditerranée ses côtes découpées. Mais ce que vous ne savez peut-être pas très bien, c'est que de cette petite contrée, des quelques milliers d'hommes qui l'habitaient il y a deux ou trois mille ans, nous sont venus les plus précieux trésors dont s'enorgueillisse aujourd'hui notre civilisation.

Je ne parle pas seulement des trésors artistiques de la Grèce, qui font la gloire des musées de Paris, de Londres, de Rome, de Vienne, de Berlin.

Je parle de biens dont le prix est plus grand encore, et dont les Grecs ont pour jamais dote' rhumanité.

Le plus grand de ces biens, enfants, c'est la liberté.

A l'e'poque où le monde entier e'tait plongé dans la servitude, où des tyrans régnaient partout par la force ou la superstition, les Grecs vivaient en République et donnaient à cet univers d'esclaves le spectacle d'une nation de citoyens libres, nommant eux-mêmes leurs magistrats, en un mot se gouvernant eux-mêmes. Grand exemple, qui à travers les âges a guidé l'humanité vers la conquête de la liberté politique et la soutient encore aujourd'hui.

Mais ce n'est pas tout. Ce petit peuple si fier a créé les plus belles œuvres littéraires, les plus beaux discours, les plus beaux poèmes, les plus belles tragédies que les hommes aient jamais entendus, au point que presque tous nos grands écrivains n'ont été si grands que parce qu'ils les ont imités.

Les Grecs enfin, comme ils furent les premiers citoyens et les premiers écrivains, furent aussi les plus grands artistes. Chez eux, l'art atteignit une perfection qui ne fut jamais égalée depuis, et leur art, comme leur littérature, a été et est encore le modèle parfait que nos artistes contemplent aujourd'hui, et dont ils cherchent à s'inspirer.

Les Grecs étaient des païens. Ils adoraient comme des dieux les grands phénomènes de la nature. Vous allez me comprendre par quelques exemples. C'est ainsi qu'ils faisaient du soleil urP grand et puissant dieu sous le nom d'Apollon ; de la lune une déesse, la chaste Diane ; de l'océan un autre dieu, Neptune. Ils adoraient Cérès, déesse des moissons ; Flore, déesse des fleurs ; Vénus, déesse de la beauté, et bien d'autres divinités. Mais voyezvous la différence avec les Egyptiens ? Tandis que chez

l'art grec 45

ces derniers une religion sombre, myste'rieuse et terrible enfanta un art sombre et effrayant comme elle, chez les Grecs au contraire la religion fut celle de la nature; ce fut la poe'sie des champs et des bois, des cieux et de la mer, du pur soleil d'Orient et des nuits sereines. Cette religion pleine de naturel, de grâce, de poe'sie, enfanta un art à son image : un art plein de clarté', et non pas sombre, plein de simplicité et non de mystère, un art pur, beau, calme, grand et harmonieux comme la nature et comme Tâme même des Grecs.

La grande diffe'rence entre l'art e'gyptien et Fart grec, c'est la vie. Je vais essayer de me faire comprendre.

Ces pyramides monstrueuses, ces sphinx e'ternellement immobiles, ces statues raides et majestueuses, que vous disent-ils ? Ils vous glacent d'effroi autant qu'ils vous émeuvent d'admiration : ils semblent les images de la mort, et c'est bien en effet la pensée de la mort qui les créa. Eh bien, chez les Grecs au contraire, ce qui inspira les artistes, ce furent les choses de la vie, le spectacle de la nature, la beauté des êtres vivants. Aussi leurs œuvres sont-elles les images de la vie.

Cependant il ne faut pas croire qu'ils arrivèrent du premier coup à donner à leurs œuvres le grand caractère que je viens de vous marquer. Les Grecs commencèrent par imiter des peuples plus anciens qu'eux, et en particulier ils imitèrent d'abord les œuvres des Egyptiens, dont ils n'étaient guère éloignés et avec lesquels ils avaient de fréquentes communications.

Regardez cet édifice (fig. 16). C'est le temple consacré à Neptune, dieu de la mer.

Il se compose, comme vous voyez, d'un toit triangulaire porté par des colonnes trapues. Pas un ornement, pas une

fleur sculptée, pas une ligne courbe. Rien que la pierre nue et taillée droit. Tout nous donne ici l'impression de

la force, de la majesté puissante,

[ froide et calme. Il y a là, vous

le sentez bien, un souvenir de TEgypte.

