LE MÉMOIRE DE CLERGET
Au mois de juillet 1852, M. Charles-Ernest Clerget, artiste dessinateur et g-raveur d'ornements, délégué par la ville de Paris à l'Exposition universelle de Londres de 1851, adressait au Comité central des artistes industriels à Paris le mémoire suivant :
De la nécessité de la création d'un 7nusce des Arts industriels.
« L'idée d'un musée dos Arts industriels n'est pas une idée nouvelle. Elle n'est pas née do la spontanéité individuelle et nul n'en saurait revendiquer la priorité, par la raison que cette pensée a dû venir et est venue à tout homme qui reconnaît l'influence des collections publiques sur le développement progressif et continu des sciences et des arts.
(( Nous ne ferons pas l'histoire des efforts qui ont été tentés pour obtenir ce complément indispensable à l'enseig-nement des arts. Notre l)ut n'est pas do démontrer ce que tout le monde admet, mais de déterminer dans quelle forme et par quels moyens cette création peut
être réalisée pour rendre au pays les services que l'on en doit attendre.
« Dans notre pensée, le musée des Arts industriels est appelé à donner satisfaction à trois besoins également légitimes et pressants :
a 1" Favoriser l'élude,
« 2° Faciliter les recherches,
« 3° Améliorer le goût.
« En premier lieu, si nous considérons le musée des Arts industriels comme l'annexe nécessaire des écoles d'art appliqué, il est évident qu'une collection de modèles choisis dans la production industrielle sera le guide le plus sûr et le plus rationnel pour ouvrir aux élèves la carrière si riche, si vivante et si féconde de l'industrie. Il est évident aussi que ce n'est qu'à la condition d'avoir un musée de cette sorte que l'enseignement abandonnera la voie fausse dans laquelle il est engagé, lorsqu'au lieu de puiser exclusivement à la source de l'art abstrait, il lui prendra seulement ses principes d'esthétique, en les modifiant dans une certaine mesure pour prendre à l'art appliqué ses formules spéciales qui dérivent dos convenances, de la fabrication, de l'usage ou de la destination des objets.
« Veut-on un exemple? L'étude de l'orno-
ment se fait généralement sur des objets sculptés. Or, cette étude peut préparer les élèves à la pratique de la sculpture, de la ciselure, etc. Mais les formes des objets sculptés ne conviennent pas également à toutes les applications industrielles. Le modèle, si rationnel dans un g-rand nombre de circonstances, est un contre-sens ou môme une impossibilité dans beaucoup d'autres. Les tissus qui supportent difficilement la représentation des reliefs et où la lig-ne est souvent réduite à sa plus simple expression, exigent une étude toute spéciale dont les véritables modèles sont ailleurs que dans la sculpture, La nature vég'élalo est aussi pour l'artiste industriel une source précieuse et féconde, mais elle doit aussi se prêter aux convenances de la fabrication et de la destination. On peut citer l'art de la broderie en blanc qui enlève aux fleurs et le relief et la couleur pour ne prendre que le contour, tandis que les étoffes damassées empruntent au règ'ne végétal des formes ou des colorations que la fantaisie modifie.
« C'est donc une lacune à combler dans l'enseignement que l'étude qui consistait à prendre pour modèles les meilleurs types de l'art ap- -pliqué, practi'cal art, comme disent les Anglais
qui viennent de nous précéder dans la réalisalion du projet de musée depuis si long-temps formé en France.
