L'art sous la République
Sous ce lilre l'Art sous la République, je résume les rapports ou discours que j'ai publiés ou prononcés depuis quinze ans sur les questions qui intéressent les arts.
Ayant toujours eu cette conviction que le culte des arts ne constitue pas seulement l'une des plus pures jouissances de Tliomme, mais qu'il est encore l'un des plus puissants auxiliaires de la fortune des nations, je me suis efforcé de faire entendre à mes contemporains que la société française, issue de la Révolution, a le devoir de conserver scrupuleusement, sans les dénaturer, les œuvres d'art qui lui ont été léguées par les siècles précédents; qu'elle doit en outre substituer à l'enseignement particulier, disparu avec les corporations, un enseignement analogue procédant de notions gêné-
raies obligatoirement répandues, qu'il lui faut enfin encourager lesarlsen provoquant l'émulation clans toutes les branches de l'activité artistique.
Ce programme, qui exclut toute pensée de direction dans le sens étroit du mot, mais qui exige une collaboration étroite, une sorte de pacte de confiance entre l'action publique et l'action privée, nous avons voulu le mettre à exécution en 1881, Gambelta et moi, en constituant le ministère des arts.
Les événements parlementaires ont mis à néant notre entreprise, mais à défaut de l'application d'une vue d'ensemble, nous avons pu réaliser d'un commun accord un certain nombre d'oeuvres utiles et semer des idées non moins utiles.
Notre grande préoccupation sous l'Empire, quand nous étions dans l'opposition, et depuis sous la République quand nous avons pu participer à l'exercice du pouvoir, a toujours été de munir le travail national des armes qui lui sont nécessaires. Peu d'hommes ont eu une plus juste conception de l'art que Gambetla. Et je n'ai connu personne qui en parlât mieux, parce que je n'en ai point connu qui l'aimât davantage. Il avait de plus cette suprême
AVANT-PROPOS. m
vertu d'apporter dans la poursuite du bien une sérénité d'esprit, une bonne humeur, en un mot cet optimisme qui est l'un des éléments du succès.
Lorsqu'on 1876, nous avions décidé de demander au Conseil supérieur des Beaux-Arts la création du musée des moulages français, qui est aujourd'hui au Trocadéro, et que notre proposition fut repoussée avec une unanimité touchante par les représentants officiels de l'art, il me dit en souriant : « Les mêmes hommes qui combattent notre musée seront les premiers à l'admirer quand il sera fait, car il se fera. Peut-être même revendiqueront-ils hautement l'honneur d'en avoir pris l'initiative. » Et il rappelait à ce propos l'anecdote du passant qui ayant laissé tomber une pièce de vingt francs sur l'asphalte du boulevard, vit tant de personnes s'échauffer pour la rechercher qu'il prit le parti de se retirer, persuadé que si on la retrouvait, il aurait grand'peine à s'en dire le propriétaire.
« Yous avez été, mon cher ami, me dit-il au lendemain de la chute du ministère du 14 novembre, le premier ministre des Arts. Vous serez vraisemblablement le dernier; mais notre programme sera repris sous une autre
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forme, parce qu'il esl dans la force des événemeiils qu'il soil repris et exécuté. Qu'importe, en effet, l'étiquette sous laquelle le progrès se réalise, pourvu qu'il se réalise? »
Ces paroles de sagesse m'ont constamment servi de règle de conduite. J'ai vu nombre de gens s'agiter autour des idées que nous avions l'un et l'autre formulées ou puisées dans la tradition de cette vaillante démocratie française qui, avec son langage clair et précis, avec sa juste conception de toutes choses, a toujours trouvé des défenseurs de ses aspirations généreuses. Et je me suis attaché à associer tous ces braves gens à ce que je tiens pour profitable à mon pays.
Si je ressens, d'ailleurs, aujourd'hui une grande satisfaction, c'est de voir qu'à la suite de l'exposition centennale de 1889, dont j'avais si longtemps caressé le projet avec Gambetla, bien des dévouements ont surgi qui servent avec un patriotisme au-dessus de tout éloge cette admirable cause de l'art français, à laquelle j'ai toujours été et je demeure si profondément dévoué.
Antonin Pkoi'St.