Mais quelle différence ! Le monument est majestueux, mais il n'est pas monstrueux. Il est d'une très grande simplicité, mais voyez comme les proportions en sont harmonieuses.

Tout au plus pourrait-on dire que les colonnes sont un peu courtes, que tout l'édifice est un peu bas pour sa longueur. C'est de là précisément, c'est de cette largeur d'assiette, de cette épaisseur des colonnes, que naît l'impression de puissance et de sévérité.

Regardez attentivement l'une de ces colonnes, que voici (fig. 1 5).

Ce qui frappe, c'est son extrême simplicité. Elle n'a pas de piéciestal. Son sommet, ou chapiteau, se compose d'une sorte de gros bourrelet portant une dalle carrée, sur laquelle s'appuie le toit du temple.

Ce genre si simple d'architecture grecque, le plus ancien de tous, se nomme le genre dorique. Ses caractères, encore, une fois, sont la simplicité et la puissance.

Fig. i5. — Colonne dorique.

Voyez maintenant cette colonne bien diffe'rente (fig. 17). Ce qui vous apparaît dès le premier regard, c'est qu'elle est plus ornée que la colonne dorique. Elle ne repose pas, comme cette dernière, sur le sol, mais sur une base, compose'e de trois ou quatre anneaux superposés, les uns creux, .les autres cylindriques. C'est par le chapiteau surtout qu'elle diffère de la colonne dorique. Près de son sommet, les cannelures s'arrêtent et la colonne s'élargit pour former deux enroulements, assez semblables à la spirale d'une coquille d'escargot.

C'est sur ces deux volutes que repose la toiture du monument.

Cette sorte de colonne, plus ornée, plus élégante que l'autre, plus éloignée du type égyptien, se nomme ionique.

Mais, si vous regardez attentivement, cet air d'élégance tient à autre chose encore qu'aux nombreux ornements. Il tient à ceci : que la colonne ionique est beaucoup plus mince que la dorique. Elle est environ neuf fois plus haute que large, tandis que la hauteur d'une colonne dorique n'est que quatre à six fois égale à son diamètre. Là ne s'est pas borné l'effort de l'art grec pour se dégager de la raideur égyptienne, pour remplacer la nudité par la richesse, la sévérité par l'élégance, tout en restant harmonieux et noble. L'art grec a réalisé son véritable type dans ce qu'on nommeï ordre corinthien.

FlG.

i-j. — Colonne ionique.

L ART GREC

L'ordre ionique était plus orné et plus gracieux que le dorique. L'ordre corinthien (fig. 1 8 Test plus encore que Tionique. Mais le chapiteau n'y ressemble en ====^^^ rien. Regardez. Chacune des cannelures se termine en une feuille recourbée, comme celles des roseaux. Et de ce bouquet s'élance une gerbe de feuilles d'une autre sorte, dentelées et gracieusement enroulées ; ce sont des feuilles d'acanthe. Chacune d'elles est séparée de sa voisine par une fleur. Enfin, de la gerbe d'acanthe montent des volutes gracieuses, séparées par des fleurs, et sur lesquelles repose la corniche du toit.

Mais regardez cette corniche elle-même.

Elle est, de son côté, aussi ornée que la colonne. Sous le bord même du toit court une rangée de petits carrés découpés ou denticules. Au-dessous de ces denticules règne une bande plate sur laquelle l'artiste a sculpté des figures d'hommes, de dieux ou d'animaux.

Remarquez enfin que la colonne corinthienne est plus haute encore, plus svelte, plus élégante que l'ionique. Sa hauteur égale dix fois son diamètre.

Fig. i8. — Colonne corinthienne.

Le temple de Neptune était un monument dorique. Voici ifig. 19) un très bel exemple d'édifice ionique. C'est un petit temple que les Athéniens avaient consacré à la Victoire. Huit colonnes ioniques, quatre en avant, quatre en arrière, portent un fronton triangulaire orné d'une frise dont les

sculptures représentent les victoires des Athéniens. L'ensemble de l'édifice nous frappe par un air d'élégance

FiG. 19. — Temple de la Victoire. — Ordre ionique.

simple, de grande distinction. Un plus grand luxe d'ornements eût été déplacé dans un temple dédié à la guerre.

Voici maintenant (fig. 201, pour finir, l'image d'un admirable chef-d'œuvre appartenant à l'ordre corinthien.