« Sur le second point, qui est de faciliter les recherches, tout le monde comprend la nécessité pour le travailleur de s'entourer des éléments de son travail. Or, il n'est pas de fortune individuelle assez considérable ni d'existence assez longue pour permettre à un seul artiste de réunir en sa possession une collection, nous ne dirons pas complète, mais seulement suffisante. Il manque toujours quelque chose aux collections publiques, à plus forte raison aux collections privées, et cependant s'il est une profession dans laquelle la nécessité des recherches se fait sentir fréquemment, c'est sans contredit celle de l'artiste industriel auquel l'activité do la production industrielle impose une fécondité sans cesse croissante. Sollicité tantôt par la désignation expresse d'un genre de dessin, d'un stylo ou d'une forme définie, tantôt par le besoin spontané de retremper son imagination aux sources do la nature ou à celles de la tradition, l'artiste industriel a constamment besoin de consulter les archives de son art. Ces archives existent sans doute, mais dispersées non seulement
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dans les bibliothèques, dans les musées, mais aussi dans les collections de la province et de l'étranger, mais encore chez les particuliers, et la plus grande partie des matériaux les plus utiles à la profession de l'artiste industriel se trouve presque inaccessible aux recherches.
(( Sur le troisième point, la nécessité d'améliorer le goût, il faut reconnaître que les artistes industriels sont aujourd'hui sous la dépendance d'une opinion aveugle. Ils subissent la loi de la vogue, ils obéissent forcément et complaisamment à une direction capricieuse, lorsque c'est précisément le contraire qui devrait avoir lieu. Les artistes industriels sont complètement abandonnés à la diversité des impulsions individuelles et soumis aux exigences d'une foule qui a perdu l'habitude de se passionner pour les questions d'art. C'est ainsi que par l'indifférence des uns et l'ignorance des autres le goût s'altère, se corrompt et se perd. Le nombre des initiateurs diminue, tandis que celui des imitateurs augmente. Nous assistons depuis quelques années à une véritable anarchie, et l'anarchie, c'est la décadence.
« Or pour ramener cette unité si désirable, parce qu'elle fait la grandeur d'une époque, que faut-il? Des hommes et des institutions.
Les hommes existent. Jamais le talent n'a été plus réel, mais les institutions sont absentes ou incomplètes. Et parmi ces institutions la plus utile est le musée des Arts industriels dont nous demandons la création. Ajoutez à ce musée de bonnes écoles, des expositions périodiques et des concours bien organisés, et vous assisterez à une véritable renaissance.
« Nous allons tracer le plan du musée que nous projetons, nous inspirant de la conviction dont nous sommes pénétrés, c'est-à-dire en faisant valoir la nécessité de ramener l'opinion publique à des idées plus saines. Il nous paraît que sans nous arrêter à un système exclusif, nous devons au contraire proscrire les systèmes et grouper dans notre musée tous les exemples du beau dans l'utile, en prenant ces exemples dans tout ce qui est réellement beau, à quelque époque de l'histoire et à quelque école d'art que cela appartienne.
« Si, d'ailleurs, nous voulons tracer le plan du musée des Arts industriels tel que nous le comprenons, c'est que, toutes les fois que l'on parle d'un musée semblable, on répond par une adhésion plus intuitive que réfléchie. Tout le monde est d'accord sur l'idée, mais il règne une grande incertitude quand on aborde la
question des moyens d'exécution. Et cela tient à ce que celle création se présente à l'esprit de chacun des intéressés selon le point de vue auquel il envisage le profit qu'il en peut tirer.
« Et d'abord où mettre ce musée? Pour les uns, il a sa place marquée au Louvre parce qu'ils ne le considèrent qu'au point de vue de l'art. Ce n'est pour eux qu'une extension des collections déjà existantes. Pour les autres, qui se placentpeut-être trop exclusivement au point de vue de l'industrie, le musée doit être placé dans l'enceinte du Conservatoire national des arts et métiers.
« A notre avis, ce dernier projet est de beaucoup préférable au premier, parce que là toutes les classifications sont possibles, classifications technologiques, historiques, etc., et comme toutes ces classifications sont utiles, c'est évidemment dans le Conservatoire des arts et métiers qu'il faut se placer.
« Cela dit, voici notre distribution méthodique :
1" Dessin.
Invention.
coMi'osrrioNS.
Modèles pour toutes ]es industries, dessins de fabrique.
H. — 2° Sculpture, formes plastiques.
Modelage et taille.
Moulage en toute.
Frappage.
nois.
.SnUSTANCES DIVERSES.