CINQUIÈME ENTRETIEN
l'art grec (Suite)
2° - La Statuaire.
PEUT-ÊTRE, mes enfants, ce que je vous disais dans notre dernière causerie, que le grand caractère de l'art grec c'est la vie, peut-être ce mot n'est-il pas encore bien compris de vous. Je crois que vous allez achever de le comprendre aujourd'hui, en observant l'art grec non plus dans ses édifices, mais dans les œuvres de ses sculpteurs. Nous allons regarder ensemble les images de quelquesunes des plus belles parmi les innombrables statues de l'ancienne Grèce que l'on a pu retrouver.
Et tenez, justement, la première qui se pre'sente (fig. 23) est bien propre à vous faire clairement saisir ma pensée.
Regardez-là.
Elle représente ce qu'on appelait un Gladiateur du mot latin gladius, qui veut dire sabre\ c'est-à-dire un lutteur. L'un des grands plaisirs des Grecs était d'assister
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plusieurs fois par an à des jeux où des hommes vigoureux et adroits luttaient ensemble, tantôt armés, tantôt sans armes. Ces luttes étaient de grandes fêtes nationales, où les spectateurs affluaient de tous les points du territoire, et il arrivait souvent que le peuple récompensait le vainqueur en lui élevant une statue. Tel fut le cas pour le lutteur que représente notre gravure.
Il combat sans armes, sans autres armes du moins qu'un court rouleau de bois dans le poing droit et une sorte de bracelet au bras gauche. Comme vous voyez, c'est un boxeur. Le sculpteur Ta représenté au moment où il s'élance sur son adversaire et va le frapper.
Regardez-le, et dites à présent si vous ne comprenez pas ce que signifie l'expression : un art plein de vie. Cette statue de marbre, est-ce qu'elle ne vous semble pas vivante ?
Voyez comme tout le corps est emporté dans un mouvement furieux. Le bras gauche à demi replié protège la tête, qui est fièrement tournée vers l'ennemi. Le bras droit s'étend en arrière pour équilibrer le grand élan du corps et se tient prêt à frapper. La jambe droite est solidement appuyée au sol, tandis que la gauche se tend brusquement comme un ressort puissant pour projeter en avant l'homme tout entier.
Voilà ce que nous n'avons pas trouvé chez les Egyptiens, ces grands artistes de la mort. L'artiste grec, lui, n'est point triste ; la pensée de la mort ne le hante pas. C'est la vie qui le préoccupe et l'enivre : c'est la vie qu'il essaye de faire passer dans le marbre.
Il ne se contraint pas, comme l'Egyptien, à ne sculpter que des figures immobiles et sévères; il ne craint pas d'animer la pierre, de lui faire représenter les mouvements les plus violents.
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Toutefois, mes enfants, il y a une chose que craint pardessus tout l'artiste grec et qu'il re'ussit presque toujours à
FiG. 23. — Le Gladiateur combattant
éviter : c'est de faire une œuvre disgracieuse, vulgaire, désagréable à regarder. 11 veut bien, par exemple, repré-
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senter un homme de manière que la statue paraisse vivre; mais il s'efforce de choisir, parmi les attitudes de cet homme, la plus élégante ou la plus noble.
Regardez de nouveau notre Gladiateur, et vous comprendrez ce que je viens de dire là.
Justement, dans cette belle statue, le sculpteur n'a pas su se garder complètement des défauts dont je vous parlais. Il a représenté un homme en pleine vie, en plein mouvement, c'est vrai. Mais ce mouvement est trop violent, trop furieux ; nous nous fatiguons à leregarder. Voyez cette ligne presque droite que forment la jambe gauche, le corps et le bras gauche. Elle est trop penchée ; il nous semble à chaque instant que la statue va tomber. Regardez aussi les muscles des jarrets, des cuisses, des reins, des épaules. Que tout cela est tendu, gonflé, pénible à voir ! On se dit que vraiment Tartiste a eu tort d'immobiliser dans un marbre éternel une attitude si violente que dans la réalité elle n'a pas duré une seconde.
Voici une autre statue (hg. 24), où le mouvement et la vie sont exprimés avec le même air de vérité que dans celle du Gladiateur, mais avec tant d'harmonie, d'équilibre, de mesure, que notre œil s'y repose sans que rien le trouble ni le fatigue. Elle représente un homme près de lancer le disque^ sorte de roue de fer. Le jet du disque était l'un des jeux favoris de l'antiquité : il ressemblait assez à notre jeu de boules ou de quilles.
Voyez : le joueur balance le disque de la main droite. Son corps, penché en avant, est tenu en équilibre par le poids du bras gauche ramené en arrière. La tète inclinée regarde le but. Les deux jambes, légèrement pliées, se préparent à aider l'élan du bras droit. L'artiste a choisi, comme vous voyez, le moment où le corps et les membres
FiG. 24. — Le Discobole.
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sont en arrêt, où le joueur se recueille, où le mouvement se prépare et va s'exe'cuter. De là vient que nous ne sentons point de fatigue à regarder ce beau marbre. Au contraire, cette attitude si bien e'quilibrée, la grâce de ces lignes, nous font e'prouver une impression de repos. Nous ne sommes pas inquiets, nous ne craignons pas de voir tomber la statue, comme nous le craignions pour le Gladiateur, et nous pouvons tout à notre aise examiner chaque détail, admirer la vigueur élégante de ce buste large aux épaules, étroit à la ceinture, l'expression à la fois attentive et tranquille de la tête, la ferme assiette de la jambe droite, le mouvement vigoureux du bras droit.
Mais voici (fig. 25), mes enfants, voici peut-être l'une des plus parfaites statues grecques, celle où l'on peut le mieux admirer l'union de la vie avec la grâce, du mouvement avec l'harmonie, de l'élégance avec la majesté.
C'est la statue d'une déesse, la statue de Diane, la divinité qui pour les Grecs représentait en même temps la Lune et la Chasse. lisse l'imaginaient sous les traits d'une belle fille immortelle.
La déesse est en marche. Ses deux bras, levés dans une pose élégante et noble, attachent sur ses épaules l'agrafe de son manteau. Une courte tunique tombe en plis gracieux, laissant voir ses jambes fines, faites pour courir légèrement sur la pente des montagnes ou à travers les forêts.
Tout, dans cette statue admirable, respire la vie et le mouvement. Il semble que sa poitrine de marbre va soulever les plis du manteau, que les pieds vont se détacher du socle et emporter la jeune déesse. Mais tout aussi respire la fierté, la majesté d'une Immortelle.
D'où nous vient cette impression de divinité? On ne
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saurait le dire. Elle se de'gage de tout l'ensemble de l'œuvre, de la noblesse des attitudes, du calme parfait des mouvements, de l'expression froide et presque sévère de la tête.
Et l'impression d'éle'gance, pouvons-nous dire ce qui la produit ? Peutêtre. Regardez la petitesse de la tête, posée sur un cou rond et long. Regardez aussi la longueur excessive des jambes. C'est là certainement ce qui donne à la statue son air svelte, dégagé, élancé, ce qui la fait paraître grande et mince, en un mot ce qui lui communique cette distinction suprême.
La statue que voici maintenant ifig. 26) est regardée par de bons juges comme ce que l'antiquité grecque nous a laissé de plus parfait. Elle est connue sous le nom de Vénus de Mi la. Vénus, comme je vous l'ai dit, était la déesse de la beauté. Quant au nom de Milo, c'est celui du lieu où la statue fut découverte au commencement de
FiG. 25. — La Diane de Gabics.