L ART GREC

C'est un petii monument que le peuple athe'nien éleva, en Tannée 335 avant notre ère, à lagloire d'un poète.

Il est circulaire et tout en marbre blanc. La coupole est soutenue par six colonnes corinthiennes profondément cannelées et dont le chapiteau est découpé en feuilles d'acanthe gracieusement épanouies. La partie plate de la corniche est couverte de sculptures représentant des personnages en train de Jouer, de parler, de courir. Un rang de denticules soutient le rebord de la coupole, qui est lui-même découpé en forme de fleurs ou de feuilles. Le sommet de la cou-

FiG. 20. — Monument corinthien.

52 l'art

pôle est formé de trois poissons, dont les queues recourbées s'appuient à une sorte de vase richement sculpté. Enfin sur ce vase se dresse le trépied de bronze que Ton avait donné en prix au poète.

Admirez, mes enfants, comme tout est calculé ici pour nous donner Fimpression de la grâce élégante. Toutes ces lignes sont courbes, mênie celle des colonnes, car chaque colonne est un peu renflée à son centre, un peu plus mince aux deux extrémités. Un seul ornement est formé de lignes droites : c'est la rangée des denticules. Et cela suffit pour empêcher le regard d'être fatigué de tant de courbes. Cela suffit pour enlever à ce ravissant bijou de marbre toute monotonie.

Entre le temple de Neptune et ce petit monument, quelle différence, n'est-ce pas ? L'un est solide, massif, trapu ; il donne l'impression de l'éternité, de la majesté, de la puissance d'un dieu. L'autre est tout grâce, tout élégance, tout harmonie : ses proportions, ses lignes, ses ornements, tout y est combiné pour que le regard s'y plaise, s'y repose avec délices.

RESUME ET QUESTIONNAIRE

De tous les arts anciens lequel nous importe le plus à connaître? — L'art grec, sans contredit.

Et pourquoi? — Cela tient à tout l'ensemble de la civilisation grecque.

Expliquez-vous. — Eh bien ! ce petit peuple est l'inventeur de presque toute notre civilisation moderne.

l'art GREC 53

Comment cela? — Ce qui caractérise notre civilisation, c'est la liberté. Tous les peuples la possèdent plus ou moins entièrement ou la recherchent. Un homme de notre temps veut être un citoyen, il veut vivre libre, voir clair dans les affaires de son pays, choisir ses gouvernants, n'être l'esclave de personne. Eh bien ! cette liberté, ce sont les Grecs qui l'ont enseignée au monde. Ils furent les premiers républicains et citoyens de l'humanité.

Que nous ont-ils enseigné ? — L'éloquence, la poésie, le théâtre, l'histoire. Nos grands écrivains (Racine, La Fontaine, Bossuet, par exemple) les ont pris pour modèles.

Que nous ont-ils encore enseigné? — L'art. Les Grecs furent d'incomparables artistes, les premiers artistes de tous les temps et de tous les peuples. Leurs poèmes sont plus beaux que les nôtres ; leurs monuments, leurs statues, plus parfaits que nos statues et que nos monuments. Les plus grands sculpteurs de tous les temps .ont tenté en vain de les égaler.

Quel est le caractère de l'art grec ? Est-il sévère, sombre, terrible comme Fart égyptien? — Nullement. Devant une œuvre grecque on ne se sent jamais écrasé, atterré. Il y règne toujours une harmonie parfaite.

Explique:[-vous mieux. — Le trait caractéristique de l'art grec, c'est la vie.

Que voulez-vous dire? — Je veux dire que toute œuvre grecque paraît naturelle, comme la nature vivante. Les statues ne sont pas raides et glacées, elles semblent marcher, regarder, parler; elles sem. blent vivre en un mot. De même, les monuments grecs, au lieu d'évoquer devant nous la pensée de la mort, nous font mieux sentir que nous vivons, et aimer la vie.

Que voulei-vous dire par là?— Les uns nous font battre le cœur d'admiration, au lieu de le glacer d'effroi; les autres charment notre goût, ils satisfont notre amour de l'élégance, des riches ornements, des lignes gracieuses.

Quels sont les trois ordres de l'architecture grecque?— Le dorique, l'ionique, le corinthien.

Quels caractères les distinguent? — Le dorique est simple, nu, massif; pas d'ornements, plus de solidité que d'élégance. Ses œuvres sont imposantes et sévères.

Page 1